L'Europe centrale et orientale : La Biélorussie, plus européenne, qu'asiatique

La perception que l'Occident a de la Biélorussie serait-elle tronquée ? Les élections présidentielles de 1994 ont porté au pouvoir Alexandre Loukachenku, réputé pour avoir mis en place un régime autoritaire, expliquent sans doute la vision négative que cette ex-République soviétique suscite, notamment en Europe, notamment en Allemagne. Pourtant, dans les sondages, les Biélorusses se révèlent plus pro-européens, et plutôt moins anti-libéraux, que leurs "frères" russes ou ukrainiens.

Que ce soit pendant la période de la perestroïka ou durant les années qui ont suivi, la Biélorussie a été la grande oubliée dans tous les travaux de recherche consacrés à la Russie et aux autres républiques d'URSS/CEI.

Parmi toutes les ex-Républiques soviétiques, c'est à elle et aux processus socio-politiques qui s’y déroulaient que les politiques, les sociologues et les journalistes ont accordé le moins d'intérêt. Comment expliquer cet oubli momentané ?

De l'obscurité à la lumière

Jusqu'au milieu des années 90, la Biélorussie a été vue en Occident sous l'angle de l'image stéréotypée d'un pays "où il ne se passe rien" ou bien qui serait "resté derrière le rideau de fer", alors même que s'y déroulaient des événements marquants de la perestroïka et du démontage du totalitarisme soviétique.

Un exemple révélateur concerne les événements d'octobre 1988 à Minsk, annonciateurs de ceux d'avril 1989 à Tbilissi puis de janvier 1991 à Vilnius. Moins sanglants que ces derniers, il est vrai, les événements de Minsk furent passés sous silence par les médias ou, pire, devinrent l'occasion d'insister lourdement sur la "docilité" des Biélorusses.

L'attention des médias et des spécialistes, essentiellement russes, à l'égard de la Biélorussie finit par grandir dans la seconde moitié de 1994: les péripéties des élections présidentielles et parlementaires, la crise politique intérieure et la lutte contre l'union russo-biélorusse expliquent ce regain d'intérêt. Celui-ci atteignit l'Occident en 1995, et notamment l'Allemagne. Puis, au cours des deux dernières années, la problématique biélorusse se développa en liaison avec les progrès de la CEI.

La Biélorussie, si "petite" et si "pauvre"... Ou bien ?

Dans toutes les publications qui la concernent, la Biélorussie est invariablement présentée comme un "petit" pays ayant un "gouvernement mineur". Or, ce n'est pas tout à fait le cas puisque, parmi les nouveaux États issus de l'ex-URSS, elle occupe une place moyenne en termes de territoire et de population.

Sur le plan économique, on qualifie généralement la Biélorussie de "pauvre", voire de "misérable". Certes, si l'on considère les pertes entraînées par la catastrophe de Tchernobyl ou l'éclatement de l'URSS — pertes beaucoup plus importantes dans le cas de la Biélorussie que pour ses voisins —, ces qualificatifs paraissent justifiés. Mais, là encore, ils correspondent à l'image négative qu'il est de bon ton d'adopter à l'égard de la Biélorussie comme à l'égard de la situation économique dans les autres "provinces". Cette image n'est pas objective. Elle omet le fait que, dans la période allant des années 60 aux années 80, la république de Biélorussie a réussi à développer un véritable marché industriel et de services. Ce qui lui a d'ailleurs valu la réputation d'être la "chaîne de montage" de l'Union soviétique.

La Biélorussie : européenne ou asiatique ?

Au cours des dernières années, la Biélorussie est devenue dans la bouche des politiques ou sous la plume des journalistes le champion "de la moyenne statistique". En particulier après les élections de l'été 1994, pendant lesquelles la Biélorussie a effectué sa "révolution électorale". Là encore, elle a choisi une voie médiane : du coup, la Biélorussie est allée moins loin que certains de ses voisins, notamment les Baltes, dans la modernisation économique et sociale, l'intégration européenne ou les libertés démocratiques. Mais, comme l'ont démontré la plupart des études ou des sondages récents, on nepeut pas dire qu'aujourd'hui une liberté véritable soit vraiment apparue ni dans le jeu politique ni dans les consciences. Le scandale des élections en Russie, comme dans d'autres pays de la CEI, est là pour le prouver.

Mais si l'on tient compte des résultats de l'Eurobaromètre publiés par la Commission européenne dans 19 pays d'Europe centrale et orientale (1), les tendances de l'opinion publique biélorusse par rapport à ses "sœurs" russe et ukrainienne réservent quelques surprises.

En effet, de 1992 (date du début du "monitoring") à 1995, on observe une baisse très nette des taux de scepticisme à l'égard de l'économie de marché: les avis défavorables passent de 24% à 13% des sondés. En Ukraine et en Russie, c'est le contraire puisque les avis défavorables augmentent. Concernant l'attitude de la population par rapport au recul de la croissance, les mécontents existent en Biélorussie mais leur nombre est proportionnellement moins important qu'en Ukraine ou en Russie. À l'égard des évolutions en matière de démocratisation ou de droits de l'homme, là, en revanche, les tendances sont similaires. Dernière surprise: alors que seulement 23% des Ukrainiens interrogés et 31% des Russes sont favorables aux activités de la Commission européenne, ce chiffre est très nettement supérieur en Biélorussie, avec 34% des personnes interrogées se déclarant pro-européennes.

Aussi faudra-t-il être un peu plus prudent à l'avenir en ce qui concerne les sentiments soi-disant antilibéraux ou anti-européens des Biélorusses. Les résultats comparatifs tels qu'ils apparaissent dans les sondages publiés par l'Eurobaromètre pour les années 1994 et 1995 tendent à prouver le contraire. Les Biélorusses ne sont pas moins antilibéraux que les Russes ou les Ukrainiens et ils tendraient même à être plus pro- européens. Que l'on ait pu penser le contraire jusqu'à présent tient sans doute aux idées reçues qui ont cours sur la Biélorussie, mais aussi à un individualisme beaucoup plus poussé de la part des Biélorusses qu'on ne le dit souvent.

Traduit et adapté du russe par Hélène Defromont

(1) L'Eurobaromètre est diffusé en Biélorussie par la société Novak.

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Europe centrale et orientale