Sauver l’euro : notre responsabilité européenne et mondiale

par : 
Frédéric Allemand
 
L’euro est notre monnaie. Il est le vrai lien de notre société, l’un des signes tangibles de l’existence de l’Europe. Rien ne rapproche autant les hommes, ne leur donne le sentiment d’appartenir à la même société, que de se servir des mêmes espèces, des mêmes unités. De fait, l’euro donne le sentiment au citoyen européen d’être partout chez lui en Europe. Quelle étrangeté ressent-il ainsi habitué à utiliser la même monnaie de Tallinn à Athènes, en passant par Berlin et Paris, lorsqu’il doit changer de devise pour visiter Londres ou Prague.

L’euro ne crée pas seulement un sentiment d’appartenance collective. Il fonde une communauté de destin, une responsabilité à l’égard des générations européennes présentes et futures et à l’égard du monde. Le partage d’une même monnaie oblige la France, l’Allemagne ou la Grèce à faire preuve de solidarité, de responsabilité et d’honnêteté. Conduire une politique de rigueur salariale sans concertation préalable assure localement des gains de compétitivité. Mais cela peut menacer le développement économique durable de l’ensemble de la communauté, si les balances commerciales des partenaires européens s’en trouvent trop affectées. De la même façon, creuser la dette publique au-delà du raisonnable, ce n’est pas seulement fermer la perspective d’une croissance équilibrée pour ses propres citoyens et ses entreprises : c’est menacer la stabilité des prix dans l’ensemble de la zone euro, voire, dans les cas grec et irlandais, projeter l’ombre de son éclatement.

L’euro crée aussi une responsabilité de l’Europe à l’égard du reste du monde. La première puissance économique mondiale ne saurait faire preuve de douce négligence à l’égard de sa monnaie, aujourd’hui seconde monnaie de réserve mondiale après le dollar et première monnaie mondiale pour le volume des billets en circulation. La confiance des opérateurs dans sa stabilité se traduit par le libellé en euros de 30% des instruments de dette et par l’ancrage sur l’euro d’une quarantaine de monnaies étrangères, notamment de pays d’Europe orientale, des Balkans et d’Afrique. Du bon fonctionnement de la zone euro dépend la stabilité des relations monétaires internationales.

C’est avec cette double responsabilité interne et internationale à l’esprit que les vingt-sept chefs d’État et de gouvernement de l’Union doivent appréhender le Conseil européen des 24 et 25 mars prochain. Les dix-sept chefs d’État et de gouvernement de la zone euro ont décidé d’aller de l’avant lors de leur réunion du 11 mars dernier en doublant la solidarité monétaire d’une solidarité économique et financière à la hauteur des enjeux. Ils ont acté l’attribution d’une capacité d’intervention effective de 440 milliards d’euros au dispositif actuel d’assistance financière et de 500 milliards au mécanisme européen de stabilité, son successeur à partir de 2013. L’adoption du « Pacte pour l’euro », à l’initiative de l’Allemagne et de la France, va aussi dans le bon sens, celui d’une coopération plus étroite entre les pays partageant la monnaie unique en matière de compétitivité, d’emploi et de viabilité des finances publiques. Reste seulement à savoir si la méthode d’analyse, de surveillance et de correction retenue se traduira dans les faits par une vraie convergence des politiques structurelles. La coordination des politiques budgétaires a prouvé par le passé la vanité des mécanismes reposant sur la bonne volonté. Du reste, la réforme actuellement en cours du Pacte de stabilité et de croissance ne vise-t-elle pas à délaisser l’incitation politique au profit d’une contrainte juridique et financière renforcée ?

Le Conseil européen doit confirmer et consolider ces avancées. L’euro n’est pas la propriété exclusive des seuls États l’ayant adopté : le « Pacte pour l’euro » doit œuvrer à la convergence de toutes les économies nationales. À défaut, le fossé entre les pays membres et non membres de la zone euro s’accroîtra encore plus, ainsi que l’intérêt à ne pas partager la monnaie unique.

Ce pas, s’il est franchi par le Conseil européen, ne doit pas être le dernier. La gestion collective d’une monnaie et de politiques économiques et structurelles commande de repenser les moyens d’intervention conjoncturelle de l’Europe. Les citoyens européens attendent d’elle qu’elle puisse faire face à toute prochaine crise. La révision prochaine du cadre financier pluriannuel ne doit pas être l’occasion d’une opposition stérile entre pays contributeurs nets et bénéficiaires nets, mais d’une réflexion sur le sens de la solidarité. De façon liée, la refonte programmée de la politique de la cohésion doit se réaliser au regard des exigences de l’union économique et monétaire et du programme de croissance défini par la stratégie Europe 2020. Enfin, réunis par et autour des mêmes objectifs monétaires, économiques et structurels, les Européens pourront enfin s’exprimer d’une voix unique sur la scène internationale et œuvrer à la réduction des déséquilibres monétaires et financiers mondiaux.

Créée il y a une décennie, la monnaie européenne demeurera fragile tant que l’union monétaire ne sera pas doublée d’une véritable union économique. Ne gâchons pas cet espoir de paix, de stabilité et de solidarité par manque d’ambition. Il en va de notre responsabilité devant les Européens, mais aussi devant le monde.

Ce texte a été rédigé sous la direction de Frédéric Allemand et Wolfram Vogel par 10 jeunes professionnels français et allemands, membres du Groupe des Belles Feuilles.