Elections présidentielles en Russie : la part de l'attendu et la part de l'inconnu

T'chat avec Bertil Huger, directeur industriel (Airbus Russie), élève en Master franco-allemand de l'ENA, stagiaire  au Centre d'Analyse et Prévision du Ministère des Affaires Etrangères, chargé de la sécurité énergétique européenne et des affaires européennes.
 
Sans surprise, Dimitri Medvedev, dauphin de Vladimir Poutine, vient d'être élu Président de la Fédération de Russie avec 70% des voix. Sous ce résultat attendu, se cachent pourtant un certain nombre d'inconnues. Quelle attitude Medvedev, technocrate originaire de Saint-Petersbourg, ayant beaucoup voyagé à « l'Ouest », adoptera-t-il à l'égard de l'opposition libérale russe ? A-t-il les moyens d'affaiblir les administrations centrales pour libéraliser l'économie russe ? L'existence d'un tsar à deux têtes est-elle durable, quelles sont les forces en présence ? Au-delà de l'actualité politique, qu'est-ce qui caractérise la Russie comme puissance économique ? Quelle est la place de l'exploitation des ressources énergétiques, notamment du pétrole et du gaz, et quel rôle joue la holding Gazprom ?  Et quelles sont les implications pour la sécurité énergétique européenne ?
Merci à Bertil Huger d'avoir accepté de répondre à nos questions, à titre personnel.
 

GBF : On dit que Vladimir Poutine possèderait, à travers un montage financier mais finalement à titre personnel, 5% de Gazprom, soit environ 40 milliards d'euros. L'ex-Président de la Fédération de Russie serait devenu, au cours de son mandat, l'homme le plus riche d'Europe, voire du monde si l'on prend en considération des cours du pétrole élevés. A côté, la rémunération des chefs d'Etat européens fait vraiment "petit bras". A-t-on des preuves de cet enrichissement personnel, ou bien est-ce seulement une rumeur ?

Bertil Huger : Les grandes entreprises russes connaissent des cas de corruption massive, ce dont le Kremlin est conscient et V. Putin lui-même déclare vouloir lutter contre cet état de fait. C’était d’ailleurs très largement le cas de Gazprom après sa privatisation dans les années 1990. Il est aujourd’hui avéré que l’ex-président Elstine s’était approprié plusieurs centaines de millions de US$, qu’il a déposés en Suisse.

Pour ce qui de l’actuel président, que je sache, il n’y a rien d’avéré, mais il aurait probablement les moyens à sa disposition de s’arroger une partie du capital de Gazprom, sans risquer de poursuites légales. C’est ni plus ni moins, ce qu’avaient fait les oligarques lors de dépeçage du complexe industriel de la défunte Union soviétique…

Ceci étant dit, Poutine mène un style de vie proche de l’ascèse. Très porté sur la maîtrise de soi acquise par des années judo, il ne boit pas et ne fume pas - ce qui pour un Russe est notable. Il est très loin du mode de vie excessif des « nouveaux russes » - expression synonyme de nouveaux riches, mais dans un style plus outrancier encore - qui dépensent sans compter à Courchevel et à Cannes. En français, ce n’est pas vraiment un « bon vivant » et encore moins un  « flambeur ». S’il s’est vraiment enrichi de la sorte, je serais curieux de voir à quoi il va dépenser tout cet argent…

GBF : L'économie du pétrole et du gaz en Russie, est une manière de combiner étroitement l'intérêt national et intérêts personnels. L'histoire montre que cette configuration est assez risquée, dans la mesure où les accents nationalistes d'un côté, l'avidité des individus de l'autre, peuvent contrarier la logique économique de l'entreprise. La place des motifs politiques et géopolitiques est-elle prédominante dans l'analyse des experts, ou bien en font-ils en définitive une entreprise comparable à d'autres majors pétrolières ?

Bertil Huger : Le secteur énergétique russe est considéré comme un secteur de souveraineté, c’est donc notamment le cas du gaz. En tant que tel, l’Etat se garde le droit de prendre les décisions stratégiques, ce qui se reflète souvent par la création d’un monopole. C’est d’ailleurs vrai pour les autres pays producteurs de gaz comme la Norvège, l’Algérie, ou le Qatar. En France, les secteurs stratégiques ont été longtemps des entreprises publiques, et après leur privatisation, l’Etat a souvent gardé une golden share  visant à maintenir une capacité de décideur en dernier ressort (cf. le cas d’EADS). Le problème de corruption existe réellement, mais n’est pas formellement lié à l’économie du pétrole et du gaz, comme c’est le cas spécifique dans d’autres pays industrialisés disposant de ressources gazières importantes  (ex : Norvège, Australie)

Il y a bien une géopolitique du pétrole et du gaz. La Russie a accepté de « subventionner » des pays de ce que l’on appelle l’« étranger proche » avec des prix de gaz très bas, tant que ceux-ci conservait une vision du monde proche de celle de Moscou. À partir du moment où ils ont souhaité suivre un cours indépendant, le Kremlin leur a fait savoir que leurs nouvelles relations s’établiraient sur des prix de marché, ce qui suppose bien sûr des ajustements douloureux pour ces pays, mais qui est par ailleurs une demande légitime de Moscou...

Gazprom a le monopole de la gestion des réseaux de gazoducs en Russie et celui de l’exportation de gaz. Il a dont la tendance à se comporter comme un monopole classique, plus porté sur la gestion de sa rente que par une politiques d’investissements de production volontaire. Il s’agit clairement d’un sous-optimum pour le marché russe, à l’image de celui que nous avions en Europe dans les années 1970 – 1980.

À terme, Gazprom pourrait ne pas être en mesure d’augmenter sa production en raison de sous-investissements chroniques, d’ou l’intérêt pour l’Etat russe comme pour es « majors » (Total est bien placé) d’investir dans l’exploration et le forage conjointement avec Gazprom.

GBF : L'Ukraine est régulièrement menacée par la Russie en ce qui concerne sa fourniture en gaz. Peut-on parler de "diplomatie du gaz" à cet égard ? Ne faudrait-il pas plutôt parler de "chantage au gaz" ? Je me demande si chaque crise ne rapproche pas l'Ukraine de l'Union européenne : les menaces de la Russie ne seraient pas aussi virulentes à l'égard de l'Union européenne, et en cas d'adhésion, l'Ukraine bénéficierait en cas d'adhésion du bouclier économique et diplomatique de l'Union à 27. Ce qui doit créer, en Ukraine, un certain tropisme européen...

Bertil Huger : Oui, il existe bien une « diplomatie du gaz » comme nous l’avons dit plus haut. Les crises avec l’Ukraine attestent de la difficulté de passer d’un système de prix subventionné à un système de prix de marché. Mais il faut bien comprendre que la Russie n’a pas les moyens de sanctionner efficacement l’Ukraine sans pénaliser en même temps toute l’Union européenne et mettre à mal sa propre économie. En effet 85% du gaz russe destiné à l’Europe passe par l’Ukraine, sans autre alternative, ce qui représente 6 % du PIB russe et 20% du budget de l’Etat ! Lors des dernières baisses de pression des gazoducs ukrainiens, Kiev a tout simplement prélevé sur le volume destiné à l’Europe… Aujourd’hui, Kiev traîne les pieds pour payer un arriéré de 500 millions d’euros, mais une solution devrait être trouvée rapidement, car ni Moscou ni Kiev n’ont intérêt à se mettre à dos les Européens pour une querelle bilatérale.

Quant au bouclier diplomatique de l’Europe, je n’en suis pas si sûr. Rappelons-nous que lors de l’embargo de la Russie sur la viande polonaise, l’Europe a gardé une attitude relativement conciliante auprès de Moscou, pour des raisons de pragmatisme.  Si l’Europe devait calquer sa politique étrangère sur l’Etat ou le groupe d’Etats ayant les relations les plus tendues avec telle ou telle partie du monde, il ne resterait bientôt plus beaucoup d’amis à l’Union européenne…

La place de l’Ukraine dans l’Europe est un sujet en soi. Ce pays  de formation récente est divisé d’Est en Ouest entre une partie occidentale qui a longtemps appartenu à la « Mitteleuropa » avec de multiples affinités avec notamment la Pologne et la Lituanie, et une partie orientale qui a toujours fait partie de la Russie tsariste. Au final, ce sont des différences linguistiques (langue ukrainienne et russe), culturelles et religieuses (Uniates, patriarcat de Kiev et de Moscou)  que doivent aujourd’hui gérer les Ukrainiens.  

La victoire de la révolution « orange » était d’une certaine façon une envie d’Europe exprimée en grande partie par l’Ouest du pays. Le retour des « bleus » a contrebalancé ce mouvement, avec au final une politique ukrainienne équilibrée entre l’Occident et la Russie. Si on décline cela au niveau du gaz, l’Est pro-russe déplore de devoir payer le gaz au prix du marché et souhaiterait revenir à la situation ex-ante, l’Ouest voit dans les manœuvres russes des raisons supplémentaires de se rapprocher de l’Occident.  

GBF : Que pèsent véritablement les hydrocarbures russes dans la consommation européenne ? On considère souvent que les réserves russes donnent à ce pays un véritable "moyen de chantage diplomatique", dans quelle mesure est ce justifié ?

Bertil Huger : Le gaz russe représente en moyenne 26 % de la consommation européenne de gaz et aux alentours de 12-13% de la consommation primaire en énergie (pétrole, gaz, hydraulique, nucléaire, renouvelables) ce qui reste assez modéré. Néanmoins, certains pays de l’Europe orientale comme la Hongrie et la Slovaquie importent la totalité de leur gaz de Russie, et dépendent dans leur consommation primaire d’énergie de Moscou à hauteur de 30%, ce qui est un chiffre élevé. C’est une des raisons pour laquelle l’Union européenne doit développer des interconnexions gazières entre les pays membres de l’Union afin de créer une solidarité gazière européenne.

La Russie est certes le premier fournisseur de l’Union européenne devant la Norvège et l’Algérie. Alors que ces deux pays ont atteint leur potentiel, la Russie sera probablement en mesure d’augmenter ses exportations vers l’Europe, lesquelles seront d’ailleurs les bienvenues, tant la hausse des importations européennes de gaz sera considérable d’ici à 2030 (nous passerons de 50% à 84% de dépendance gazière en raison du tarissement des gisements gaziers de Mer du Nord). Néanmoins, d’autres acteurs apparaîtront sur le marché notamment avec le développement rapide du Gaz Naturel Liquéfié (GNL) comme le Qatar, le Nigeria, l’Iran (pour des raisons politiques) ou dans un moindre mesure le Venezuela, ce qui permettra de garder un marché ouvert sans qu’un pays en particulier ne devienne « faiseur de prix ».

GBF : Les risques d'utilisation des réserves d'hydrocarbures à des fins diplomatiques sont-ils véritables ? Ne s'agit-il pas simplement d'un "effet d'annonce" qui ne pourrait être mis en place ?

Bertil Huger : Oui, je partage complètement cette analyse.

Nous l’avons dit plus haut, la Russie a au moins autant besoin d’exporter son gaz à l’Europe que nous avons besoin de le lui acheter. Son économie est encore tributaire de l’exploitation des ressources naturelles. Il s’agit en réalité d’une interdépendance entre la Russie et l’Union européenne en matière gazière. De même, pour son transit de gaz, Moscou dépend en grande partie des gazoducs ukrainiens, ce qui rend pratiquement inopérantes ses menaces envers Kiev.