La crise politique en Belgique est-elle grave ?

La Belgique est privée de gouvernement depuis le 10 juin. Yves Leterme, chef du parti démocrate-chrétien flamand, a échoué pour la seconde fois à former un gouvernement national. La Belgique semble atteinte de schizophrénie politique depuis quelques années, ce que les Belges savent raconter avec humour.

Si l’on évoque en plaisantant les fils de fer barbelés et les chars, c’est pour conjurer une Europe de sinistre mémoire. La crise politique n’empêche donc pas la Belgique de rire, l’économie de tourner, les restaurants de rester animés tard le soir. Les fonctionnaires européens continuent de goûter aux charmes des cocktails diplomatiques en costume - ce qui vaut infiniment mieux que des cocktails Molotov. On s’amuse, sur les blogs en Europe, à penser qu’un gouvernement n’est pas vraiment nécessaire.
 

La Belgique est devenue Etat fédéral le 1er janvier 1995 et les régions (Bruxelles capitale, Flandres, Wallonie) disposent de compétences administratives et politiques étendues, sur un modèle proche de celui des Länder allemands. Le pays est surtout protégé par l’euro et le marché commun, comme le sont aujourd’hui vingt-sept pays. Lors des précédentes crises politiques, le franc belge avait été vigoureusement attaqué ; la banque centrale avait dû remonter les taux d’intérêt à toute vitesse, ce qui avait paralysé l’économie pour un temps. Grâce au parapluie de l’euro, rien de tout cela ne s’est évidemment produit.

A l’intérieur de ce cadre institutionnel de substitution, les projets politiques nationaux échauffent les imaginations, sans convaincre : faudra-t-il demander le rattachement de la Wallonie à la France ? La Flandre a-t-elle intérêt à devenir un petit Etat indépendant ? A l’abri de l’Union européenne, ces questions n’ont rien de tragique. Le parti flamand Vlaams Belang, parti de la droite conservatrice, qui milite pour l’indépendance pure et dure de la Flandre, réclame que la redistribution des richesses entre la Wallonie et la Flandre soit décidée au niveau européen.

La partition de la Belgique pourrait revigorer les désirs d’indépendance de certains en Ecosse, Catalogne, Corse ou Transylvanie. L’avenir de l’Union serait-il celui d’une balkanisation inédite, l’éparpillement politique allant de pair avec un marché et un système juridique communs ? Dans le cadre protecteur de l’Union, jusqu’où ira le mouvement, et faut-il en redouter les conséquences ? La volonté d’indépendance qui s’exprime aujourd’hui est moins l’expression des nationalismes classiques que d’un nouveau rapport de forces entre les sociétés civiles européennes et leurs institutions. Les citoyens réclament davantage de proximité avec le pouvoir, ce qui n’est pas une revendication foncièrement violente. Dans les faits, cela revient à demander le renforcement de la démocratie locale. C’est aussi une tradition européenne, si l’on pense à Venise, à la Suisse, aux communes de Saxe, aux villes libres d’Empire, etc., mais aussi aux clubs anglais et aux associations françaises. Le courant bourgeois, associatif et confédéraliste ressurgit, après avoir été complètement écrasé au XX° siècle par le nationalisme et le communisme.

Pendant que l’Union européenne empêche les bagarres, la crise politique en Belgique occupe les médias autant que le ferait un gouvernement en exercice. Le théâtre politique fonctionne, avec personnalités, déclarations, promesses et assassinats symboliques. Les exemples récents de bisbilles politiques nationales, en Italie ou en Roumanie, ont un petit goût d’opérette. La tentation de recourir à la violence a diminué à mesure que s’affirmaient les habitudes européennes. L’Union fonctionne comme un matelas de sécurité politique, ce qui s’ajoute au phénomène de la mondialisation pour donner à la « politique nationale » un caractère un peu factice, désuet et superflu.

Quand les milieux économiques belges commencent à s’inquiéter de la crise politique, c’est après six mois d’optimisme relatif, et au regard du financement des retraites. « Deux années ont été perdues pour pré-financer les coûts budgétaires du vieillissement de la population, qui, à partir de 2010, commencera à peser sur la population », déclare le gouverneur de la banque centrale belge (Guy Quaden, déclare, cité dans Les Echos, 7-8 décembre 2007 : « Belgique : la crise politique commence à inquiéter les milieux économiques », p.9.) Les motifs politiques invoqués font sourire, parce qu’ils font davantage penser à l’explication des mécanismes d’une mutuelle d’assurance qu’à un discours politique. Mais par rapport à l’époque un peu brutale des fils barbelés et des chars, ce discours bourgeois, au sens propre du terme, est si rassurant !

Le puissant système juridique de l’Union, les plates-formes de dialogue entre personnels politiques des Etats-membres, et la gouvernance discrète exercée par les institutions européennes devraient réjouir les citoyens européens. En clair, l’Europe permet aux peuples européens d’échapper au monopole politique des Etats – effroyable malédiction, si l’on en croit l’histoire des XIX° et XX° siècles.

C’est un aspect de l’Union européenne que nous ne devons pas négliger, celui du filet de sécurité politique. Les accidents politiques y sont réduits au rang d’accidents domestiques. Certains pourront regretter Napoléon ou Bismarck, mais dans l’ensemble, les peuples européens y trouvent largement leur compte.

Marc Foglia, pour le GBF