L'europe et l'Afrique : Pour une vision plus optimiste de l'Afrique

Reprenant la théorie des "trois" Afriques, le ministre français de la Coopération insiste sur la nécessité de sortir du catastrophisme ambiant, quand on évoque le continent africain, souvent dû, selon lui, à des amalgames hâtifs. Pour la France, comme pour l'Europe, l'Afrique doit être un impératif stratégique : afin de limiter l'instabilité et les crises, sources d'effroyables drames humains, mais aussi parce que le décollage économique en Afrique signifie des créations d'emploi sur le "vieux" continent. Dans un contexte de mondialisation des échanges, le rôle de la coopération française est d'arriver à trouver un équilibre entre les besoins caritatifs et les nécessités commerciales, qui puisse contribuer à l'émergence d'une zone d'échange privilégiée entre l'Europe et l'Afrique.

Malgré les liens historiques étroits qui lient la France au continent africain, trop souvent l'Afrique et notre politique de coopération évoquent aux yeux de l'opinion publique française des images de tragédies ou de tonneau des Danaïdes.

Cette opinion perçoit mal, en effet, le sens des efforts financiers consentis par la France quand elle observe les drames effroyables auxquels nous ont habitués certains pays du continent, comme le Liberia, la Somalie, le Rwanda ou le Zaïre. N'oublions pas, pourtant, que la France arrive en tête pour l'Aide publique au développement parmi les pays du G7, puisqu'elle est le plus gros contributeur en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), et que 50% de son aide bilatérale est consacrée à l'Afrique subsaharienne.

Dans cet article, je voudrais essayer de faire partagerce qui m'apparaît personnellement comme une évidence : la coopération française n'est pas seulement une affaire de solidarité et de générosité, mais aussi un impératif stratégique pour l'Europe et l'Afrique, et, osons le dire, une opportunité économique.

Un impératif stratégique pour la France et l'Europe

Pour parvenir à convaincre nos opinions publiques du bien-fondé de la coopération avec le continent africain, il faut le lui présenter dans sa pluralité et ne pas se contenter d'amalgames. Pour ma part, je distinguerai schématiquement trois Afriques.

La première fait la une de l'actualité. Elle est composée de pays qui s'installent dans le cercle vicieuxde l'implosion de l'État, des conflits ethniques et parfois de la guerre et de la famine. Cette Afrique est "hypertrophiée médiatiquement" par rapport au reste du continent.

Dans ce contexte, le rôle de la coopération internationale — et au premier chef celui de la France — est, quand la diplomatie préventive n'a pas permis d'éviter la crise, de porter dans les délais les plus brefs possibles des actions de soutien humanitaire.

Au-delà du coût social et politique de ce type d'intervention (à preuve, les reproches faits en son temps à la France dans le cadre de l'opération Turquoise au Rwanda), il faut souligner les coûts financiers considérables inhérents à ces actions. Ainsi le budget ECHO de la Communauté européenne représente-t-il environ 700 millions d'écus par an, soit l'équivalent de 30% des dépenses annuelles du Fonds européen de développement.

Il est donc de notre devoir et de notre intérêt de tout mettre en œuvre pour éviter le développement de telles situations de crise.

Un important réservoir d'emplois pour la France

Il existe une deuxième Afrique en développement et, parfois, en forte croissance, qui représente la majorité des pays du continent. Ce constat n'est pas, contrairement à ce que certains voudraient laisser croire, marqué du sceau d'un optimisme artificiel ou de la méthode Coué, mais le fruit d'un constat objectif. Rappelons à ce propos quelques faits.

Si la décennie 80 a été marquée par la crise des matières premières, la plupart des indicateurs économiques et sociaux sont en amélioration depuis trente ans. L'espérance de vie s'est allongée de plus de vingt ans, le taux d'alphabétisation des adultes s'est accru.

Mais surtout, l'Afrique a repris le chemin de la croissance depuis deux ans. Les derniers rapports du FMI et de la Banque mondiale l'indiquent clairement : plus de 30 pays d'Afrique représentant 61% de la population du continent ont enregistré une croissance positive du revenu par habitant en 1995.

Ce nouveau départ, et en particulier celui des pays de la Zone Franc, qui auront un taux de croissance équivalent à 6% cette année, est une formidable opportunité pour notre pays, qui entretient des liens privilégiés avec ces États, liens qui ont conduit à l'implantation de plus de 1 500 entreprises françaises en Afrique subsaharienne.

Cette Afrique, qui repart, représente aujourd'hui pour la France un excédent commercial supérieur à celui de l'Amérique latine. Elle constitue une importante réserve d'emplois pour nos concitoyens. Rappelons qu'au-delà des 120 000 Français qui travaillent directement sur le continent, on peut estimer que celui-ci est une source d'emplois pour 180 000 de nos compatriotes. Environ 300 000 Français vivent donc de nos échanges avec l'Afrique.

Dans ces pays, trente ans après les indépendances, et dans un contexte de mondialisation des échanges, nos interventions ont changé de nature. Ainsi, nos efforts ne portent plus seulement sur l'émergence des États, mais sur le renforcement du tissu productif et du secteur privé. À titre d'exemple, plus de la moitié de l'aide-projet octroyée en 1995 par la Caisse française de développement, principal opérateur dans le domaine productif, ne sera pas passée par des États. C'est une profonde évolution de nos pratiques de coopération.

De même, le ministère de la Coopération, à côté de son appui à l'émergence de l'État de droit, a sensiblement augmenté ses interventions bénéficiant directement aux populations ou celles passant par les ONG et les acteurs de la coopération décentralisée.

Nous avons donc tout à gagner à poursuivre cette coopération multiforme. Elle nous permet de rester au côté des États qui seront, demain, les nouveaux pays émergents, et s'inscrit, de surcroît, dans un grand pôle reliant l'Europe et l'Afrique, seul capable de faire pendant aux pôles américain et pacifique.

Favoriser la création de pôles régionaux

Enfin, entre ces deux Afriques "extrêmes", subsiste une troisième Afrique qui, si j'ose dire, "se cherche". Celle-ci relève de notre responsabilité collective, et de notre sens de la solidarité, afin de l'aider à rejoindre le peloton des pays en croissance et lui éviter ainsi un basculement dans la récession.

La Coopération française peut y contribuer puissamment par le concours qu'elle apporte au redressement des finances publiques ou à l'amélioration des conditions de l'État de droit, mais aussi, et surtout, par la création de pôles régionaux devant permettre aux petits pays de bénéficier de la croissance de marchés élargis. La Zone Franc en Afrique de l'Ouest et la SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe) en Afrique australe constituent, de ce point de vue, deux zones d'entraînement majeures.

La France apporte donc une contribution essentielleà la résolution de chacun des grands enjeux de ces "trois Afriques", et la permanence de notre action (le partage des bons et des mauvais jours) fonde sa légitimité aux yeux de nos partenaires.

Mais nous ne pouvons travailler isolés et seule une action internationale vigoureuse contribuera à l'émergence du continent africain. C'est le sens des appels du président Chirac aux différents pays contributeurs des fonds multilatéraux, qu'il s'agisse du Fonds européen de développement ou des efforts des pays du G7 pour la reconstitution des principaux guichets destinés aux pays les plus pauvres (AID [Agence internationale du développement] pour la Banque mondiale, FASR [Fonds d’ajustement structurel renforcé] pour le FMI...).

La France joue si souvent le rôle d'avocat ou de médiateur en Afrique subsaharienne que certains y voient la rémanence de tentations hégémoniques. Rien n'est plus faux. Ce serait d'ailleurs faire preuve d'un profond aveuglement à l'heure de la mondialisation des échanges.

Nous sommes profondément et solidairement attachés au continent africain par l'histoire, par la langue et par les hommes : beaucoup d'entre eux ont payé le prix du sang lors des deux derniers conflits mondiaux. Cela nourrit une relation beaucoup plus riche et beaucoup plus complexe que les seuls liens purement caritatifs ou, au contraire, strictement commerciaux auxquels on voudrait parfois que nos relations avec ce continent se réduisent.

La Coopération française n'est pas seulement un vecteur d'aide au développement ou le fer de lance de nos intérêts commerciaux : c'est une œuvre de partenariat de longue haleine, faisant appel à la fois au cœur et à la raison, afin que l'Afrique soit au siècle prochain un partenaire à part entière de l'Union européenne.

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Europe et l'Afrique