L'Europe, une Constitution pour les générations futures

LES ECHOS- Tribune publiée dans la rubrique Idées,
22 et 23 août 2003.

Avec le projet de Constitution remis par Valéry Giscard d’Estaing à Silvio Berlusconi, président en exercice de l’Union européenne, les Européens ont une chance historique de prendre en main leur destin au moment où l’Union change de nature en accueillant dix nouveaux membres.
Le véritable enjeu, c’est bien l’avenir des générations futures mentionnées dans le préambule du texte constitutionnel, mais c’est aussi et plus immédiatement celui de cette génération qui prend aujourd’hui son envol et qui, contrairement à ses pères, vit déjà l’Europe au quotidien. Et celle-ci attend un projet qui donne une substance au rêve européen et dans lequel chacun puisse se reconnaître.

Or, ces derniers mois ont mis en évidence les contradictions de l’Union et surtout l’absence de véritable projet politique pour le continent, au risque de désorienter durablement le citoyen. Il faut dire que la convention a vécu à l’heure des paradoxes. Car si tous les conventionnels s’accordent sur le fait que les 25 partagent un futur commun, les dissensions éclatent au grand jour quand il s’agit de se donner les moyens de l’assumer ensemble, ou même de le définir un tant soit peu. L’action extérieure n’apparaît guère plus glorieuse. L’Europe, qui s’imaginerait volontiers autre pôle dans un monde multipolaire, gesticule sur tous les petits écrans de la planète…

Le problème, Edgar Morin l’a parfaitement analysé, c’est que « la conscience de notre identité européenne est encore sous-développée par rapport aux développements réels de la communauté de destin » (1). Jamais cet avenir commun n’aura été aussi évident au regard des menaces qui pèsent sur le vieux continent. Le vieillissement devient un mal continental qui sclérose nos sociétés. L’absence de gouvernement économique de l’Union grève les bénéfices de la monnaie unique. La faiblesse de la recherche, facteur d’innovation, obère durablement notre potentiel de croissance à long terme (2). L’instabilité des zones frontalières de l’Europe démocratique à l’Est comme au Sud nous expose à divers maux favorables à l’éclosion de néo-populismes de toutes sortes. Mais lorsque les circonstances réclament une action commune sur la scène internationale, l’Europe est nue ! Seules surgissent les carences et faiblesses de l’édifice européen.

Plus grave est sans doute le désarroi de ces jeunes intellectuels, entrepreneurs, chercheurs, cadres, de cette génération qui a pris son envol dans la foulée de 1989 et dont l’avenir se règle à la convention sans qu’elle ait son mot à dire. Elle vit l’Europe dans son quotidien et est prête à s’engager au service d’une Europe de l’intelligence qui renouerait avec le dynamisme intellectuel, l’innovation et l’humanisme qui ont fait sa grandeur au moins depuis la Renaissance. Cette génération a compris qu’identités nationale et européenne, loin de se contredire, se renforcent mutuellement. Mais faute d’horizon dégagé, faute d’ambition pour une Europe-continent en déclin et sans grands défis à relever, elle se laisse tenter par le rêve américain.

En effet, où est le rêve européen ? Et quelle place aujourd’hui pour le rêve individuel, celui qui emporte l’adhésion, dans cet embryon de projet collectif ?
S’agit-il de fonder un nouvel ordre international où le droit prime sur les rapports de force ? L’Europe, précurseur d’un monde plus juste et équilibré ? Peut-être, mais osons un instant de pragmatisme, comment impose-t-on un nouveau modèle de fonctionnement international lorsqu’on se situe du mauvais côté de ce rapport de force ?

La paix, nous dit-on ? La paix des armes, nous l’avons déjà. L’Europe comme seule voie permettant d’éviter l’anéantissement ? S’il s’agit de perte de statut ou de dissolution culturelle, l’argument reste aujourd’hui plus juste que jamais, mais il est hélas purement défensif. Combien pèseront les velléités de préservation et de sécurité d’une Europe égoïste – fût-ce d’un mode de vie, de richesses culturelles ou de valeurs communes – face aux désirs légitimes de prospérité matérielle du Tiers Monde qui se trouve à nos portes ? L’Europe ne peut se contenter d’être la démocratie modèle que les Américains appellent de leurs vœux. Mais pour défendre la « civilisation européenne », ne faudrait-il pas d’abord la construire ?

Non, décidément, un projet européen qui serait le moteur de l’unification comme de l’action européenne sur la scène internationale, qui serait constructif plutôt que défensif, n’existe tout simplement pas. Des pistes, oui. De projet, point !
Pour aller de l’avant, l’Europe doit bâtir un projet fondé sur une éthique de l’action, source de fierté et d’adhésion pour chaque citoyen européen.

La responsabilité des chefs d’Etat et de gouvernement qui seront amenés à se prononcer sur la future Constitution de l’Union Européenne est donc immense. Ils auront pour mission de créer une dynamique qui donne envie aux générations de l’après 1989, qui ont profité des grands programmes de formation européens comme Erasmus, d’envisager leur avenir sur le vieux continent. Il s’agit de faire de l’Europe un pôle de croissance, d’innovation et d’influence qui existe par lui-même. Leur devoir est ainsi de faire mentir le mauvais augure anglo-saxon selon lequel « la logique à long terme de la démographie renforcera la puissance de l’Amérique et creusera le fossé existant entre les deux bords de l’Atlantique » créant « un contraste sinistre entre une Amérique jeune, exubérante, multiraciale et une Europe vieillissante, décrépite, repliée sur elle-même »(3).

L’urgence est de sortir des comptes d’apothicaires entre petits et grands Etats ou entre ceux qui souhaitent une Europe autonome ou une Europe amarrée aux Etats-Unis. Ceux qui croient qu’il faut renoncer à la constitution européenne et se contenter d’une Europe « faiblesse », pour reprendre l’expression de Robert Kagan (4), se trompent lourdement. L’Europe sera d’autant mieux alliée aux Américains qu’elle sera efficace, capable de prendre des décisions et d’en assumer les conséquences, en d’autres mots, qu’elle comptera à leur yeux. Faible et velléitaire, l’Europe est un coûteux fardeau dont l’Amérique se délestera le jour où elle considérera que son partenaire russe est suffisamment fiable. Il serait dangereux d’oublier trop longtemps que, au-delà de la diversité de leurs analyses géopolitiques, les choix des gouvernements américains restent avant tout réalistes !

La Convention a abouti à un compromis honorable. Certes, elle n’a pas permis de dégager un consensus sur des sujets clefs comme le gouvernement économique, la défense commune ou encore les objectifs de la politique étrangère européenne. Mais s’ils ne peuvent s’entendre aujourd’hui autour d’un projet politique ambitieux pour l’Europe, les Etats de l’Union sont encore en position de préserver l’avenir. Il leur faudra s’accorder sur un texte constitutionnel souple, efficace et facilement amendable afin que, le jour venu, les générations d’Européens matures puissent se prendre en main. Mais qui peut croire qu’à 27 ou à 30 et sans la dynamique de la Convention, la tâche sera plus facile ?

La Constitution ne sera toutefois que peu de chose sans adhésion populaire. A Rome, les chefs d’Etat et de gouvernement devront donc oser l’impossible : se mettre d’accord pour organiser un référendum tenu simultanément dans tous les Etats de l’Union le même jour que les élections européennes de 2004. Il s’agit là d’une chance unique de renforcer la légitimité démocratique de l’Europe et surtout de provoquer le débat sans cesse repoussé sur son avenir.

Car à quoi bon l’Europe si le principal intéressé, le citoyen européen, n’en est pas partie prenante ! Plutôt que de se crisper sur de soi-disant droits acquis aux dépens des générations futures, le devoir et la chance de chacun d’entre nous ne sont-ils pas de s’engager dans une aventure collective qui redonne un souffle de vie, un regain de croissance, et surtout, un ferment de rêve, à de vieilles nations qui, seules, se condamnent au déclin ?

Guillaume KLOSSA & Vincent SCHACHTER*
 

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Ancien élève de la London School of Economics, diplômé d’HEC, Guillaume KLOSSA est maître de conférence à HEC en Majeure Europe

Ancien élève de l’Ecole Normale-ULM, SCHACHTER est chercheur au Génoscope

(1) Edgar Morin, « Penser l’Europe », Gallimard, 1987
(2) le think tank italien Arel conduit une étude pour établir le lien entre recherche et développement et potentiel de croissance en Europe
(3) The Economist, « Half a billion Americans ? », 22/08/2002
(4) Robert Kagan, « Of Paradise & Power, America and Europe in the New World Order », Alfred A.Knofp, 2003