Pensez-vous que les étrangers vivent entre eux, ou bien cherchent-ils à nouer des contacts avec vous ?

"Le thème de l’immigration a perdu de son acuité en Allemagne", souligne Thomas Petersen dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. C'est ce que montrent les derniers résultats du baromètre de l'Institut Demoskopie Allensbach, avec quelques nuances.

"La population allemande est d’avis que la pression migratoire est moins forte, mais renforce la pression à l’intégration sur les étrangers. Les débats publics sur l’intégration des immigrants semblent marqués par plus de retenue depuis quelques années. Certes, on ne manque pas d’occasions de débats caractérisés par leur caractère émotionnel, qu’il s’agisse de la formation de « sociétés parallèles », de la construction de mosquées ou du rôle de l’Islam en Allemagne, ou bien les problèmes de criminalité des jeunes d’origine étrangère ; pourtant, aucun de ces thèmes ne semble actuellement susciter d’angoisses particulières. Des événements pourtant inquiétants comme les agressions survenues dans le métro de Munich, au début de l’année, ont disparu de l’actualité médiatique en quelques jours. Les prises de position du Président du Land de Hesse, Roland Koch, sur la question de la criminalité des jeunes d’origine étrangère, ont fini par se retourner contre lui.

Les résultats les plus récents de l’Institut Demoskopie Allensbach montrent des évolutions modestes, mais significatives, dans la perception des étrangers en Allemagne. C’est encore une majorité d’Allemands qui considère voit le nombre élevé d’immigrants dans le pays avec inquiétude, ainsi que la possibilité que des conflits civils pourraient en découler. Pourtant, le nombre de ceux qui attribuent à l’immigration des aspects positifs a beaucoup progressé. Le changement le plus notable se trouve dans la réponse à la question : « Est-ce que trop d’étrangers vivent en Allemagne, de manière générale ? » Depuis 1984, le nombre de ceux qui répondent positivement à la question est passé de 79% à 53%. Parallèlement, la proportion de ceux qui pensent qu’il n’y aurait pas assez d’étrangers n’a jamais été aussi haute : en passant de 8 à 24%, elle a été multipliée par trois, et cela alors même que le nombre d’étrangers est passé de 4,4 à 7,3 millions.
L’attitude des Allemands à l’égard des étrangers est suivie par les observateurs internationaux avec une attention particulière en raison des crimes perpétrés par le national-socialisme. À la fin des années 90, une série de meurtres et d’agressions sur des demandeurs d’asile avait donné l’impression que la société allemande se caractérisait par une attitude fondamentalement raciste. Les sondages réalisés par l’Institut Demoskopie Allensbach n’ont toutefois jamais confirmé cette hypothèse. Si l’on mesure les résultats obtenus selon des standards internationaux, la population allemande se révèle plutôt accueillante à l’égard des étrangers. Les extrémistes forment une minorité de petite taille et isolée.
L’image que se font les Allemands des étrangers aujourd’hui n’est pas nécessairement plus positive, mais elle est moins marquée par les préjugés et davantage reliée aux expériences personnelles. En 1985, 30% des Allemands de l’Ouest déclaraient qu’ils comptaient des amis parmi les étrangers, ou du moins de bonnes connaissances qu’ils rencontraient régulièrement. Aujourd’hui, cette proportion est passée à 46%. En ex-Allemagne de l’Est, ce taux est avec 26% certes inférieur, mais appréciable quand on prend en considération le très petit nombre d’étrangers.

À partir des avis émis par les personnes sondées, se dégage l’impression nette que les relations sont toujours marquées par le sentiment d’être étrangers les uns aux autres (ein deutliches Befremden), tout particulièrement à l’égard des immigrants turcs. Ce sentiment est reconnaissable lorsque l’on demande si certaines caractéristiques s’appliquent aux Turcs de manière pertinente : 82% approuvent la caractéristique « familles nombreuses », 78% l’absence d’égalité entre les hommes et les femmes, 78% également le maintien des usages et des coutumes. La thèse selon laquelle les Turcs « ne pensent pas du tout comme nous sur de nombreux sujets », une sorte de synthèse, recueille 73% d’approbations. Sur ce point et sur des questions semblables, l’opinion publique n’a pas changé ces dernières années, et ce qui mérite d’être noté, on trouve peu de différences entre les réactions des Allemands de l’Ouest et ceux de l’Est. Dans le détail, on remarque certes quelques évolutions : la proportion de ceux qui trouvent les Turcs sympathiques et avenants en général a progressé depuis 1982 de 13% à 29%, alors que l’idée selon laquelle les Turcs prendraient le travail des Allemands recule de 39% à 15%.  

La multiplication des contacts entre Allemands et étrangers a eu pour conséquence, par exemple, que la proportion de ceux qui pensent que les étrangers seraient souvent exploités et mal payés a diminué depuis 1997, pour passer de 42 à 29%. La thèse selon laquelle « les étrangers apportent avec eux leurs conflits et les transfèrent ici » n’est plus approuvé que par 45% des Allemands, alors qu’en 1997 cette proportion était de 57%. En revanche, le nombre de ceux qui sont d’avis que la proportion élevée d’enfants étrangers dans une école crée des problèmes importants est passée sur la même période de 47 à 67%. On peut supposer que cette réaction se base sur l’expérience faite par de nombreux sondés. Les parents d’enfants scolarisés sont 56% à déclarer que les enfants de parents étrangers sont bien intégrés à l’école, mais sont 27% à faire état de problèmes liés à l’intégration. Les problèmes concernent d’abord et sans ambiguïté les Hauptschulen. Les parents déclarent à 51% que les problèmes avec les enfants d’immigrés sont fréquents ; ce taux, qui est de 41% dans les Gesamtschulen, reste également supérieur à la moyenne. Il apparaît aussi clairement que les difficultés d’intégration apparaissent seulement en cours de scolarité : dans les crèches, seulement 12% des parents parlent de difficultés d’intégration, et dans les Grundschulen, le problème reste encore limité. 

Peut-être ces expériences ont-elles contribué à faire monter le niveau d’exigence que la population allemande fait valoir à l’endroit des étrangers, quand on examine les questions de la vie en commun. L’avis selon lequel les étrangers qui veulent s’installer durablement en Allemagne doivent maîtriser la langue allemande fait consensus, puisque 97% des sondés approuvent cette exigence. Une réaction aussi claire se dégage de la question : « Si un étranger, qui vit depuis longtemps chez nous, ou bien même a grandi ici, veut devenir citoyen allemand, doit-il faire acte d’allégeance à nos principes fondamentaux et à nos valeurs fondamentales, ou bien n’est pas nécessaire ? ». Ce sont 96% des sondés qui répondent en faveur de l’allégeance aux valeurs et aux principes fondamentaux ; de même, le concept de « culture directrice » (Leitkultur), qui faisait encore l’objet de vifs débats politiques il y a quelques années, est accepté désormais par une écrasante majorité. Cet avis est confirmé par l’alternative laissée entre les deux positions suivantes, dont la première est : « Les étrangers vivant en Allemagne doivent accorder la priorité à la culture allemande. Naturellement, ils peuvent entretenir leurs coutumes, leur langue ou leur religion, mais en cas de conflit, la culture allemande doit avoir la priorité. » L’hypothèse contraire est formulée en ces termes : « Je suis opposé à l’idée que la culture allemande soit la culture directrice. Dans un Etat qui accueille de nombreux étrangers, à côté des Allemands, il doit y avoir de la place non pour une culture allemande directrice, mais pour différentes cultures, placées sur un pied d’égalité ». La première des deux alternatives est approuvée par 78% des sondés, la seconde par 15% seulement. En 2000, le rapport de force était de 61% contre 27%.
Tout bien considéré, le regard que les Allemands portent sur les étrangers est devenu plus modeste, plus rasséréné, mais aussi plus déterminé. La pression sociale à l’intégration a augmenté. Il semble que la compréhension des étrangers progresse même si le contact reste difficile dans de nombreux cas, comme le montre la réponse à la question : « Quand vous pensez aux étrangers qui vivent dans votre entourage, pensez-vous que la plupart restent plus volontiers entre eux, ou bien qu’ils cherchent aussi des contacts avec les Allemands ? ». À cette question, 50% des Allemands répondent que les étrangers restent entre eux, 6% de plus qu’en 2000. Seulement un quart des sondés évoque la seconde hypothèse, celle de la recherche de contacts.
De ce point de vue, le chemin d’une recrudescence de la méfiance n’est plus très loin. À la question : « On a récemment dit qu’il y avait de plus en plus d’étrangers en Allemagne qui ne supportent pas les Allemands. Pensez-vous que ce soit exact ? » Une majorité relative de 44% répond positivement à cette question. Il faudra encore de nombreux contacts personnels pour dépasser cette impression."

 

Source : Frankfurter Allgemeine Zeitung, "L'intégration, plante fragile" ( « Das zarte Plänzschen Integration ») par Thomas Petersen, mercredi 19 mars 2008.

Traduit de l'allemand par Marc Foglia.