Quel cursus européen choisir ?

Le nombre de cursus européens a progressé encore plus vite que l’appréciation de l’euro face au dollar ces dernières années. Pourtant, sur le marché du travail, il n’est pas facile de faire valoir une compétence « européenne » - y compris dans les administrations européennes. Sur quelle formation miser ?

« Master européen », 500 000 occurrences sur Google... On trouve de tout, du bon et du moins bon. Un jeune Européen convaincu aura ainsi le choix entre « La religion en contexte européen », à l’Université de Siegen, « European Computer Science » à l’Institut des sciences appliquées de Hambourg, "European Studies" à Maastricht, « Euroculture » à Cracovie,Göttingen, Groningen, Olmütz, San Sebastian et Uppsala. Et plus on fouille, plus l’offre s’enrichit : « Europäisches Recht » à Passau, Centre d'Etudes Supérieures Européennes de Management à Reims, « Management des médias européens » à Potsdam, etc.

Ce sont souvent de petites formations (20 ou 30 étudiants) : Il n’en faut sans doute pas plus, car les débouchés sont rares. L’orientation est difficile et très souvent individualisée. Les différentes nationalités ne sont pas également représentées. « Plus de la moitié des étudiants viennent d’Allemagne », souligne Sophie Vanhoonacker, professeur de science politique et directrice des European Studies à Maastricht. La question de la taille critique joue aussi en sens inverse : le cursus de Maastricht est devenu si connu à Bruxelles, que le téléphone de Sophie Vanhoonacker sonne, lorsqu’un poste de stagiaire se libère à Bruxelles. Les débouchés normaux sont le conseil politique, le lobbying, le travail en Parlement ou dans dans les gouvernements nationaux, les ONG, mais aussi, le succès des études européennes aidant, l’enseignement supérieur. Le Collège de l'Europe, à Bruges, doublé d'une antenne à Natolin, près de Varsovie, possède lui aussi une réputation bien établie. Fondé en 1949, il a formé des générations  de fonctionnaires et de lobbyistes européens.

Au-delà de l’effet de mode, l’Europe est devenue le cadre professionnel normal dans lequel se projettent les futurs travailleurs. Nombre d’étudiants excluent par avance, consciemment ou pas, de leurs visées un cursus qui ne serait pas « international » ou « européen ». Les Universités en profitent et souvent le terme « européen » relève souvent davantage du marketing que des contenus d’enseignements. Reste qu’il est assez difficile de trouver un emploi correspondant à ces cursus. Le plus pertinent serait de trouver à s’employer au Parlement européen, à la Commission ou à la Cour de justice européen, mais au total, cela ne représente que 49 000 postes, dont seulement une infime partie est déclarée vacante chaque année. La concurrence est rude, les concours difficiles et les procédures de sélection draconiennes. En ce moment, seuls les citoyens roumains et bulgares disposent d'une facilité de recrutement toute relative, en raison de l’intégration récente de leurs pays respectifs dans l’Union, et de la nécessité d’augmenter leur présence dans les institutions européennes. Par ailleurs, dans les administrations considérées comme « européennes » (par exemple à l'Office européen des brevets, qui offre des conditions de rémunération et de carrière particulièrement attrayantes), ce sont des ingénieurs ou des techniciens qui sont demandés. Il suffit également de faire un tour sur le site de l'Office européen de sélection des personnels pour s'apercevoir que les généralistes auront du mal à trouver chassure à leur pied.

Que faire ? Eviter les pots-pourris et les bouillons de culture, d'abord.  Les spécialisations techniques, par exemple celle que l'on acquiert par un « Master européen en traduction spécialisée » (METS), proposé par un consortium de 7 Universités, sont des valeurs sûres. Le plus gros centre de traduction au monde se trouve à Bruxelles, et les entreprises savent reconnaître ces compétences.  En outre, même lorsque le rêve « généraliste » semble pouvoir se réaliser – le jeune fonctionnaire peut côtoyer les puissants, à Bruxelles ou à Luxembourg, porter des documents entre Londres, Nice et Stockholm – la réalité des carrières individuelles s’avère toutefois bien différente. Il reste alors à se reconvertir dans le lobbying, dans les think tanks, ou alors dans les entreprises « européennes » ou « internationales » en faisant valoir ses connaissances concernant le fonctionnement de l’UE : les sites « Careers in Europe » ou "EuroBrussels" offrent un éventail d'emplois plutôt large.

La formation continue est aussi concernée par l'européanisation des cursus. « Ces cursus de formation continue ne sont bons que dans la mesure où leurs participants sont bons, et les bons participants ne participent que s’ils savent que l’investissement en vaut la peine », souligne Werner Jann,  professeur en science politique, administration et management public à l’Université de Potsdam, dans un discours sur « la formation continue dans le secteur public » tenu le 5 avril 2008 à l'Université de Potsdam, partenaire de l'Ecole nationale d'administration, entre autres, dans le Master européen de gouvernance et d’administration (MEGA).

La compétition pour faire reconnaître la valeur des diplômes sur le marché de l’emploi est de plus en plus féroce. Déjà, la mobilité étudiante ne suffit plus à convaincre un employeur, qui veut s’assurer, par exemple, de la maîtrise réelle de trois langues. Les labels de qualité, comme « Erasmus Mundus », sont aussi un plus. La plupart des cursus européens sont interdisciplinaires. En ce cas, on devra juger de la qualité de l’assemblage. La présentation des European Studies de Maastricht ne craint effectivement pas d’insister sur leur aspect généraliste : « The master’s programme in European Studies focuses on the international dimensions of governance. As a student of the programme, you will study the European Union and European integration in its cultural, historical and international context. There is a strong emphasis on the interaction between governance and culture in an international and a European context. As a graduate of the programme, you will be able to work in national or international administrations, diplomatic institutions, EU institutions, international organisations or NGOs, or in other administrative and policy-orientated positions. »

La création de cursus européens promeut en tout cas une forme d’intégration européenne. Gernd Grözinger, professeur de sociologie à Flensburg, souligne ainsi le caractère « excessivement juridique, à son goût, de nombreux cursus allemands. Y a-t-il un acquis académique des cursus européens ? » demande-t-il, par jeu de mots avec l’acquis communautaire, l’expression française préférée des eurocrates passé dans le patrimoine linguistique européen programmes, à l’instar du grand frère Erasmus, ouvrent l’esprit des étudiants à autre chose qu’aux traditions nationales, et forment une nouvelle génération, qui devrait être capable de travailler partout en Europe. Les étudiants européanisés font partie des futurs acteurs d’un monde changeant. Il reste encore des progrès à faire dans l’européanisation des cursus, indépendamment de leur contenu européen ou pas : malgré le processus de Bologne, il n’est pas rare qu’un étudiant doive se mettre en congé de son Université pour aller étudier « à l’étranger »...

Marc Foglia
Pour le Groupe des Belles Feuilles