Entretien avec Alexandre Lebed : La Russie et la sécurité européenne

De tous les candidats potentiels à la "succession" de Boris Eltsine à la tête de la Russie, Alexandre Lebed est aujourd'hui l'un des plus populaires pour avoir réussi à prévenir le conflit avec la Moldavie et à négocier la paix en Tchétchénie. Isolé par le pouvoir en place, le général Lebed, en accordant des entretiens à la presse occidentale, cherche à persuader la communauté internationale, inquiète devant le risque d'une dérive autoritaire du pouvoir en Russie, qu'il a la stature d'un homme d'État et constitue, le cas échéant, un "recours" pour mettre un terme aux maux actuels de la Russie.

Groupe des BELLES FEUILLES : Quelle est votre appréciation de la politique extérieure de la Russie telle qu'elle est conduite par le ministre actuel des Affaires étrangères, Evgueni Primakov, et que pensez-vous de la question de l'élargissement de l'OTAN?

Alexandre LEBED : Primakov est un homme intelligent. On l'a chargé de mettre en œuvre la politique étrangère devant permettre l'élection du président Eltsine. Il a accompli sa tâche. Le problème des relations entre l'OTAN et la Russie aurait pu être résolu en 1989, au momentoù a été réglée la question de la réunification allemande. On aurait pu le faire en 1994, lorsquele président des États-Unis avait des doutes quant à la question de savoir si l'OTAN devait être élargie. Aujourd'hui,d'un point de vue russe, le problème se pose en ces termes: minimiser les dégâts. Mais il n'est pas bon de se trouver sur le bas-côté d'un processus politique et de crier de temps en temps: " Nous ne sommes pas d'accord! " Lorsque je me suis rendu à Bruxelles en octobre 1996, j'ai indiqué au président Eltsine qu'il fallait entrer dans le processus, créer une représentation de la Russie auprès de l'OTAN, développer une action dans le cadre du Partenariat pour la paix et travailler à un document juridique précis fixant le cadre des relations entre l'OTAN et la Russie, sans se préoccuper de savoir s'il s'agit d'un traité ou d'une charte. J'ai également essayé de persuader le président d'élargir le cadre du problème. Pourquoi devrait-il être posé de façon si étroite? La Russie et l'OTAN... Pourquoi n'est-il pas question de l'OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe], de l'Union européenne et des autres organisations multilatérales? Qui les a tenues à l'écart du processus de transformation de l'Europe?

GBF : À ce propos, comment jugez-vous le rôle de l'OSCE? L'Europe a-t-elle besoin de nouvelles structures de sécurité régionales?

AL : La Russie est membre du Conseil de l'Europe. Elle est très active dans l'OSCE. La paix en Tchétchénie, où nous avons travaillé de concert avec des diplomates occidentaux, a été négociée dans le cadre de l'OSCE. Cela constitue déjà un début de vie commune, de travail en commun.

GBF : Quelle est votre appréciation de l'évolution de l'UEO, l'Union de l'Europe occidentale?

AL : Il me semble qu'il s'agit d'une structure de secours, d'un poste de commandement d'urgence de l'OTAN. Pour l'instant, l'UEO ne fait pas grand-chose, même si elle est appelée à devenir importante.Il ne faut jamais perdre de vue que la Russie couvre la moitié de l'Europe. Tout système de sécurité construit sans sa participation, sans que ses intérêts soient pris en compte, sera a priori défectueux. Cela ne constituerait pas un système de sécurité collective.

Sortir de l'ère de la confrontation et du soupçon

GBF : Vous citez le général de Gaulle comme l'une de vos références. Est-ce que, comme lui, vous rêvez d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural?

AL : Oui. De Gaulle avait entièrement raison.

GBF : Comment pensez-vous que doive s'organiser cette coopération dans l'Europe de l'Atlantique à l'Oural?

AL : L'Europe doit être tissée de dizaines, de centaines de liens tous différents par la forme, mais positifs dans leur contenu. Et ces liens doivent être tissés quel que soit leur cadre: OTAN, ONU, OSCE,UEO. Mais aussi grâce aux réseaux bancaires, aux groupes financiers et industriels, etc. En fait, c'est comme lorsque l'on avale une bouchée de spaghettis.Il faut tout gober d'un coup sans essayer de choisir...C'est alors, et alors seulement, que l'on pourra sortir de l'ère de la confrontation et du soupçon. Et c'est alors que l'on pourra créer un système de sécurité à long terme.

GBF : Qu'est-ce que la construction européenne, qui a commencé en 1951 avec la CECA, évoque pour vous?

AL : La guerre froide. On n'y peut rien. Il y a eu deux générations dont la vie s'est déroulée dans le cadre de la confrontation Est/Ouest. Entre-temps, le monde a beaucoup changé. Sont apparus de nouveaux défis et de nouvelles menaces. Le terrorisme, par exemple... Il y a aussi le problème de la drogue... Malheureusement, nous ne savons toujours pas régler les conflits, ni, ce qui vaudrait mieux, les prévenir. Prenez l'exemple de l'ex-Yougoslavie: on a désintégré un pays, puis on a lancé des opérations pour rétablir la paix.

Éviter l'explosion sociale en Russie

GBF : La désintégration de l'URSS qui, dans une perspective historique, marque aussi celle de l'Empire russe, vous inquiète-t-elle?

AL : Au début du siècle, il y avait sur la planète cinq empires. La Russie fut le dernier parmi les cinq. Aujourd'hui, on peut considérer que l'horloge impériale s'est arrêtée dans le monde entier. Plus personne ne veut dominer ou conquérir son voisin, parce que, après avoir conquis, il faut maintenir les populations sous le joug. Or, cela coûte cher... et, de plus, les populations asservies travaillent mal.

GBF : Quels sont, selon vous, le plus grand échec et le plus grand succès du président Eltsine?

AL : Le plus grand succès de Boris Eltsine, c'est, tout en étant jusqu'à la moelle un représentant de la nomenklatura, d'avoir réussi à créer l'image d'un démocrate. Sa plus grande erreur, c'est d'avoir — parce que justement il représente la nomenklatura — essayé de résoudre des problèmes nouveaux avec des moyens anciens. Ce en quoi il a confirmé que la loi marxiste léniniste de l'unité et de la lutte des contradictions était vraie...

GBF : Quelles seront les priorités du général Lebed s'il accède à la présidence de la Russie?

AL : Je n'en aurai qu'une seule. Au cours de ces six dernières années, la Russie n'a jamais été aussi proche de l'explosion sociale. Dans la mentalité russe, c'est très important de savoir où va le pays. Chaque Russe est préoccupé par son devenir personnel mais il ne peut pas le concevoir en dehors du devenir collectif de son pays. Là est l'essentiel de l'âme russe. Que la direction soit bonne ou mauvaise, l'important, c'est d'y aller tous ensemble.Chez un Russe, il faut faire très attention à ne jamais tuer l'espérance. Sinon, il détruit tout autour de lui... Éviter que cela ne se produise sera ma priorité. La Russie est un pays gigantesque qui prend beaucoup de temps pour s'ébranler. Mais une fois en route, parce que l'inertie négative de ce grand pays est telle, il faut beaucoup de temps pour l'arrêter.

 

Propos recueillis par Gilles TEISSEYRE, Michel GRABAR, Jean-Yves HAINE et Philipe DOUROUX

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Diplomatie et sécurité européenne.