L'Allemagne en route vers la "nouvelle bourgeoisie"

Outre-Rhin, les « valeurs bourgeoises » reviennent en force, de manière concomitante à l’épuisement de l’idéologie marxiste, à l’embourgeoisement assumé des héritiers de mai 68, et du désir d’un nouveal ordre social. Marc Foglia transmet ici en français l’article « La bourgeoisie : un jardin laissé à l’abandon », synthèse de l’enquête mensuelle réalisée par l’Institut für Demoskopie Allensbach (IfD) et publiée sur le site du Frankfurter Allegemeine Zeitung.

La société allemande est-elle en route vers une « nouvelle bourgeoisie » ? C’est la question que pose en ce mois de novembre le prestigieux Institut für Demoskopie Allensbach (IfD) dont les publications dans le quotidien FAZ sur l’état de la société allemande constituent, outre-Rhin, la bible des études d’opinion.

Le terme « bourgeoisie » est investi d’un sens « extraordinairement positif » en Allemagne et particulièrement en Allemagne de l’Ouest, souligne Thomas Petersen, directeur à l’IfD. Les sentiments des Français à l’égard du « bourgeois » sont beaucoup plus confus. Il faut noter que ces notions, en allemand, se rapprochent très étroitement par leur racine (« Bürger- » ) des mots « citoyenneté » (« das Bürgertum ») et « sens civique » (« das Bürgersinn »).

« Si quelqu’un vous disait que vous avez l’esprit bourgeois, recueillerait-il votre approbation ? » A cette question, les Allemands de l’Ouest répondent « oui » à 75%, les Allemands de l’Est à 49% seulement. La différence renvoie à l’influence idéologique qu’a exercée le marxisme à l’Est pendant un demi-siècle. « Lorsque l’on dit de quelqu’un qu’il est « bourgeois », qu’est-ce que cela signifie pour vous ? » En Allemagne, cela signifie d’abord qu’il se soucie du bien-être de sa famille (62% de réponses positives), que l’on peut compter sur lui et qu’il a une attitude responsable (61%), qu’il a le sens des convenances et se conduit correctement (61%), que c’est un bon citoyen (60%), qu’il aime l’ordre et la tranquillité (60%, les deux notions, « Ruhe » et « Ordnung » étant positives en allemand), qu’il travaille beaucoup et bien (58%). En revanche, les réponses « c’est une personne aisée » « politiquement à droite » et « étroit d’esprit » ne recueillent que 12% de réponses positives chacune. Parmi les réponses qui font débat, 45% des Allemands disent que le « bourgeois » est « économe », 44% qu’il « s’engage dans la société » et 37% qu’il est « cultivé ».

Bref, du cliché selon lequel l’esprit « petit-bourgeois » consisterait à se focaliser sur le bien-être matériel de sa famille, il ne reste pas grand-chose dans l’Allemagne actuelle, conclut Thomas Petersen. Les « vertus bourgeoises » qu’avaient développées les élites du XVIII° siècle - la politesse, le zèle au travail, l’amour de l’ordre, l’économie et l’effort pour se cultiver - reviennent en force. Ces vertus ont constitué pendant plus d’un siècle l’épine dorsale des valeurs européennes, avant que l’attaque en règle conduite par les mouvements socialistes ne commence à les discréditer dès la fin du XIX° siècle.

Le trend moral que connaît actuellement l’Allemagne est celui du retour des valeurs bourgeoises d'avant 1967. Les études d’opinion montrent d'ailleurs que l’influence de mai 68 fut limitée à une courte génération. L’enquête sur les finalités associées à l’éducation des enfants met en évidence une nette remontée des valeurs bourgeoises depuis quinze ans. Il faudrait d’abord enseigner aux enfants la politesse et la correction, pensent aujourd’hui 89% des Allemands contre 73% en 1992. De même, les enfants auraient besoin d’apprendre à bien faire leur travail, à le faire consciencieusement (78% contre 69%). L’appréciation positive des valeurs d’économie et d’amour du savoir grimpe de 59 à 70%. Parallèlement, une majorité de 63% des Allemands déplorent un déclin du sens civique au cours des dernières années. Le temps où l’amabilité, le zèle au travail et l’esprit de responsabilité étaient relégués au second plan semble bien révolu.

Le phénomène qui émerge actuellement est celui d’une association désormais assumée entre les valeurs morales et l’état d’esprit bourgeois. Le score obtenu par des valeurs comme « l’engagement civique » (« bürgerschaftliches Engagement ») ou le « capital culturel » (« Bildungsbürgertum », litt. la « bourgeoisie culturelle ») confirme ce désir de la société allemande de retrouver ses valeurs bourgeoises. Une autre confirmation est apportée par le fait que chacun considère le parti politique dont il se sent le plus proche comme "bourgeois". Ce phénomène devrait limiter l’avantage que le parti libéral (FDP) et conservateur (CDU) pourraient tirer du renouveau bourgeois outre-Rhin.

La notion de « bourgeoisie » joue un rôle important dans le débat public allemand, comme quelque chose dont on déplore l’absence, et dont le manque menacerait la société de désintégration. Toutefois, la notion ne joue plus aucun rôle dans la compréhension qu’ont d’eux-mêmes les partis politiques allemands. Comme le souligne Thomas Petersen dans le titre-métaphore de son article, c’est un « jardin laissé à l’abandon » dans le débat politique actuel. Le phénomène est certes compréhensible, au regard de la déroute de l’idéologie marxiste, mais n’en reste pas moins étonnant au regard du sens qu’y investissent habituellement les citoyens, aussi bien en Allemagne qu’en France. Faut-il s’attendre à ce que ce jardin de la bourgeoisie, actuellement sans jardinier, laisse pousser quelques herbes folles ?

Marc Foglia, pour le GBF

22 nov. 2007

 

Note

L’Institut für Demoskopie Allensbach (IfD) publie depuis 1946 le Allensbacher Jahrbuch für Demoskopie (AJD), « bible » des études d’opinion allemandes. Ce sont les fondateurs, Elisabeth Noelle-Neumann et son mari, Erich Peter Neumann, qui en eurent l’idée. Comment empêcher à nouveau un phénomène comme la montée du nazisme ? La publication des sondages doit contribuer à la connaissance de l’opinion et à une nouvelle Aufklärung, conduite dans le débat public. Paul Neumann écrivait en 1955 : « Sur la structure de la population, sur les modes de comportements ordinaires, sur le degré de connaissance ou d’ignorance de la société, et plus généralement sur les visions et les valeurs des Allemands, les idées qui circulent sont hasardeuses, floues et arbitraires. »

Après des études de philosophie, d’histoire et de communication, Elisabeth Noelle-Neumann (née en 1916) fait un voyage aux Etats-Unis en 1938. De retour en Allemagne, elle est employée comme journaliste à l’hebdomadaire Das Reich contrôlé par Goebbels. Refuse de livrer du Président Roosevelt l’image caricaturale que diffusait la propagande nazi, elle se fait licencier. Elisabeth Noelle-Neumann travaille pour divers journaux, dont le Frankfurter Zeitung qui sera interdit en 1943, et qui renaîtra en 1948 sous le titre de Frankfurter Allgemeine Zeitung. Elle crée en 1947 l’Institut für Demoskopie Allensbach le 8 mai 1947, dont elle est partage toujours la direction avec Renate Köcher. A partir de 1964, elle enseigne la Publizistik (journalisme et sciences de la communication) à l’Université de Mayence, où elle fonde également l’Institut für Publizistik. C’est un centre de recherche réputé en sciences sociales appliquées à la communication.

Isabelle Bourgeois, directrice du Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC, Université de Cergy-Pontoise), souligne que les sondages et les études d’opinion en général ont toute leur place dans la démocratie allemande, aux yeux de l’opinion publique. « En Allemagne plus qu’ailleurs, du fait de la double expérience historique de confiscation des savoirs par les régimes hitlérien et communiste, la libre circulation de l’information est le mécanisme premier sur lequel repose le fonctionnement de l’ordre démocratique, politique et économique. Les travaux de l’IfD s’inscrivent ainsi, dès sa naissance, dans un espace public fluide, en se plaçant à l’interface du peuple et des élus (...). Par ailleurs, la liberté des études de marché est d’opinion découle directement de la Constitution. Si l’article 5 garantit notamment la liberté de la science et de la recherche, c’est au nom de la liberté d’opinion et du droit du citoyen à l’information. En Allemagne, les activités liées à la connaissance et à sa diffusion dans l’espace public sont la condition sine qua non de la transparence démocratique. »

Isabelle Bourgeois, « Opinions et valeurs : 60 ans de démoscopie allemande », in CIRAC working paper n°12/2007, paru dans Regards sur l’économie allemande n°80/07, pp.11-22.