Réponse à Nicolas Roussellier, et au-delà

par : 
Marc Joly

Je viens de prendre connaissance du compte rendu de mon livre Le mythe Jean Monnet publié dans la revue Vingtième siècle sous la signature de Nicolas Roussellier[1]. J’y suis dépeint sous les traits d’une sorte de pamphlétaire « noniste de gauche » qui, honteux, refuserait de s’assumer comme tel. Rien de moins ! C’est tellement contraire au propos de mon livre et à ce que devrait être en toute rigueur un compte rendu scientifique que je me permets d’abuser de la générosité de mes amis du Groupe des belles feuilles (groupuscule « noniste de gauche » bien connu…) pour exercer un droit de réponse que les revues ont pour principe raisonnable de refuser ; en l’espèce, il ne m’apparaît pas abusif.

Commençons par ce qu’il y a de plus gratuitement blessant et méprisant dans le texte de Roussellier. En concluant sa recension par ces mots : « ce n’est ni un livre d’histoire, ni un livre de sociologie (qu’apprend-on sur Elias ?), ni (hélas) un pamphlet politique assumé », s’est-il rendu compte que sa sentence sonne comme une mise à mort ? Car si un livre précisément sous-titré Contribution à une sociologie historique de la construction européenne ne relève ni de la sociologie ni de l’histoire, ne pouvant « malheureusement » pas être revêtu de la dignité sulfureuse de « pamphlet », alors il n’est rien. « Je pense que la vie des intellectuels serait totalement transformée s’ils risquaient leur vie à chaque fois qu’ils insultent quelqu’un », disait très justement Pierre Bourdieu…

Je passe sur le côté arbitraire et en tout cas passablement conventionnel des distinctions – ainsi, un livre de sociologie serait un livre où l’on apprend quelque chose sur Norbert Elias ?! – pour préciser que ce qui compte évidemment, dans mon étude, c’est l’usage que je fais de la sociologie d’Elias. Curieusement, alors même que Monnet parlait explicitement en termes de processus de civilisation, aucun spécialiste de la construction européenne n’avait jamais eu l’idée d’interpréter sa « philosophie » (qu’il faut prendre au sérieux en ce qu’elle porte témoignage d’une manière novatrice – pour ne pas dire révolutionnaire – de penser les relations internationales) à partir des réflexions éliasiennes relatives notamment à la contradiction entre la pacification intra-étatique et la « barbarie » des relations entre États. Roussellier se garde bien de me reconnaître ce modeste mérite, qui fait comme si le rapprochement Monnet-Elias allait de soi.

C’est qu’il pense avoir démasqué un dangereux pamphlétaire ! Or, on cherchera en vain, dans mon livre, la moindre attaque ad hominem, le moindre propos polémique, la moindre provocation gratuite, la moindre outrance verbale ou la moindre simplification dépassant les bornes de l’acceptable ; bref, ce qui fait le sel d’un « pamphlet ». De manière générale, ce que j’avance est toujours étayé par des citations et j’ai essayé autant que faire se peut de défendre des thèses équilibrées. Monnet est traité avec le plus grand respect. Si Roussellier regrette de ne pas avoir eu un « pamphlet » entre les mains, cela tient uniquement à ses propres préjugés de lecteur pressé.

Me présentant comme un porte-parole du « nonisme de gauche », il passe ainsi à côté du cœur de mon analyse, laquelle consiste à renvoyer dos-à-dos « nonistes » et « ouistes » en mettant en valeur la dépendance de leurs discours à des ordres de réalité intrinsèquement inconciliables (la réalité du fonctionnement des démocraties nationales arbitré par le dogme de la souveraineté populaire – c’est-à-dire du droit inaliénable d’un peuple à dire « non » – et la réalité du fonctionnement consensuel du champ du pouvoir européen qui est fondamentalement un espace de luttes et de rivalités entre représentants des États) ; je critique d’ailleurs à maintes reprises le « nonisme de gauche » (cf. par ex. p. 215-216).

Roussellier ajoute, à propos de Monnet : « Au fond, c’est lui faire beaucoup d’honneur que de le hisser au rang de mythe. A-t-il pu vraiment dicter depuis son origine la marche de l’Union ? Qu’il y ait eu une référence fréquente à l’Inspirateur dans les milieux européens, nul ne le contestera. Que Monnet, comme tout un chacun [sic], s’en soit servi et l’ait en partie orchestré, rien de plus normal pour un acteur politique. Mais cette influence s’est arrêtée à des cercles restreints ; elle n’a guère touché les partis politiques et encore moins les électeurs ; elle est loin d’avoir pu atteindre l’ampleur et l’efficacité d’un mythe sauf si l’on prend le terme au sens banal et extensif. Monnet préférait convaincre en personne les gouvernants quitte à mettre à distance le contrôle démocratique ? Certes, mais était-ce si original ? Monnet n’était-il pas le continuateur de la tradition des chancelleries et des négociations diplomatiques dont il était un acteur original depuis la Première guerre mondiale ? » À nouveau, c’est la ligne directrice de mon analyse qui est niée par ces considérations à l’emporte-pièce reflétant confusément, au demeurant, certains de mes arguments. Dans la première partie, je m’efforce en effet de démontrer que Monnet n’a pas eu le pouvoir de dicter la marche de la construction européenne et a bien souvent échoué. La croyance dans les vertus de la « méthode Monnet » n’en est pas moins forte, pour des raisons que je ne peux pas développer ici (cela me demanderait un travail qu’il m’est impossible de livrer en ce moment, mais le problème est évidemment de comprendre pourquoi tant de dirigeants, en Allemagne, en Belgique, en France, etc., se sont projetés dans la figure de Monnet). Disons simplement que l’axe principal de ma réflexion a consisté à montrer que la spécificité du « mythe Monnet » est de ne pas être un mythe populaire. Il s’agit d’un mythe politique horizontal – un mythe que les classes dirigeantes et les leaders d’opinion ne parviennent pas à faire partager par les masses, alors même qu’ils ne cessent de s’y référer pour leur profit et de le mettre en scène – et non pas d’un mythe politique vertical, reliant dans une croyance commune gouvernants et gouvernés. Le contraste frappant entre l’omniprésence du mythe Monnet dans le discours pro-européen de certaines catégories sociales « élitaires » bien précises et la faiblesse de son ancrage populaire méritait au moins d’être interrogé.

Bref, ce n’est pas moi qui ai inventé le « mythe Monnet » ; je ne me suis pas amusé à le gonfler « comme une baudruche » (dixit Roussellier) ; il existe (les nombreuses citations que je fais en témoignent abondamment) et toute la difficulté de l’analyse, pour en restituer la genèse, réside dans la nécessité de redéfinir des catégories de pensée inséparables de l’expérience de l’État-nation et de la démocratie représentative. Qualifier cette démarche de « présentisme », c’est sacrifier au plaisir de la formule polémique et ne faire aucun effort pour en comprendre la logique et les difficultés. J’ajoute que me soupçonner de tomber dans des analyses en termes de « complot » est absurde.



 

Quelques réflexions d’ordre un peu plus général pour finir. (Car il n’est question, en fait, que d’une recension expédiée comme une corvée, au mépris des règles les plus élémentaires de la discussion scientifique.) Il me semble en effet que l’Union européenne est placée face à une difficulté dont les eurosceptiques et autres Cassandre ont tort, à mon sens, de se réjouir. D’un côté, la logique des mécanismes d’interdépendances au plan mondial rend nécessaire la poursuite et l’approfondissement de la construction européenne. D’un autre côté, les nations européennes traversent une profonde crise d’identité, devenant pour beaucoup des sociétés d’immigration (pour qui s’intéresse par exemple à l’Italie et à l’Espagne, il y a de quoi être inquiet), et il n’est pas sûr que la formation d’un nouveau cadre identitaire – « l’Europe » – soit pertinente dans ce contexte. Bref, le fait est qu’il faut à la fois plus d’Europe et plus de nation – paradoxe qu’il faudrait pouvoir placer dans une perspective historique de longue durée. Il me paraîtrait également indispensable de bien distinguer analytiquement les groupes sociaux qui sont à l’origine des transformations « politiques », « sociales » et « économiques » dont résulte un processus aussi nécessaire que la construction européenne, des catégories sociales qui ont intérêt à plaider en faveur d’une « Europe fédérale » reproduisant à une échelle supérieure les structures politiques et symboliques de l’État-nation – d’où un discours idéologique, nourri d’un manque perpétuel, selon lequel la construction européenne est vouée à rester inachevée et désespérément insatisfaisante tant qu’elle ne sera pas dotée d’institutions politiques similaires à celles des États-nations, tant qu’elle ne fonctionnera pas selon une logique parfaite de démocratie représentative (partis politiques européens, élection d’un président de l’Europe, etc.). C’est là une question que je souhaiterais par exemple pouvoir bientôt aborder dans de nouvelles recherches et dans des discussions approfondies au sein du Groupe des belles feuilles (un des rares lieu ouvert et « civilisé » de débat sur l’Europe) et ailleurs.

 

Marc Joly est éditeur et doctorant à l’EHESS. Dans son travail de thèse (en cours d’achèvement), il réfléchit sur les processus de reconnaissance scientifique à partir du « cas » de la réception du sociologue Norbert Elias par les historiens de l’école des Annales. Il est membre du Conseil d’administration du Groupe des belles feuilles.



[1] Nicolas Roussellier, recension de Marc Joly, Le Mythe Jean Monnet. Contribution à une sociologie historique de la construction européenne (Paris, CNRS Éditions, 2007), in Vingtième siècle. Revue d’histoire, 106, 2, 2010, p. 229-230.