La sécurité énergétique européenne : le triangle France, Allemagne, Russie

par : 
Frédéric Allemand

 La stratégie de renouveau de la puissance politique et économique russe conduite par Vladimir Poutine s’est traduite par la prise de contrôle d’une large partie du secteur énergétique par quelques entreprises liée à l’État russe, dont la principale est Gazprom. La société a cherché à contrôler le prix du gaz et à renforcer son contrôle sur les infrastructures de transit vers son premier marché d’exportation : l’Europe. Durant l’hiver 2004, Gazprom obtient du Président biélorusse d’acheter Beltrangas, propriétaire du gazoduc assurant le transit (Yamal-Europe), après avoir suspendu ses livraisons transitant par la Biélorussie. En janvier 2006 et en janvier 2009, Gazprom poursuit la même stratégie avec l’Ukraine, dont le gazoduc assure 80% des livraisons de gaz russe vers l’Europe de l’Ouest. En octobre 2008, Gazprom et Naftogaz, propriétaire et gestionnaire ukrainien du gazoduc négocient dans le cadre d’un mémorandum pour définir les prix du gaz naturel livré à l’Ukraine ainsi que le prix du transit du gaz russe par le gazoduc ukrainien : jusqu’à présent, Naftogaz bénéficiait de tarifs préférentiels, et Gazprom souhaite les aligner sur les prix du marché. Les négociations échouent. Gazprom suspend ses livraisons le 1er janvier 2009. En plein hiver, les approvisionnements en gaz sont coupés pour l’Ukraine, les pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que les pays des Balkans. Les pays de l’Union européenne manifestent leur inquiétude, car 90% des exportations de gaz russe vers l’UE transitent par l’Ukraine. Les livraisons de gaz ne reprennent que le 20 janvier 2009 après une intermédiation européenne (notamment allemande) pressante.

Cette crise du gaz a posé la question de la dépendance énergétique de l’Union vis-à-vis de la Russie. Celle-ci assure en effet 42% des importations européennes de gaz, les deux autres principaux fournisseurs étant la Norvège (15%) et l’Algérie (environ 15%). La situation de dépendance varie selon les pays et oscille entre 20% (France) à 100% (Slovaquie, Finlande). L’Allemagne couvre 36% de ses besoins de gaz auprès de la Russie : elle est le premier marché pour la Russie avec un volume de gaz importé de 40 milliards de m3 (2007), suivie de l’Italie avec 21 milliards de m3 puis de la France (10 milliards de m3). Cette dépendance au gaz russe est le produit d’un choix politique des Européens d’augmenter leurs livraisons d’hydrocarbures russes d’un choix exprimé notamment dans le cadre d’un dialogue énergétique lancé en 2000 entre l’Union et la Russie. De fait, entre 2000 et 2007, la dépendance pétrolière de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie s’est accrue de 65%.

Enfin, dans la perspective des objectifs européens de lutte contre le réchauffement climatique, la filière du gaz se révèle l’un des modes de production d’énergie émettant le moins de gaz à effet de serre. Cette problématique est particulièrement prononcée pour les pays ayant décidé un moratoire sur le développement de centrales nucléaires ou la sortie du nucléaire, tels que l’Allemagne.

La dépendance européenne doit être relativisée. Elle élude le fait que d’une part, le budget fédéral russe est financé pour moitié par les recettes issues du secteur du gaz et du pétrole ; et d’autre part l’Union européenne est le premier marché pour les hydrocarbures russes : 58 % des exportations russes de pétrole et 88% des exportations de gaz en 2006 (dont le prix de vente sur le marché européen est l’un des plus élevés au monde : 500 USD pour 1000m3).

La crise gazière relance ainsi la nécessité d’une politique étrangère européenne commune dans le domaine de l’énergie. La négociation, depuis juin 2008, d’un nouvel accord de partenariat et de coopération entre l’Union et la Russie, succédant à celui ayant couvert la période 1997-2007 devrait inclure un volet énergétique. De plus, l’Union cherche, de façon plus ou moins coordonnée, à diversifier soit ses sources d’approvisionnement en gaz (construction du gazoduc Nabucco alimenté a priori par du gaz de la Mer Caspienne, de l’Iran… mais aussi de Russie ; construction de terminaux de GNL), soit ses voies d’approvisionnement (gazoducs Nord Stream à travers la mer baltique et South Stream à travers la mer noire et la Bulgarie).