L'Europe centrale et orientale : La Pologne et l'Europe, desserrer l'étau de l'histoire et de la géographie

Vue de Pologne, l'Union européenne apparaît soit "idéalisée", soit au contraire "diabolisée". Découlant de l’espoir, voire de l’attente, d’une "réparation" des préjudices historiques subis par ce pays, dont le seul tort est d'avoir été pris dans un étau géographique entre la Russie et l'Allemagne, l’idée que la Pologne devrait adhérer à l’Union européenne est souvent le fruit d’un miroir déformant. Pour l'auteur, qui est vice-président de la Commission chargée du Traité européen à la Diète polonaise, une telle attitude risque de conduire à une impasse. Elle ne peut qu’apporter des désillusions ou dissuader les Polonais et leurs partenaires européens de faire l’effort nécessaire pour envisager un avenir collectif au sein de l’Union. Aussi, une entrée dans l'OTAN qui ne serait pas concomittante d'une entrée dans l'Union européenne n'aurait pas de sens. Pour sortir de l’état actuel d'indétermination politique et économique dans lequel l’ont placée la chute du mur de Berlin et la dissolution du bloc soviétique, la Pologne se doit d'appartenir aux deux organisations.

Le débat qui a lieu aujourd'hui dans mon pays sur la forme future de la Pologne concerne de plus en plus la place de celle-ci en Europe. Le débat sur la forme future de l'Europe, qui a lieu à Bruxelles comme dans les capitales des États membres de l'Union, s'efforce beaucoup plus rarement de prendre en compte la situation réelle des États postulant à l'entrée dans l'Union. Alors qu'en Pologne on se dit convaincu que le pays doit au plus vite s'adapter à l'Union, on entend rarement au sein de l'Union la thèse selon laquelle le calendrier de l'élargissement devrait primer sur celui de l'approfondissement.

Dépasser l'atavisme des conflits

Les arguments avancés en faveur ou contre l'élargissement de l'Union européenne font le plus souvent abstraction du contexte dans lequel, au tournant des années 40 et 50, s'est déroulé le débat sur l'avenir de l'Europe. Ce débat concernait d'abord l'avenir de la France et de l'Allemagne, ennemis historiques à peine remis des combats meurtriers de la Seconde Guerre mondiale et déjà confrontés à des raisonnements en termes antagonistes ("c'est lui ou c'est moi"). Le génie des pères fondateurs, hommes politiques principalement d'orientation chrétienne, tels Robert Schuman, Konrad Adenauer ou leur partenaire italien Alcide de Gasperi, s'est exprimé dans le constat empreint de réalisme suivant : on peut vivre soit ensemble, soit dans la confrontation.

Puisque l'expérience de la confrontation avait conduit l'Europe à tant de malheurs au cours des siècles passés, il convenait d'élaborer des mécanismes et procédures tels que les États européens n'auraient d'autre issue que de coopérer toujours davantage. D'abord dans le domaine des matières stratégiques, comme le charbon et l'acier, puis, bientôt, dans celui de l'énergie atomique. Cette coopération, étendue à des domaines toujours plus vastes, a mené progressivement aux mécanismes communautaires actuels, couronnés par le traité de Maastricht. Gardons à l'esprit qu'au fond la formulede l'Union européenne n'est qu'une mise en application de la philosophie visant à dépasser l'atavisme des conflits auxquels était condamnée l'Europe depuis le début de son histoire.

La tentation du neutralisme

La prise en compte de la sécurité, de la stabilisation de la région ainsi que la nécessité d'insérer la Pologne dans les circuits d'échanges économiques, sociaux, politiques et culturels européens ont été la principale prémisse de l'opposition polonaise jusqu'en 1989 puis sont devenues le fondement de la raison d'État polonaise telle que formulée par le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki et reprise depuis par les gouvernements successifs. L'histoire de ce pays, au croisement de deux civilisations, nous a fourni un nombre important d'expériences douloureuses: chaque tentative, soit de nous couper de nos racines latines et européennes, soit de nous faire jouer un rôle de zone grise, tampon, s'est terminée d'une manière dramatique pour la Pologne comme pour les autres pays.

Aujourd'hui, même les héritiers spirituels de l'ancien parti communiste et de ses satellites, en faveur à l'époque de ce rôle de zone grise, ne cherchent pas à rétablir les anciens liens. On rencontre aussi parfois les partisans d'une troisième voie, que l'on pourrait baptiser "neutralisme". Cette troisième voie reprend paradoxalement la doctrine de l'équidistance à laquelle nous étions condamnés à la veille de la Seconde Guerre mondiale, alors que nous étions confrontés, d'une part, au Reich hitlérien, del'autre, aux Soviets de Staline. Nous ne sommes plus condamnés aujourd'hui à maintenir une distance égale entre ces deux pôles, et cela pour la première fois depuis de nombreux siècles. Cette tentation de neutralisme ne tient pas tant à la nostalgie du passé qu'à un sentiment d'échec et de rejet de la Pologne de la part des États de l'Union européenne, trop tournés vers eux-mêmes, et de ceux de l'OTAN. Ce neutralisme, qui a connu des antécédents dans la politique étrangère américaine, semble rencontrer un certain écho favorable, aux États-Unis et en Europe occidentale, au nom de l'importance d'entretenir de bonnes relations avec Moscou.

Vu d'Europe centrale, il n'est pas étonnant que ce genre d'attitude provoque une certaine irritation ou du moins une certaine inquiétude chez les citoyens polonais, prêts à interpréter de telles manœuvres comme un retour aux pratiques héritées de l'époque de Yalta, des pratiques réalisées cette fois-ci dans une optique diamétralement opposée.

Desserrer l'étau de la géographie

Il n'est pas possible de procéder à une analyse géopolitique de la Pologne en faisant abstraction de la Russie ou de l'Allemagne. On peut raisonnablement espérer que les relations entre l'Est et l'Ouest s'organiseront de manière à éviter à l'avenir les conflits. La réussite d'un tel projet, à condition que la Pologne sorte de l'étau historique dans lequel l'a placée la géographie en l'insérant entre la Russie et l'Allemagne, réside dans la nécessaire transformation radicale de l'un au oins de ses deux voisins.

Grâce à la vision à long terme de Konrad Adenauer et de ses partenaires européens, l'Allemagne en cette fin de XXe siècle a compris qu'elle devait en quelque sorte se garder d'elle-même, de sa propre force et de ses aspirations, et que la seule manière d'y parvenir était de s'inscrire résolument dans la logique de l'intégration européenne. C'est à ce tournant que la Pologne doit de connaître aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire commune millénaire de ces deux pays, des relations d'une nature complètement nouvelle avec l'Allemagne. La transformation radicale par laquelle est passée l'Allemagne après-guerre a permis à la Pologne de desserrer l'étau de la géographie — et de l'histoire. Il n'est pas arrivé si souvent dans le passé que les intérêts de la politique polonaise et ceux de la politique allemande, et par conséquent ceux de l'Europe, se rejoignent d'une manière aussi capitale,forte et positive.

On peut espérer, et il convient de le faire, que le cours des choses prendra une tournure similaire en Russie. Force est cependant de constater qu'aucun signe ne vient de Russie confirmer une telle évolution structurelle et institutionnelle. On peut se demander légitimement quand ce pays deviendra aussi prévisible que l'Allemagne. C'est pourquoi les Polonais sont inquiets et surpris à chaque déclaration politique ou geste effectués par l'Occident démocratique, qui semble placer ses espoirs dans l'élection de tel ou tel président ou groupe politique à la Douma, ou dans le prompt rétablissement du maître du Kremlin, au lieu de mettre pleinement à profit la conjoncture historique exceptionnelle créée à l'automne 1989.

L'entrée dans l'Union, condition à l'entrée dans l'OTAN

Il convient à ce stade de faire une remarque supplémentaire. L'argumentation développée plus haut se rapporte aussi bien à la candidature de la Pologne à l'entrée dans l'OTAN que dans l'Union européenne. Il faut en effet être conscient du fait qu'une adhésion de la Pologne uniquement à l'OTAN ou uniquement à l'Union ne résoudrait aucun des problèmes de la Pologne ni de l'Europe, et que la seule issue positive à cette question est un processus pratiquement simultané d'intégration de la Pologne dans l'UE comme dans l'OTAN.

Plus précisément, l'élargissement de la seule OTAN ou de la seule Union apparaît comme une condition nécessaire mais non suffisante. On ne peut envisager sans état d'âme un élargissement de l'OTAN tout en exprimant des réserves, voire des doutes, quant au fait que l'Union s'élargisse aux États d'Europe centrale les mieux préparés à y entrer. Pourquoi l'OTAN devrait-elle s'élargir et non l'Union, et inversement? L'édifice de l'OTAN en Europe s'appuie sur les fondations de l'Union européenne. Dans le même temps, il est difficile de s'imaginer un équilibre politique et économique en Europe sans OTAN.

Il est possible d'argumenter et de plaider, d'un point de vue non seulement polonais mais aussi américain ou ouest-européen, en faveur de la thèse selon laquelle l'entrée à terme de la Pologne dans l'Union est une condition à la pertinence de son entrée dans l'OTAN. La Pologne se trouve au centre même du théâtre politique et militaire européen, bien plus que la Norvège ou la Turquie (membres de l'OTAN mais non de l'Union, même si la Turquie est liée à l'Union par un accord d'association et la Norvège à travers l'Espace économique européen). Il est difficile de se figurer l'efficacité d'un déploiement du parapluie militaire de l'Alliance de l'Atlantique Nord, mettant à contribution le potentiel polonais, si nous devions, dans le même temps, rester une zone politique et économique mal définie entre la Russie et l'Union.

Il est de même difficile d'évaluer la pérennité des réformes économiques et du retour à la démocratie si le plus grand des pays d'Europe centrale membre de l'Union n'était dans le même temps membre de l'OTAN bénéficiant de l'ensemble des dispositions du traité de Washington. Peut-être en va-t-il ainsi parce qu'on aurait bien du mal aujourd'hui à imaginer un danger qui viendrait du centre de l'Europe, celle-ci s'étendant de Gibraltar à la ligne Curzon. Les situations de crise se trouvent aujourd'hui plutôt au sud, dans les Balkans. Il est cependant utile, quitte à jouer les Cassandre, de rappeler qu'il y a quatre-vingts ans une guerre embrasait Sarajevo, gagnait non seulement Dantzig et Paris, mais aussi Pearl Harbor. Il ne faut pas se bercer d'illusions ni oublier en quel endroit de l'Europe la pointe des compas des stratèges militaires se plantait le plus souvent.

Un miroir déformant

Cela dit, il est utile de se figurer quelle est l'image de l'Union européenne en Pologne, et celle de la Pologne dans les pays et institutions de l'Union. Cette image n'est parfois que le reflet d'un miroir déformant ou le fruit de sentiments plutôt que d'une analyse des faits. Peu importe que cette image corresponde ou non à la réalité objective. Elle restera une image, deviendra un cliché, ce cliché à son tour contribuera à déterminer l'avenir, car ce sont souvent des clichés qui déterminent l'opinion publique et, en définitive, les décisions politiques.

La représentation faite aux Polonais de ce qui les attend au sein de l'Union européenne a parfois peu de rapport avec la réalité (elle découle peut-être de l'espoir, voire de l'attente, d'une "réparation" des préjudices historiques subis) ou relève de stratégies politiques bien précises et à consommation interne. Cela pourrait facilement nous mener dans des impasses.

Dresser un tableau idyllique de l'Union européenne, ou bien, au contraire, la dépeindre en enfer peuplé de diables français, allemands, anglais, luxembourgeois et surtout bruxellois, ainsi que de leurs victimes, revient dans un cas comme dans l'autre à fausser la perception de l'opinion publique. Cela ne peut qu'apporter désillusion ou dissuader dès le début de faire l'effort d'investissement et d'imagination pour un avenir collectif au sein de l'Union européenne.

Le remède à ces deux maux réside dans un niveau de connaissance accru et dans l'expérience des contacts directs. Ce n'est pas un hasard si les enquêtes sociologiques menées en Pologne montrent une césure nette entre les générations: les plus enthousiastes pour le projet européen se recrutent parmi ceux qui parcourent activement l'Europe et y rencontrent des jeunes du même âge, ainsi que parmi ceux qui ont voyagé et se souviennent encore de ces temps pas si anciens.

Il en va de même avec les stratèges des partis politiques. En Pologne comme dans les pays de l'Union, certains d'entre eux chercheront toujours à rallier les suffrages des 10% environ d'électeurs hostiles à l'Europe. Les journaux, c'est bien connu, ne parlent jamais des trains qui arrivent à l'heure. De même, un politicien aura l'oreille des médias lors des débats électoraux s'il affirme haut et fort et contre tous que la défense de l'identité et de la souveraineté polonaises nécessite que l'on se garde de l'Europe. Ce genre d'argumentation se drape généralement des plis de l'étendard polonais sur lequel sont écrits en grandes lettres les mots "souveraineté" ou "identité nationale". Paradoxalement, ce genre d'argumentation est avancé aussi bien par les groupes situés à l'extrême droite comme à l'extrême gauche du spectre politique. Reconnaissons également que ses partisans voient parfois leur tâche facilitée par l'Union européenne elle-même.

Crise structurelle de l'Union

L'image de la réalité européenne telle qu'elle se projette sur la rétine d'un œil polonais est en effet en grande partie importée directement de l'Union. Citons d'abord le faible niveau de connaissance et d'intérêt porté par l'opinion publique européenne occidentale au processus de Maastricht lui-même. Comme on le sait, la méthode de travail adoptée lors de la négociation du premier traité a donné le sentiment d'un manque de transparence et, par là même, a renforcé le sentiment d'un déficit démocratique.

En réponse au défi historique représenté à partir de 1989 par la possible ouverture de l'Union aux pays révoltés du bloc communiste, les hommes politiques n'ont pas su susciter dans l'opinion publique allemande, française ou espagnole le sentiment général que l'entrée de la Pologne au sein des Quinze serait un élément positif pour la raison d'État européenne. Au contraire, après l'euphorie, de courte durée, créée notamment par l'effondrement du mur de Berlin, la conviction qu'il n'était pas urgent de relever le défi historique ainsi posé a été renforcée par le sentiment plus net qu'auparavant que l'Union traversait une crise structurelle, dont l'un des symptômes se révélait être la fièvre politique liée à "l'approfondissement".

Conformément à la loi des grands nombres, un cataclysme plus grand encore est venu se surajouter aux précédents, avec la maladie de la vache folle frappant à la porte des citoyens européens. Il faut reconnaître que la liste des problèmes — révolution politique de l'autre côté du rideau de fer, chômage croissant, mauvaise conjoncture économique se prolongeant depuis plusieurs années, bouleversement annoncé des pratiques économiques avec la mise en place de l'Union économique et monétaire,et, enfin, maladie de la vache folle — avait atteint les limites de l'acceptable même pour une opinion publique raisonnablement altruiste. Peut-on dans ces conditions en vouloir aux hommes politiques si ceux-ci, confrontés au vote des électeurs pour les élections présidentielles, parlementaires, fédérales, municipales, européennes, etc., successives, hésitent à proposer à leurs concitoyens une politique de solidarité avec ceux que l'histoire pendant de longues décennies avait privés de tout privilège ?

L'ordre européen, qui a donné à l'Europe occidentale paix et bien-être après la plus cruelle des guerres de notre histoire, n'a besoin d'aucun avocat pour défendre sa cause: cet ordre-là se défend tout seul. Il n'y a qu'à voir comment il fonctionne, comment, au cours du demi-siècle passé, il a épargné à l'Europe occidentale les révolutions, contre-révolutions, états de guerre, tables rondes et autres "thérapies de choc" de Balcerowicz (1) que traversait l'Europe centrale. L'Union est une œuvre humaine, qui a donc ses défauts. Ses vaches sont malades du cerveau, les référendums révèlent des conflits d'intérêt, les ministres des Affaires étrangères discutent, sous les ors des salons diplomatiques, du commerce des biens agro-alimentaires. Et c'est très bien ainsi.

Car ces questions-là sont les questions qui comptent et pour lesquelles les nations intelligentes coopèrent et unissent leurs efforts. Il ne convient certainement pas de fermer les yeux devant les défauts actuels de l'Union, il convient tout au contraire d'en parler ouvertement. Nous y avons droit en tant que pays partenaire associé se préparant à y entrer en tant que membre à part entière.

Les postulats polonais

L'Union européenne est une communauté juridique et économique, et de plus en plus (espérons-le en tout cas) une communauté politique. Cela n'a jamais été, n'est pas et ne sera jamais une communauté basée sur une philosophie commune: aucun de ses membres ne sera jamais contraint d'adhérer à la pensée d'un quelconque Marx contemporain. Voilà la raison principale pour laquelle les pays postcommunistes qui cherchent à consolider leur liberté récemment recouvrée voient dans les règles de coopération et leur adhésion à une Union approfondie le moyen d'arriver à leurs fins.

C'est également la raison pour laquelle le discours polonais se fait le plus souvent l'avocat d'une réforme radicale de l'Union, avec pour but d'en améliorer réellement l'efficacité. L'efficacité de l'Union, son unité dans l'action, le principe de décisions supranationales là où les décisions des États membres ne protègent pas efficacement l'intérêt commun, voici les attentes et les postulats polonais. Ces derniers ne sont pas en contradiction avec le principe européen de diversité mais au contraire cherchent à le compléter.

L'unité dans la diversité. La Pologne comprend bien ce que veulent dire ces mots. Tout au long de son histoire, la Pologne a fait montre d'une européanité à toute épreuve, construisant et affirmant son identité tout en s'enrichissant des liens qu'elle tissait avec ses voisins, parfois même au travers d'unions, comme avec la Lituanie ; en édifiant de grands projets politiques, dont plus d'un a influencé l'histoire ; en accueillant les apports culturels étrangers au sein de sa propre culture, ce qui lui a permis d'être toujours vivante, dynamique, ouverte aux autres, féconde, salvatrice alors même que la nation endurait les moments les plus noirs de son histoire. Les frontières étaient plus souvent ouvertes que fermées. L'économie connaissait son premier essor grâce à la Hanse, préfiguration de la future Union européenne. Alors que l'on parle d'espace juridique communautaire européen, il est utile de se souvenir qu'il y a plusieurs siècles de nombreuses villes polonaises plus tard florissantes étaient fondées sur la base du droit hanséatique.

Une mission commune

On rencontre encore dans le débat sur l'Europe qui a lieu en Pologne le camp des Polonais sceptiques. Ce scepticisme s'articule autour d'un "Oui, mais" classique. Le "mais" traduit le plus souvent la crainte de voir la Pologne instrumentalisée dans une Union élargie, de la voir économiquement exploitée. Ces craintes se révèlent parfois fondées quand, dans le cadre du programme de privatisation, des entreprises d'État polonaises sont rachetées par la concurrence étrangère non pas pour y investir et y créer de nouveaux emplois mais pour limiter, voire éliminer du marché une concurrence non désirée.

Le "mais" se rencontre également du côté des Européens, et même dans la bouche des plus enthousiastes d'entre eux : tantôt il conviendrait selon eux d'attendre que la Pologne ait terminé son processus d'adaptation, tantôt c'est l'Union qui devrait mener à bien la réforme de ses institutions.

Dans un cas comme dans l'autre, ces préoccupations peuvent être défendues. Elles ne résoudront cependant pas le problème de savoir si la Pologne et l'Europe arriveront à temps à mettre à profit l'opportunité historique actuelle pour mener à bien leur mission commune. Cela n'a rien à voir avec de l'euro-enthousiasme ou de l'euro-scepticisme: une adhésion rapide, basée sur des réformes intensives en Pologne, à une Union européenne efficacement approfondie, simultanément ou presque à une entrée dans l'OTAN, voilà ce que dicte un euro-rationalisme élémentaire. C'est en cela que doit consister la raison d'État de la Pologne et donc de l'Europe.

Traduit du polonais par Maja de Lacoste-Korzeniewska

(1) Balcerowicz : ministre des Finances du gouvernement Mazowiecki, initiateur des grandes réformes économiques du premier gouvernement de Solidarité.

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Europe centrale et orientale