L'Europe industrielle de la défense : Vers une Europe de l'armement solidaire et efficace

C’est à un véritable exercice de prospective que le directeur de la coopération et des affaires industrielles à la Direction générale de l’armement (DGA) se livre dans ces colonnes. Pour que, d’ici à l’an 2010, l’Europe de l’armement existe, il faut, selon lui, une impulsion franco-allemande suffisante pour convaincre les autres États européens d’abandonner leurs prérogatives dans le cadre d’une application trop systématique du principe du juste retour industriel. Véritable plaie de la coopération industrielle actuelle, cet écueil devra nécessairement être surmonté pour rationaliser l’industrie européenne.

Cet article se propose de nous projeter à l’échéance d’une quinzaine d’années, vers 2010, et de tenter de décrire l’état des structures d’armement en Europe.

Une prise de conscience commune

À la fin du siècle dernier, l’industrie européenne de l’armement s’est trouvée confrontée à un dilemme: choisir le maintien artificiel de la situation actuelle ou se tourner résolument vers l’avenir. C’est ce second choix qu’a fait le président de la République pour la France en 1996, qui a notamment conduit à la réforme de la DGA. C’est le choix que les industriels de l’armement ont fait en se diversifiant et en constituant des alliances industrielles, c’est le choix enfin qu’ont fait les États européens.

Une Europe de l’armement s’est donc constituée à partir du noyau dur franco-allemand. À partir d’un même diagnostic, ces pays ont estimé que l’établissement d’une base industrielle et technologique de défense compétitive en Europe était une composante essentielle de la politique de défense commune. Ils ont su faire adhérer les principaux pays européens à cette conception des choses qui fonde désormais les principes de la coopération en matière d’armement.

Préparer le futur ensemble

En 2010, l’intégration des programmes entre partenaires européens se fait désormais très en amont grâce à une véritable préparation du futur commune. Dans la mesure où l’analyse des risques et des menaces est maintenant partagée de façon quasi similaire par l’ensemble des nations européennes, une grande communauté des besoins opérationnels et un souci impératif et constant d’interopérabilité pour les forces européennes sont progressivement apparus. De telles actions, amorcées dans un cadre bilatéral franco-allemand, ont permis d’éviter les anciennes variantes nationales et ont eu une influence prépondérante sur la réduction du coût final des matériels.

Dans cette même logique, une planification commune comportant de la part des États coopérants des engagements fermes, à la fois sur leur participation financière et sur l’acquisition des matériels de série, a été mise en œuvre pour éviter les aléas budgétaires qui, par le passé, désorganisaient et augmentaient les coûts des programmes. En matière de recherche de défense, l’Europe s’est dotée d’un programme européen obligatoire scientifique né à partir du programme Euclid, débarrassé de ses archaïsmes, rendu plus efficace et plus réactif.

Des structures de coopération efficaces

Élément central du dispositif, c’est une Agence européenne d’armement qui assure la conduite des programmes. Créée en 1996, à l’initiative de la France et de l’Allemagne rejointes par le Royaume-Uni et l’Italie, cette Agence a permis d’optimiser la taille de ces structures en coopération qui étaient, par le passé, intrinsèquement lourdes. Intégrée sur le plan international, chaque direction de programme l’est également dans son fonctionnement avec les états- majors. L’équipe ainsi constituée est rassemblée en un même lieu, chaque membre de l’équipe dispose d’une large délégation de sa hiérarchie et travaille davantage pour le bien du programme qu’en fonction des consignes reçues par sa capitale d’origine.

Pour procéder à une évaluation des matériels développés en commun via l’Agence, les centre d’essais et d’évaluation européens sont maintenant coordonnés et rationalisés. Un effort important a été entrepris en matière de maintien en condition opérationnel, puisque ces besoins sont pris en considération très tôt dans le déroulement des programmes européens. Les pays européens ont mis en place une organisation intégrée qui permet, en liaison avec les états-majors et les industriels, de réduire les coûts d’intervention et le niveau des stocks, tout en garantissant des niveaux de disponibilité et une qualité de services équivalents.

Notons enfin qu’en matière d’exportation d’armement, la France, en liaison avec ses principaux partenaires, a défini une politique commune d’exportation des produits développés en coopération. Chaque État coopérant est libre d’exporter dans le respect de cette politique, en y intéressant l’ensemble des industriels de ce programme.

Une réelle politique d’acquisition

Au sein de cette Agence, disposant de sa propre personnalité juridique, qui lui a permis de s’affranchir de l’addition des contraintes réglementaires des différents États, des règles communes d’acquisition ont été formulées. Celles-ci ont progressivement fait disparaître l’un des facteurs majeurs qui avait obéré la pratique des programmes en coopération à la fin du siècle dernier: l’application trop systématique du juste retour industriel.

La politique du juste retour industriel, qui consistait à accorder, en termes de retour industriel, à un pays autant que ce qu’il a investi dans un programme,était acceptable dans des coopérations initiées dans les années 1960. Il s’agissait alors, en effet, de construire une Europe de l’armement à partir d’une base industrielle européenne quasi inexistante. Ce facteur est devenu intolérable à la fin du siècle, car il imposait une absence de concurrence et parce qu’il est un facteur de surcoût, d’inefficacité industrielle et de duplication des compétences.

Sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne, les États européens ont créé une réelle interdépendance technologique à partir d’une vision partagée sur les structures industrielles cibles. Pour chaque catégorie de matériels et en fonction du niveau de souveraineté qu’il souhaite conserver, chaque État s’est déterminé pour savoir s’il souhaitait continuer à maîtriser la technologie de façon autonome, partager, voire échanger la maîtrise de celle-ci avec ses partenaires européens ou acheter directement sur étagère. À cet effet, une analyse sectorielle a été effectuée, donnant pour ces pays la posture souhaitée sur chaque créneau technologique.

Ces structures industrielles ne sont évidemment pas figées. Les États européens veulent faire apparaître de nouvelles idées, favoriser l’émergence de technologies. Cela est notamment possible grâce à un réseau de PME- PMI européennes performantes et dynamiques.

Pour chaque programme sont donc choisis, après mise en concurrence chaque fois que possible, non plus des groupements créés pour l’occasion, mais de véritables industriels transnationaux, s’engageant et faisant leur affaire du retour industriel pays par pays. Ces sociétés intégrées travaillent au sein de l’équipe intégrée transnationale de programme.

Grâce à ce dispositif étatique rationalisé, à la politique d’acquisition commune et à la définition d’une base industrielle cible, une véritable base industrielle européenne intégrée s’est créée. Dans certains cas, les regroupements ont pu se faire en préservant le maintien de la concurrence en Europe. Dans d’autres cas, la rationalisation a conduit à n’avoir plus qu’un seul industriel européen présent. Les industriels européens majeurs ont associé les pays à industrie plus modeste à l’effort technologique. Ils ont permis la création, ou le renforcement, de centres de compétences dans ces pays sur des niches technologiques, valorisant ainsi l’industrie de ces pays de façon économique. Cela a eu une triple conséquence vertueuse: d’une part, éviter la création d’une Europe industrielle d’armement à deux vitesses, ensuite mailler le tissu industriel européen par une série de pôles de compétences compétitifs, notamment de sous-traitants; enfin, cela a permis aux États européens à industrie plus modeste de ne plus s’arc-bouter sur le maintien du principe du juste retour et de participer aux programmes en coopération avec la même logique économique.

Enfin, des partenariats industriels ont pu se nouer dans des conditions équilibrées entre industriels européens et américains.

Tout au long de cet article, j’ai voulu vous faire partager cette vision de ce que l’Europe de l’armement pourrait être en 2010. Sans doute cette vision paraîtra à certains relever du rêve ou de l’utopie, tant il est particulièrement vrai qu’en matière de coopération la France, ou plus modestement la DGA, ne détient pas seule la clé de ces évolutions. Cette vision n’en constitue cependant pas moins la cible à viser, l’ambition que nous devrons essayer de diffuser et de faire partager par nos partenaires.

Le chemin à parcourir est difficile, mais il est nécessaire pour bâtir une Europe de l’armement solidaire et efficace.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier L'Europe industrielle de la défense.