Le "Non" irlandais en posters

Le « Non » irlandais le démontre encore une fois : les électeurs sont peu sensibles aux arguments macro-économiques. Comment expliquer cette ingratitude ? Le motif de l’inquiétude liée à la perte du statu quo est très souvent évoqué. On le retrouve dans le vote négatif des agriculteurs français, pourtant largement bénéficiaires de la PAC, au référendum de 2005. Mais pour pouvoir s’imposer, plus encore que d'arguments, l'inquiétude a besoin d’images.

Le « Oui » n’a pas su trouver d'imagerie efficace. On peut parler aujourd’hui, vendredi 13 juin, d’une faillite visuelle de l’Europe en Irlande.

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On sait depuis les Sophistes au moins que les images, au sens propre et au sens figuré, disposent d’une force de persuasion importante. L’imagerie du « Oui » propose une Europe aseptisée et vide de signification. C'est une image infantilisée, qui ferait danser en rond les Etats comme des enfants dans une ronde. Ou bien sur un slip...

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... dans une posture narcissique, sûre de son pouvoir de séduction, et par conséquent peu attentive aux autres. L'imagerie du "Non" s'est engouffrée dans ce poncif : l'Union est autiste. Son symbole est le singe des Chinois, qui ne voit pas, qui n'entend pas et qui se tait, à l'origine un symbole de sagesse...

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Face à l'image d'une Union Européenne lisse et superficielle, la réalité doit logiquement être différente, puisque la réalité est faite d'intérêts, de rapports de force et d'oppression du plus faible par le plus fort. Il est facile de jouer le rôle visuel de l'opprimé. Les images iréniques un peu faciles de l'Union se transforment alors en violence cachée de l'ennemi contre l'autochtone.

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Les images du « Non » ne se privent pas de faire apparaître la violence, les intérêts, les peurs les plus folles. Il semble par conséquent qu'elles renvoient à la réalité, même si c'est sous une forme mythologique, contraire à la réalité, mais irréfutable tant l'image se situe au-delà de toute argumentation possible...

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Les images du "Non" s'appuient largement sur des images mythiques, populaires et même bibliques. Ce sont les forces de la tradition, de l'identité populaire et de la sagesse qui s'expriment, y compris sur Internet, face à une modernité incertaine, pleine de tromperies et d'illusions.

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La qualité graphique des images du "Non" est généralement moindre que celle des images du "Oui". C'est aussi une stratégie : ces images paraissent plus authentiques, et plus proche des intérêts du petit peuple.

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La valeur pédagogique des images a été sous-estimée par les pro-européens. Car l’image a le pouvoir, au moins autant que les arguments, de créer la réalité ou du moins de la façonner dans un sens ou dans l’autre. Les images du « Non » ont réussi à remplir un vraie fonction politique, celle de la focalisation de l’attention sur certains enjeux, de la désignation de l’ami (nous) et de l’ennemi (eux, là-bas) et de la justification d’une position sur la base d’affects, qui ont fait apparaître les idées correspondantes plus vraies. Les Irlandais ont cru que les Allemands leur imposeraient le droit à l'avortement.

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Avec des arguments simplistes et des images fortes, la presse de Robert Murdoch a terrassé une Europe sans imagination. Les images du « Non" ont tranché, découpé, décidé, rejetant les partisans du "Oui" dans le non-choix et la soumission à l'inévitable.

À l'avenir, que pourront des images visant à rassembler, auréolées de messages positifs, et s’abstenant pudiquement de prendre leur adversaire pour cible ? Ces images se privent de la violence inhérente à la réalité politique, et risquent d'offrir de nouvelles victoires de l'imagination aux adversaires d'une Europe au ventre mou.

 

Marc Foglia