Hommage à Jean Guyot - Jean Guyot et le GBF : la pensée et l'action

« Vous allez voir Guyot ?  Le  grand Guyot ? Ah, très bien, vous verrez, c’est un homme remarquable ! » Le propos m’est tenu en octobre 1986 par M Achille, alors président de l’Union des Industries Chimiques, alors que nous devisions de mon arrivée au SGCI, (aujourd’hui le secrétariat général pour les affaires européennes) et de ce que j’allais y faire pour l’Europe.  L’Acte Unique européen vient alors  tout juste d’entrer en vigueur, avec un programme imposant de sept ans devant lui. Et, vu de l’Etat, on constate que les administrations, trop longtemps habituées à ce qu’il leur suffise de dire non, ou de traiter par négligence les papiers de Bruxelles pour qu’il ne se passe rien, sont mal gréées pour répondre aux enjeux devant elles. L’idée est donc, alors d’avoir un jeune groupe de réflexion, inspiré des « think tanks » à l’américaine,  recourant à la société civile, et qui permette d’éclairer des enjeux qui sont devant nous. Le groupe des Belles Feuilles est né de cette idée.

 

A la vérité, la genèse du groupe est  plus ancienne, mais à l’époque, je l’ignore, comme je n’ai pas la moindre idée de qui est Jean Guyot. Le groupe est en effet la rencontre de deux générations, non pas une simple passation de relais de l’une à l’autre, mais une vraie coopération entre des compétences expérimentées, et des volontés plus jeunes d’agir. Une sorte d’heureux hasard, à moins qu’il n’ait été, en fait, une nécessité, quelque chose qui devait, de toutes façons se catalyser quelque part. Essayons d’en tracer deux sources, du côté des plus jeunes, et du côté des plus anciens.

 

Du côté des plus jeunes, le Club Condorcet, émanation de la FNAGE, fédération nationale des anciens élèves de grandes écoles, se réunit depuis grosso modo 1983, et leurs membres, majoritairement agacés de l’enfoncement du pays qu’ils constatent depuis qu’une politique keynésienne à contre-époque plonge le pays dans des dévaluations successives et un déficit commercial gigantesque, cherche dans les comparaisons internationales des issues pour sortir de cet étrange cavalier seul dans lequel est embarquée la France. Ainsi dès octobre 1983, Paul Jaeger rencontre Olivier Bès de Berc, à la Générale des Eaux. Apprenant qu’il y a là des étudiants qui voudraient s’intéresser à l’Europe,  il lui conseille de rencontrer Jean Guyot. S’ensuivent  plusieurs échanges, en 1984 et 1985, en particulier une lettre d’avril 1985, en réaction à un manifeste de la FERS qu’a transmis Jean Guyot à Paul Jaeger, et qui manifeste notre bonne volonté à travailler, sur certains des axes proposés, et en particulier des opérations de sensibilisation des jeunes générations aux enjeux européens, et l’ébauche d’études de cas.

 

Du côté de Jean Guyot,  celui-ci a exprimé quelles sont les personnalités qui l’ont inspirées dans son action, de longue date. Jean Monnet est évidemment en bonne place, et Jacques Rueff. Mais aussi, au moment où commence cette histoire, Alphonse Dupront,  qui a été le premier président de la Sorbonne sous le nom de Paris IV, lors de la mise en œuvre de la réforme d’Edgar Faure. Historien, féru d’histoire des religions, celui-ci a une vision de « l’homme debout » face aux évènements, qui le conduit à vouloir organiser, non pas subir, son avenir. Et pour cela, penser le monde, comme si nous en avions toute la charge, être, en clair, pleinement responsables. Une idée somme toute voisine de « l’homme sans qualités » de Robert Musil, un demi-siècle plus tôt. Il crée ainsi la Fondation Européenne de Recherche et de Synthèse,  que rejoint Jean Guyot en 1982. Quels sont leurs mobiles ?

-         La paix, tout d’abord : il s’agit d’une génération d’hommes et de femmes qui ont connu la guerre, qui savent que le déclin relatif de l’Europe au XXè siècle, elle qui était une sorte de centre du monde durant les quatre ou cinq siècles précédents, est largement lié aux déchirements qu’elle s’est infligée à elle-même. Qui ont vécu, dans leur chair, ses abominations (Jean Guyot a été résistant).

-         La conception, plus ou moins formalisée, que dans le triptyque anthropologique qui constitue un noyau stable de nos sociétés, la tribu, la terre, et la loi, la dimension des Etats nations, pertinente du temps où les transports des biens comme de l’information allaient à la vitesse du cheval, est en train de lentement céder en faveur de structures plus vastes, conduisant les Etats à choisir entre coopération ou inefficacité.

-         Et, comme la FERS organise plusieurs groupes de travail, Jean Guyot prend en charge la problématique des centres de pouvoir. Il pense en effet que seul leur dialogue permanent peut éviter des dérives conduisant aux affrontements.  Il croit aussi au caractère naturellement pacificateur du commerce et des échanges, créateurs d’intérêts partagés. En ces deux points, il est, me semble-t-il, un fidèle continuateur de Montesquieu dans l’Esprit des Lois, plaidant d’une part pour l’équilibre des pouvoirs, d’autre part pour l’accroissement des échanges entre les peuples.

 

 

Et nous voilà donc au café « Le Cromwell », rue des Belles Feuilles, une rue qu’affectionnait Monnet, par un matin d’octobre 1986, pour rencontre « le grand Guyot ». Le contact est aussitôt chaleureux : il inspire la confiance ; il est direct ; il ne se paye pas de mots ; il cherche des objectifs concrets. Il donne l’impression, flatteuse pour de jeunes gens, de vouloir travailler d’égal à égal. Bref, il est l’homme de la situation. Nous échangeons des idées, il propose la sienne, qui est de travailler sur les centres de pouvoir, comme lieux où se catalysent les décisions, où se perçoivent les jeux d’acteurs, en somme, où l’on peut faire avancer les choses. Nous proposons la nôtre, créer une génération de compétences sur les affaires européennes, former, expliquer, traiter des dossiers concrets, tout cela converge. Nous convenons de nous revoir.  A partir de là, les petits déjeuners de travail se tiendront, pratiquement sans interruption, tous les quinze jours. D’abord, rue des Belles Feuilles, plus tard, au « Petit Palais », dans un sous-sol d’un minuscule café à proximité de l’assemblée nationale.  Un plan de travail est arrêté en janvier 1987, qui comporte 7 thèmes :

-         Les accès des groupes de pression au processus délibératif communautaire,

-         L’analyse du rôle et de l’influence des experts nationaux dans ce processus

-         Les rapports entre la Commission, le Conseil et les groupes de pression européens ne sont-ils pas des palliatifs au manque de rapport entre les citoyens européens et leur parlement ?

-         Quels sont les obstacles à une extension des pouvoirs du parlement européen ?

-         L’amélioration des processus décisionnels et le renforcement de la capacité d’action de la communauté

-         L’exemplarité des relations franco-allemandes dans la construction européenne

-         Le SME et l’opinion publique franco-allemande.

Deux premiers papiers, dû à Christine Mounau, sont produits en mars 87, l’un sur la genèse de l’Acte Unique (il s’agit de faire bien percevoir l’ampleur de son impact), l’autre sur les centres de pouvoir en Europe, et sur les formes de lobbying.  Un premier violon m’a dit une fois qu’il y a trois sortes de chefs d’orchestre : ceux qui aident à jouer, ceux qui laissent jouer, ceux qui gênent pour jouer. Jean Guyot est incontestablement de la première espèce. Il a une forte capacité d’écoute, il laisse se développer les idées, il ajoute des contacts utiles, redresse des erreurs avec humour, parfois il rappelle à l’essentiel « quel est l’agenda ? Qu’est-ce qui est véritablement important dans cette liste ? » . A ces aspects sérieux, s’ajoutait un humour, le plus souvent gentil, parfois caustique (je me souviens ainsi, s’agissant d’un ministre qui faisait les plus grands efforts pour paraître sur la scène médiatique, d’un « n’a pas un prénom ou une marionnette chez les Guignols qui veut ! »).

 

Un peu plus tard, commence un recrutement, de bonnes volontés choisies pour travailler sur un projet. Le TGV Est en sera un (20 ans avant qu’il ne devienne le lieu d’un record du monde, en 2007...), le dialogue franco-allemand suit de peu, pivot essentiel de la construction européenne, et déjà la place de l’Europe dans la campagne présidentielle qui s’annonce pour 1988. Bref, au bout d’un an, nous sommes à la tête de plusieurs papiers, et avons en même temps commencé d’organiser, au Press Club de l’avenue d’Iéna, des réunions invitant des personnalités européennes, soit pour réagir à nos papiers, soit pour exposer leurs projets, soit les deux.  Le tout est encore assez artisanal, mais vibrionnant : nous sommes l’avenir, le contre-choc pétrolier est là, l’investissement revient, la croissance repart, les errements de la période 81-83 sont derrière nous, les capitaux affluent, la génération europe jubile, et la vie est belle. Nous recrutons de nouvelles bonnes volontés. Christophe Clarenc a été des premiers. Nous sommes 8 ou 10 au bout de la première année, 30 au bout de la seconde. Et voilà que tout se passe comme dans le Cid, les anciens ne veulent pas s’en aller, on additionne donc les « promotions » de formation aux enjeux européens. Le groupe parviendra ainsi en peu d’années à 150 membres, niveau auquel on commencera à préférer assurer un renouvellement, pour des raisons logistiques principalement, mais aussi de disponibilité des plus anciens.

1988 : Le président du Sénat Alain Poher, veut se représenter. Je rédige une belle lettre, exposant nos ambitions, nos travaux, l’enjeu de la présidence française de l’Union en 1989, et sur la foi de notre bonne mine, de ce que nous avons déjà fait, et sans doute, aussi, du crédit de Jean Guyot, nous nous voyons attribuer un samedi matin par mois la prestigieuse salle Médicis pour parler d’Europe, et sans doute fallait-il à ce sujet, en pleine cohabitation, une réminiscence si florentine. Le groupe des Belles Feuilles prend pleinement forme, et sa vitesse de croisière. Une plaquette de présentation voit le jour en septembre 1988, sous la double impulsion de Christophe Clarenc et de Paul Jaeger. Deux points fixes : son siège est à  Paris, sa langue de travail est le français –mais il ne s’interdira jamais de développer ses arguments dans toutes les langues utiles, via ses membres-.

 

Simultanément, Jean Guyot écrit, dans des cadres divers, presse, fondations, sociétés savantes. Nous l’avons vu lors de la réunion du 31 mars consacré à ses idées européennes. Et ses écrits nous servent.

Il en diffuse d’autres aussi : les « clefs pour l’action » de Jean Monnet que beaucoup de membres du groupe dévoreront, et il me recommandera (à ma surprise initiale) le gros livre de Dupront « du sacré ».

Mais aussi, peut être encore davantage, il contribue, via son vaste carnet d’adresses et son influence, à aider au recrutement de membres venant d’autres pays européens, au gré des présidences tournantes, où une lettre à l’ambassadeur, ou au ministre des affaires étrangères du pays qui a la présidence, ou simplement d’autres sources, elle privées, sert souvent à apporter des forces nouvelles au groupe. Il adjoindra ainsi au groupe les compétences de Stefan Collignon, sur les questions monétaires, de David Harrison, qui sera un go between très utile avec Sir Geoffrey Howe,  et de tant d’autres, Italiens, Espagnols, Belges, Autrichiens…mais aussi extérieurs à l’Union, donnant en quelque sorte un contrepoint « vu d’ailleurs ».

 

La composition du groupe, au fur et à mesure qu’il s’étoffe, fait aussi question : s’il fallait un mot pour le résumer, ce serait « équilibre ». Ses fondateurs, et à la suite les membres dans leur ensemble, s’efforceront de faire en sorte que, pour ce qui concernent les Français, soient représentées toutes les sensibilités politiques de la gauche du PS à la droite de ce qui est alors le RPR (en revanche, les partis extrêmes, ou résolument anti-européens, ne s’y trouveront pas), et que, pour les membres d’autres pays de l’Union statistiquement moins nombreux par pays, une raisonnable variété existe également ; de savants équilibres seront recherchés pour que les principales activités économiques soient présentes, et qu’en termes de sociologie, les différentes provenances de filières universitaires, scientifiques ou d’ingénieurs, financiers, juristes, femmes et hommes de marketing ou de communication, etc,  soient également présents.

 

Le traité de Maastricht voit le groupe sur le pont. Les positions n’y sont pas unanimes sur la monnaie unique. Mais majoritairement, ses membres sont favorables. Jean Guyot l’est, à l’évidence. Certains participent activement à la campagne, soit dans son calendrier (certains de ses membres militent avec succès auprès de la Présidence pour qu’il ait lieu avant le 1er octobre), puis dans ses modalités. In fine, alors même que l’affectio societatis pour l’Europe paraît fluctuer au rythme de la croissance (la récession de 1993 lui sera très défavorable, comme le ralentissement de 2002), le référendum passera in extremis : un mois plus tard, le ralentissement économique lui aurait été fatal. Il épargnera aussi à l’Union, lors de la crise monétaire de 1997, les secousses et le sous-investissement qui, à défaut, se seraient à coup sûr produits.

 

Rapports, réunions d’experts, débats, lieu fixe, rythmes réguliers : le think tank prend forme. Il lui manque encore cependant un ingrédient essentiel de communication : une revue. C’est la tâche à laquelle va s’attacher Christophe Clarenc, avec le soutien actif, et le mécénat sans faille, de Jean Guyot.  La revue des Belles feuilles voit ainsi le jour,  d’abord simples feuillets, puis document structuré annuel, qui prend des noms successifs, jusqu’à un numéro de  début 1995 où le nom « l’année européenne », prévaut, avec en sous-titre « revue du groupe des  Belles Feuilles. Les signatures les plus prestigieuses s’y côtoient.  A le relire, il s’agit d’un véritable tour de force, lorsqu’on considère les moyens qui étaient dévolus pour cela.  De 1991 à 1998, la parution aura été pratiquement régulière, avec un espace de 16 mois cependant pour accoucher du numéro le plus lourd.

 

S’agissant d’influence, il est toujours difficile de dire si un groupe a été, par lui-même, source d’influence, ou si la qualité de ceux qui le constituaient leur aurait de toutes façons permis de jouer un rôle notable. Toutefois, il paraît assez clair que les lieux d’échanges ainsi créé ont aidé ceux qui y avaient joué un rôle actif. Nombre d’entre eux occupent actuellement des positions assez visibles, que ce soit dans la politique (entre la député responsable des études de l’UMP, Valérie Pécresse, plusieurs responsables de think tanks sociaux démocrates, dont un ancien trésorier du groupe pour le think tank Bruegel,  Nicolas Véron, quelques centristes), dans la banque d’affaire, tout ce qui touche au droit de la concurrence et des concentrations, où la Commission par ses pouvoirs propres a un rôle essentiel, et alors même que les grandes OPA sont, avec l’innovation, l’un des deux grands facteurs structurants de l’économie. Paul Jaeger a aussi, un temps dirigé (et monté sous sa forme actuelle) « source d’Europe » à la Défense. Deux de ses membres assureront quelques années le secrétariat français de la  Commission Trilatérale, y compris dans la période troublée où, face à l’enjeu d’une Amérique en guerre et d’une Europe qui ne veut pas l’être, elle se déchirera politiquement par un « appel des 8 », la France, et l’Allemagne, se voulant alors du côté de la paix, la Pologne et le Royaume Uni, davantage du côté du « grand large ». La résultante est in fine, notamment, un tribut payé par l’Union de quelques 650Mds€ depuis le début de la guerre d’Irak, en termes de renchérissement de ses approvisionnements énergétiques, et encore n’en sommes nous qu’aux prolégomènes d’une histoire plus longue.

Egalement durant cette période de crise, en janvier 2003, alors que j’exprimais auprès de Jean mon amertume devant la perspective d’un conflit que je voyais inéluctable, programmé de longue date (bien avant le 11 septembre) par les néoconservateurs, il me surprit par un regard étonnamment vif, et l’envoi aussitôt de la référence d’un texte d’une université de théologie américaine, contredisant expressément les assertions du président des Etats-Unis sur la légitimité de l’action préemptive pour défendre la paix, que ce dernier parait d’une légitimité religieuse.

Lui-même avait, j’imagine, recours aux papiers du groupe. On peut voir quelques influences réciproques de certains membres du groupe et de lui-même, par exemple dans son papier « Avant qu’il ne soit trop tard », portant sur des réflexions sur le système monétaire international. Il avait une audience importante auprès d’Edouard Balladur,  que celui-ci fût ministre de l’économie et des finances ou premier ministre (j’ai souvenir, au retour d’un Ecofin où le hasard m’avait fait me retrouver avec Edouard Balladur et  le directeur du Trésor, dans l’avion où ils préparaient le texte des accords du Louvre pour faire face –déjà- à la dégringolade du dollar, d’échanges de leurs réflexions qui étaient proches de celles qu’avait exprimées Jean Guyot peu auparavant)

Par ailleurs, les quelques 300 documents qui constituent ses archives, et les plus nombreux articles de la Revue, ont sans aucun doute aussi eu un triple rôle :

-         Le premier, vient d’une conviction forte : l’Europe, sans la France, ou lorsque la France s’en désintéresse, peut désormais très bien vivre sa vie propre, mais avec une cohérence problématique, et une stratégie au mieux hésitante, au pire décidée en dehors d’elle. Il y a une impulsion, un génie propre, un goût des perspectives longues (l’Acte Unique, la monnaie unique, et, si le référendum ne l’avait interrompu, la défense commune ; peut être des progrès à l’avenir sur l’énergie), qui sont structurantes, et qu’on doit, historiquement, à des Français.  Non pas seuls ! Mais qui ne doivent pas délaisser la place qui est pleinement la leur.

-         Le second, qu’illustrent assez bien les propos de Pierre Massé, prenant la suite de Jean Monnet pour la reconstruction : « il s’agit de dessiner des avenirs suffisamment ambitieux et attrayants pour qu’ils catalysent des énergies et des enthousiasmes, suffisamment réalistes pour qu’ils deviennent réalité »

-         Le troisième était de légitimer leurs auteurs, lorsque ceux-ci n’étaient pas, ou pas encore célèbres, et de permettre ainsi de tisser des liens, entre acteurs de pays européens. Tant il est vrai que, dans les périodes de crise en particulier, le coup de barre nécessaire est d’autant plus sûrement donné qu’il se fonde sur des échanges de gens qui ont appris, de longue date, à s’apprécier et à travailler ensemble.

 

1997 : le groupe connaît une mutation, et un changement, sinon de génération, en tous cas un renouvellement : dix ans se sont écoulés. Là encore, le rôle de Jean Guyot sera déterminant, pour que l’impulsion initiale ne se perde pas. La présidence de Boris Walbaum permet la reprise du flambeau, facilitée par sa proximité familiale avec Jean Guyot.

 

Un mot aussi de la priorité qu’il exprimait, à mon sens à raison, pour le groupe, en 2004 ou 2005, sur l’importance de travailler sur les enjeux de sécurité et de défense. Face à un gouvernement américain où la pensée néoconservatrice exprime assez clairement, par la voix de Perle par exemple, que la gouverne du monde ne peut être assurée ni via l’ONU (trop faible et comprenant selon lui trop de corruption), ni par l’OMC (d’un intérêt plus faible après la chute de l’URSS et l’adhésion de la Chine, et où le département du Commerce gère la multilatéralisation d’accords bilatéraux, dans un monde où le régionalisme s’accroît),  ni même par le G8, mais bien plutôt via l’OTAN, seul domaine où le rapport des forces donne un leadership incontesté aux Etats-Unis. C’était bien en effet un des enjeux lourds de la charte constitutionnelle européenne. Il reste devant nous,  sans préjudice des choix opérés par le groupe de prendre comme première priorité la société de la connaissance, d’une part, (suite des travaux de Boris Walbaum sur « l’Airbus universitaire ») et les relations transatlantiques de façon plus générale, d’autre part.

 

Enfin, ici même, dans cette fondation qu’il aimait, le soir d’un concert, juste après le référendum de mai 2005, il me tint des propos un peu désabusés, sur « ceux qui entendent mettre obstacle à tout ce qui bouge ou prend des initiatives d’un peu d’ampleur ». Mais il conclut avec entrain « Enfin ! Le monde ne les attendra pas ! »

 

Chaleureux, courageux, humaniste, infatigable, intelligent, à la fois visionnaire et attentif au détail dès lors qu’il est susceptible de freiner le mouvement, tel je vis Jean Guyot. Sans doute pourrait-on dire de lui le même compliment que reçut Jean Monnet « he is not a banker, he is a sorcerer ». Mais peut être, s’il fallait dans ses vertus en citer une, dont son engagement en faveur du groupe des belles feuilles témoigne : il faisait confiance en l’avenir, aux femmes et aux hommes de bonne volonté. Il était, au sens fort, porteur d’espérance.

 

 

Grégoire Postel-Vinay, le 28 avril 2007