Rapport Attali : fin des ambitions européennes en matière linguistique ?

« L’apprentissage de l’anglais et l’usage d’Internet doivent être développés massivement dès le primaire », propose Jacques Attali dans le rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, remis aujourd'hui au Président de la République française. En apparence, n’est-ce pas une idée pleine de bon sens, d’insister pour que nos jeunes esprits disposent très tôt de ces deux outils afin de mieux s’adapter au monde actuel ? Cette recommandation fait partie de « décision 2 » du rapport, qui entend révolutionner, entre autres, le « socle commun des connaissances » voulu par l’Education nationale. En réalité, pour nous concentrer ici sur le seul apprentissage de l’anglais, cette recommandation, si elle était appliquée brutalement, entérinerait une régression dans la formation linguistique des jeunes Européens pour au moins trois raisons.

C’est tout d’abord une régression par rapport à 1998, date à laquelle Jacques Attali recommandait « la maîtrise écrite et symbolique de trois langues, dont la langue maternelle ». Cette proposition reprenait la motion du Conseil des ministres de l’éducation des Douze, en 1984, en vue d’instaurer une véritable politique du multilinguisme en Europe.

C’est ensuite une régression dans la conception de l’enseignement des langues, parce qu’elle fait croire aux familles et aux élèves qu’un minimum d’effort, effectué le plus tôt possible, permettrait d’assurer le minimum vital. Cette recommandation limiterait dans les faits l’horizon linguistique européen à la maîtrise des rudiments de l’anglais - une tentation qu’il convient de combattre, car elle est fausse. L’Italie, qui avait appliqué cette mesure sous l’impulsion de Silvio Berlusconi, a déchanté depuis. Son application en France signerait la fin du programme européen en matière de multilinguisme.

C’est enfin une régression, parce qu’elle engage la France et l’Europe sur la voie de l’uniformisation culturelle. L’investissement massif dans l’anglais et Internet correspond peu aux objectifs que doit se fixer une éducation. Ce sont des propositions rudimentaires, dont la mise en œuvre peut s’avérer contre-productive. Faut-il faire du surf sur Internet et de la pratique de l’anglais international les contenus prioritaires de l’éducation primaire ? Faut-il reléguer les langues nationales au rang d’options, certes attrayantes, mais superflues ? L’enseignement en France doit-il céder devant l’envie brouillonne d’adapter les jeunes esprits à la mondialisation ? 

Je m’associe à la protestation de l’Observatoire du multilinguisme pour mettre en garde contre une interprétation naïve de cette proposition formulée par Jacques Attali en matière linguistique, au regard des ambitions qui doivent être les nôtres en matière pédagogique, linguistique et culturelle au niveau européen. Il est clair à mes yeux que l’amélioration de la formation et de l’emploi des jeunes, le développement d’un espace européen d’enseignement et de recherche, ou bien encore l’attractivité culturelle et économique des territoires de l’Union, doivent reposer sur d’autres bases que sur la légitimité d’Internet et de l’anglais.

Cette protestation ne préjuge pas de l’appréciation que le Groupe des Belles Feuilles porte sur d’autres recommandations, en particulier sur « Erasmus puissance 10 ». Cette proposition que nous avions formulée, il y a un an, a été dans ses grandes lignes dans le rapport Attali :

"Proposer à nos partenaires européens de multiplier par 10 le nombre de bénéficiaires du programme Erasmus et en étendre le champ d'application à toutes les formations relevant de l'université des métiers. Le système LMD (licence-master-doctorat), qui standardise les équivalences entre les diplômes des divers pays, a ouvert les possibilités d'effectuer un séjour d'étude à l'étranger. Le développement des programmes Erasmus a également largement (sic) participé à cet essor. La France devrait proposer à ses partenaires d'en multiplier le nombre par 10 et de créer le même système pour les apprentis."

Cette proposition doit être retenue, au regard de l'ambition chiffrée qu'elle fixe en matière de mobilité européenne des jeunes, et par là de création d'un véritable espace européen de la formation, de l’emploi et du travail pour tous. La meilleure façon de préparer les jeunes Européens au programme Erasmus est-elle d'accorder la priorité à Internet et à l'anglais dès l'école primaire ?

Marc Foglia