L'europe centrale et orientale : Développer les échanges universitaires Est/Ouest

Étroitement liés à la politique d'aide des États ou à celle des fondations privées, les échanges universitaires avec l'Europe centrale et orientale souffrent soit d'un manque de moyens financiers, soit d'un manque de coordination. D'où le danger que des pans entiers de la recherche ou des domaines comme les sciences de l'information, les sciences humaines et la biologie, qui étaient déjà délaissés, ne soient définitivement oubliés. Réalisée à l'initiative du Groupe des Belles Feuilles dans le cadre de la création de la fondation CŒUR (Council on European Responsibilities), l’étude qui suit entend présenter un état des lieux précis de l'ensemble des programmes publics et privés existant tant au plan national qu’européen.

Introduction

L'Europe du XXIe siècle, si elle veut tenir sa place dans le monde aux côtés de l'Asie et de l'Amérique, devra relever de nombreux défis: créer une monnaie forte et stable à la mesure de son poids économique dans le monde, réduire la fracture sociale en agissant efficacement sur son principal vecteur, le chômage, repenser son système de défense avec ou sans les États-Unis et la Russie, nouer des relations fortes et durables avec ses voisins et partenaires.

Or, tous ces défis sont déjà ceux que l'Europe communautaire doit relever dans les relations qu'elle souhaite établir avec la partie orientale de l'Europe. Cette "autre Europe" présente en effet, aux portes de l'Union européenne, tous les espoirs, mais aussi tous les risques d'une construction européenne réussie... ou ratée. En effet, certains États (Pologne, République tchèque, Hongrie) ont vocation à entrer, dès la première décennie du prochain siècle, dans l'Union européenne. D'autres candidats moins développés économiquement, comme la Roumanie ou la Bulgarie, devront attendre un peu. D'autres nations enfin, comme la Russie et l'Ukraine, qui se pensent historiquement comme des nations européennes, posent au plan politique, militaire et économique des problèmes tels que ne peut leur être proposé aujourd'hui le projet d'intégrer à court et même à moyen terme les structures politiques et militaires majeures de l'Europe occidentale que sont l'Union européenne et l'OTAN. En revanche, d'autres organisations régionales (tels le Parlement européen ou l'OSCE - Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et surtout de nouveaux accords de partenariat et de coopération peuvent fournir un cadre d'échanges féconds avec ces pays.

Bref, si les enjeux stratégiques sont clairs pour tous les Européens, chacune des nations d'Europe tant de l'Ouest que de l'Est se situe à des degrés différents d'intégration européenne; ce qui n'est pas sans poser d'épineux problèmes. Les échanges universitaires, comme d'ailleurs les échanges culturels, fournissent une plate-forme où un consensus peut être trouvé assez facilement. De ce fait, ils offrent une bonne base pour approfondir et améliorer les échanges Est/Ouest pris globalement.

En effet, les échanges universitaires, à comprendre au sens le plus large (mobilité des étudiants et des professeurs, mais aussi coopération scientifique et technique, transferts de savoir-faire et d'équipement pédagogique, réflexion conjointe sur les contenus et les savoirs, etc.), constituent l’un des quelques laboratoires où se pense en profondeur et se construit l'Europe de demain. En effet, ils participent de la formation des hommes, en forgeant dans les universités, grandes écoles, instituts et fondations de l'Est comme de l'Ouest les élites économiques, politiques et scientifiques de l'Europe de l'an 2000.

Les échanges universitaires entre la partie orientale de l'Europe et le monde occidental (Europe de l'Ouest, Amérique du Nord, Japon) se sont développés dans le droit fil des relations politiques et économiques entre le bloc soviétique et ses satellites d'Europe centrale, d'une part, et les différents États ou groupes d'États occidentaux, d'autre part. Rappelons les principales étapes des relations Est/Ouest (1), en insistant sur la période qui a suivi la chute du mur de Berlin (novembre 1989), dans la mesure où c'est durant cette période que se sont mises en place les structures de coopération dans le cadre desquelles fonctionnent les programmes d'échanges universitaires aujourd'hui.

Le contexte géopolitique des échanges Est/Ouest

La politique de containment

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Europe de l'Ouest se reconstruit pour une bonne part grâce au plan Marshall, c'est la politique américaine du containment, visant à isoler l'Union soviétique dont la progression vers l'ouest a été stoppée, qui prévaut, avec la création de l'OTAN en avril 1949. Réduits à un strict minimum (échanges linguistiques et culturels) pendant les périodes de crise, les échanges universitaires se sont étendus à la coopération scientifique et technique dans les périodes de détente, avec toutes les précautions d'usage en ces temps de suspicion intense. Dans une logique d'affrontement de bloc et d'équilibre de la terreur, on feignait de considérer que les deux mondes étaient égaux entre eux et que donc les échanges, parmi lesquels les échanges universitaires, devaient être symétriques: les flux tant des marchandises que des individus vers l'Europe de l'Est devaient correspondre aux flux venant d'Europe de l'Est. La gestion de ces flux se faisait dans le cadre d'accords bilatéraux ou multilatéraux, dont les derniers furent signés en 1988 avec le Comecon, la Hongrie et la Tchécoslovaquie.

L'accélération de l'histoire à partir de 1989

Avec l'effondrement entre 1989 et 1991 de l'idéologie communiste, de l'organisation politique et administrative, du système d'économie planifiée et surtout avec la décision des élites politiques d'Europe centrale, puis de l'URSS/CEI de se tourner vers l'économie de marché et la construction d'États de droit pluralistes, les pays du G7 pouvaient, au sommet de Paris en juin 1989, charger la Communauté européenne de coordonner l'aide occidentale aux pays d'Europe centrale et orientale (PECO). Sont alors créés le "Groupe des 24" (les 24 pays occidentaux qui participent à l'aide: tous les pays membres de la CEE, plus les 4 pays de l'AELE [Association européenne de libre-échange] — Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse —, plus les États-Unis, le Canada, le Japon, la Turquie, l'Australie et la Nouvelle- Zélande, plus enfin Chypreet Malte) et le programme européen d'aide à la Pologne et à la Hongrie: le programme PHARE.

Les programmes de coopération et d'assistance technique

L'aide à la reconstruction de l'Europe des l'Est

La mise en place de programmes d'aide et de coopération, ambitieux certes, mais sans doute insuffisants (il faudra un jour se demander pourquoi l'Europe occidentale et les États-Unis n'ont pas lancé un véritable plan Marshall pour l'Europe de l'Est (2)), constitue une tentative d'accompagner, sinon d'infléchir, le cours de l'histoire de cette partie de l'Europe.

On pourra toujours critiquer le volume de l'aide apportée à l'Europe de l'Est (3), mais il faut convenir que la vitesse de réaction (Sommet de l'Arche en juillet 1989) et la mise en place des structures publiques et privées ont été rapides. L'initiative de personnes privées ou de fondations (pensons au milliardaire américain d'origine hongroise George Soros dont la fondation fonctionne dès 1984 à Budapest) a devancé encore l'action publique officielle, même si des contacts avaient été pris par les diplomates avec les futurs leaders des nouvelles républiques de l'Est. Après les changements de régime officiels survenus en cascade à la suite de la chute du mur de Berlin, chaque État adapta ses relations diplomatiques bilatérales avec ses nouveaux partenaires. Parfois, comme dans le cas de la France avec la création de la MICECO qui coordonne l'action des différentes instances administratives en contact avec l'Europe de l'Est et l'augmentation significative des budgets de coopération, cet effort fut important. Toutefois, conformément à l'évolution des relations internationales, c'est au plan multilatéral que s'organise la coopération avec la création du "Groupe des 24" (pays créditeurs) et le mandat confié à la Communauté européenne de mettre en place les programmes d'assistance technique.

Les programmes Phare et Tacis

Ces programmes d'assistance technique européens sont organisés principalement autour de deux grands axes qui dépendent de la Direction générale I A de la Commission européenne à Bruxelles: les programmes PHARE et TACIS.

PHARE (4) était à l'origine (en 1989) un sigle qui signifiait: Poland and Hungary Assistance to the Reconstruction of the Economy. Il s'agit du plusimportant programme d'aides non remboursables mis en place par la communauté internationale. Au cours de ses huit années d'existence, le programme, désormais orthographié Phare, a été étendu à onze autres pays: par ordre alphabétique, l'Albanie, la Bosnie, la Bulgarie, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, l'ex-République yougoslave de Macédoine, la Roumanie, la République slovaque, la Slovénie et la République tchèque.

De 1989 à 1995, l'ensemble du programme s'est élevé à un montant global de 5,4 milliards d'écus, avec un budget annuel qui, partant de 500 millions en 1990, s'est stabilisé autour du milliard d'écus, à partir de 1992. Si l'on compare sur la période 1990-1993 l'allocation des ressources par pays, on observe que sur un montant global de 3 294 millions,822 millions sont allés à la Pologne, 416 millions à la Hongrie, 360 millions à la Roumanie, 333 millions aux Républiques tchèque et slovaque, 277 millions à la Bulgarie, 125 millions à l'Albanie, compte non tenu des programmes plurinationaux (5). Si l'on regarde maintenant la ventilation par secteur, on observe que sur cette période 5% sont allés à la restructuration des entreprises, 22% à la réforme du secteur public (dont l'éducation fait partie) et 9% à la sécurité nucléaire et à l'environnement.

TACIS, lorsqu'il a été lancé en 1991, était également un sigle, qui signifiait: Technical Assistance to the Commonwealth of Independant States. Aujourd'hui, le programme, désormais orthographié Tacis, compte treize partenaires: dans l'ordre alphabétique, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Biélo-russie, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, la Mongolie, l'Ouzbékistan, la Fédérationde Russie, le Tadjikistan, le Turkménistan et l'Ukraine. De 1991 à 1995, Tacis a financé 2 200 projets pour un montant de 2,268 milliards d'écus, le budget annuel passant de 400 millions d'écus en 1991 à 510 millions d'écus en 1994. À titre de comparaison entre les pays européens de la CEI, la Russie a absorbé entre 1991 et 1993, sur un montant total de 1 360 millions d'écus, près de 500 millions d'écus, l'Ukraine près de 120 millions, la Biélo-russie 31 et la Moldavie 10 millions, compte non tenu des programmes plurinationaux d'un montant de 395 millions. Si l'on regarde la ventilation par secteur d'activité, sur cette même période et sur le même montant de 1 360 millions d'écus, 20% ont été affectés à la réforme de l'administration publique et de l'éducation, 18,8% à la sécurité nucléaire et à l'environnement et 15% à la restructuration des entreprises. Est prévu un budget de 2,224 milliards d'écus pour la période 1995-1999, date à laquelle se posera la question de la suite à donner aux programmes Phare et Tacis. Par rapport à la période 1991-1994, on cherchera à améliorer le programme en développant la programmation multiannuelle, la conditionnalité en matière de droits de l'homme et de démocratie, la coopération transfrontalière, le financement de projet de taille petite et moyenne, en simplifiant les procédures d'adoption des projets et d'allocation des ressources sur place.

Les échanges universitaires Est/Ouest

Gérés parfois dans le cadre d'accords bilatéraux de coopération culturelle très protocolaires dans les années 1970, les échanges universitaires entre l'Europe de l'Est et le monde occidental ont changé de nature après la chute du mur de Berlin avec, premièrement, la mise en place de dispositifs multilatéraux d'assistance technique, deuxièmement, la montée en puissance (puis le relatif déclin) des politiques bilatérales d'échanges, le développement spectaculaire de l'initiative privée, appelée par toutes les parties à accompagner les politiques nationales ou internationales.

Les échanges universitaires gérés à un niveau multilatéral

1 - Le programme européen Tempus

Dans le cadre des programmes d'assistance technique à l'Europe de l'Est, Phare et Tacis, s'est mis en place un programme géré par la DG XXII à Bruxelles, assisté de la Fondation européenne pour la formation basée à Turin, appelé Tempus (Trans European Cooperation Scheme for Higher Educa-tion) (6). Ce programme vise à soutenir les PECO et les Nouveaux États Indépendants dans la restructuration de leur enseignement supérieur. Un des problèmes majeurs de l'enseignement supérieur de ces pays étant l'isolement des professeurs et des étudiants par rapport à l'environnement scientifique international, une des orientations stratégiques du programme Tempus a été de mettre en contact les universitaires de l'Europe de l'Est avec leurs collègues d'Europe occidentale, en favorisant leur mobilité.

Adopté le 7 mai 1990, le programme Tempus est depuis 1993 financé par deux lignes budgétaires distinctes: Tempus Phare pour les 13 PECO, et Tempus Tacis pour les 13 Nouveaux États Indépendants (NEI) qui ont progressivement fait partie des programmes. Le budget de Tempus Phare est globalement d'environ 100 millions d'écus par an (98,1 millions en 1995 sur un budget Phare de 1 080 millions d'écus), avec des variations importantes selon les pays. Ainsi, en 1995, la Pologne a reçu 30 millions, la Roumanie 18, la Hongrie 12, la Bulgarie 12, la République tchèque 8, la République slovaque 5, l'Albanie 3,5, la Lituanie 3,5, la Slovénie 2,6, la Lettonie 2, et l'Estonie 1,5. En cinq ans, de 1990 à 1994, 429,75 millions d'écus ont été alloués dans le cadre du programme Tempus Phare.

Le programme Tempus Tacis, plus récent, puisqu'il a démarré en 1990, concerne une zone géographique immense comptant 4,5 millions d'étudiants pour 1 200 établissements supérieurs, dont 140 ont bénéficié des fonds Tempus Tacis. Il a affecté48 millions d'écus en trois ans, de 1993 à 1995, passant de 3,32 millions en 1993-1994 à 22,79 millions en 1995-1996. La répartition par pays en 1995 est la suivante: 11,6 pour la Russie, 3,83 pour l'Ukraine, 2 pour le Kazakhstan, 1,5 pour la Biélorussie, 1,2 pour l’Ouzbékistan, 0,8 pour le Kirghizistan, 0,25 pour l'Arménie, 0,24 pour la Géorgie, 0,22 pour la Mongolie et 0,14 pour l'Azerbaïdjan. Cette répartition très inégale s'explique par le fait que la Russie compte le plus grand nombre d'établissements supérieurs et que la coopération universitaire bénéficie d'une tradition de coopération déjà ancienne. La Russie, en outre, présentant plus de projets, les projets retenus (26% pour l'année 1997-1998) sont souvent de qualité supérieure à ceux présentés par les autres NEI. Un rééquilibrage, néanmoins, devrait se faire au profit de l'Ukraine, bien lotie également en établissements universitaires de qualité: environ 8 millions d'écus pour la Russie et 5 millions pour l'Ukraine en 1997-1998.

2 - L'approche Tempus

"L'approche Tempus" consiste à stimuler des projets de coopération universitaire appelés "projets européens communs" (PEC) et de les financer. L'initiative est laissée, à l'intérieur d'enveloppes définies pour chacun des pays "partenaires" (c'est-à-dire les zones concernées par les programmes Phare ou Tacis), aux universités est-européennes ou occidentales qui présentent des projets évalués par une commission d'universitaires, de fonctionnaires européens et de fonctionnaires nationaux. Ces projets s'orientent dans les directions suivantes :
• le développement de nouveaux cursus et programmes,
• la mise au point de nouveaux manuels et matériaux didactiques,
• l'introduction de nouvelles méthodes administratives,
• la formation et le recyclage des enseignants,
• la coopération université/industrie,
• l'octroi de bourses aux étudiants et enseignants.

Les PEC fonctionnent en faisant travailler ensemble au moins une université d'un État partenaire (c'est-à-dire de la zone concernée par les programmes Phare ou Tacis) et deux universités, entreprises ou organisations du Groupe des 24 (le plus souvent de l'Union européenne, dans la mesure où les États-Unis, par exemple, bien que membre du Groupe des 24, ont en parallèle leur propre système de coopération favorisant leur propre tissu universitaire,qui est, ne l'oublions pas, le principal concurrent de la recherche européenne aujourd'hui (7)).

3 - L'évaluation de Tempus

Une évaluation interne à la Commission a été faite du programme Tempus de 1990 à 1996, permettant des analyses chiffrées et des comparaisons intéressantes. Sur cette période, 1 207 PEC ont été financés et les trois quarts des établissements des pays partenaires ont collaboré avec Tempus.

Sur les années 1994-1996, Tempus comptait 4 750 partenaires appartenant à 1 918 organisations.60% de ces partenaires provenaient des pays est-européens. 79% des organisations concernées étaientdes établissements d'enseignement supérieur, 11% des entreprises et 11% d'autres structures.

Les quatre pays qui ont le plus bénéficié du programme Tempus sur toute la période sont la Pologne, la Hongrie (c'est dû à l'origine au programme Phare), la Roumanie et la Bulgarie. À l'autre extrémité, on trouve les pays baltes, la Slovénie et l'Albanie. Parmi les États membres de l'Union européenne, sur la période 1994-1996, c'est la Grande-Bretagne (64%), l'Allemagne (52%) puis la France (47%) qui prennent la tête. Les pays membres du Groupe des 24 mais non de l'Union européenne ne représentent que 5%.

Concernant les secteurs, les ressources ont été affectées d'abord aux sciences de l'ingénieur (17%), au management (16%), aux sciences sociales (12%), à la protection de l'environnement (10%), à l'informatique (7 %) et à l'agriculture (6%).

Toujours sur la période 1994-1996, 10 461 étudiants ont bénéficié d'une bourse contre 25 900 enseignants ou membres du personnel administratif. 55% de ces échanges d'enseignants se sont faits dans le sens Est/Ouest. Le nombre de bourses offertes a décru en 1995-1996 par rapport à 1994-1995. Toutefois, la participation prévue de Phare dans le programme européen de mobilité étudiante Socrates, même si elle s'accompagne d'une baisse du budget Tempus, devrait être favorable aux étudiants d'Europe centrale (et particulièrement à ceux du groupe de Visegrad qui deviendront dans un futur proche éligibles).

4 - Les chaires Jean Monnet

Signalons pour finir qu'existe une initiative européenne qui vise à développer les études européennes dans les universités, en créant un réseau international de spécialistes en études européennes. Ce projet lancé par Emile Noël et dont la cheville ouvrière est Jacqueline Lastenouse à la DG X à Bruxelles est connu sous le nom des "chaires Jean Monnet". Il consiste à financer sur fonds européens des chaires d'études européennes dans des universités partenaires. Une coopération féconde fonctionne avec la Pologne, la Hongrie et la République tchèque.

Les échanges universitaires dans le cadre des programmes bilatéraux

Chaque grand État occidental entretient avec les PECO et les NEI des relations diplomatiques dans le cadre desquelles sont mises en place des politiques d'échange universitaire. Voyons deux approches très différentes de ces politiques d'échange: l'approche française et l'approche allemande.

Dans la mesure où l'effort de la France est important (2° , avec 78 MECU par le budget, derrière l'Allemagne — 139MECU en 1995) et qu'elle fournit le paradigme de la politique centralisée et protocolaire, commençons par elle. Sans entrer dans le détail, donnons à titre comparatif les budgets des autres pays: Autriche, 15 MECU, Grande-Bretagne, 27 MECU, Suède, 14 MECU, Italie, 13 MECU (8). La somme des programmes bilatéraux européens a atteint 314 MECU.

1 - L'approche française (9)

a - L'action gouvernementale

La coopération universitaire entre la France et l'Europe de l'Est s'inscrit dans le cadre de protocoles dont certains avaient été signés dès les années 1960 avec l'URSS, la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Roumanie. Ces accords, préparés par des commissions mixtes et des groupes techniques bilatéraux, bien que fortement modifiés dans leur esprit et dans leur contenu à partir de 1989, fournissent encore aujourd'hui le cadre institutionnel des échanges universitaires. Ainsi, la France vient de signer avec la République tchèque un programme de coopération bilatérale dans le domaine de l'éducation pour les années 1996-1998.

Les objectifs politiques de la coopération française sont de favoriser le passage à une société démocratique et à l'économie de marché dans les États d'Europe centrale, en sensibilisant ces pays à l'expérience multiséculaire française dans ces domaines. Certaines matières comme le droit, l'économie, la gestion, dont l'assimilation par les futurs cadres est-européens devrait permettre cette transition démocratique et économique, sont de ce fait jugées prioritaires.

Parallèlement, la France continue de mener une politique plus traditionnelle de connaissance mutuelle, par des échanges d'élèves, d'étudiants, de professeurs et de chercheurs, d'une part, et par la promotion de la langue et de la culture française, d'autre part.

Relayée par les services culturels de ses ambassades,la Direction générale des relations culturelles, scientifiques et techniques du ministère des Affaires étrangères (MAE) coordonne et finance la plus grande partie de ces programmes en association avec le ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Insertion professionnelle, et avec certains organismes comme le Centre national des œuvres universitaires et scolaires, l'Association pour l'accueil des personnalités étrangères et le Centre international des étudiants et stagiaires. D'autres ministères peuvent également intervenir dans des programmes d'échange et d'assistance technique liés à la police, à la justice, à l'agriculture ou à l'économie.

Au grand moment de l'enthousiasme et de la mode, retombés depuis, pour l'Europe centrale et orientale, une mission interministérielle appelée MICECO, dont la direction avait été confiée à Mme Elisabeth Guigou puis à M. André Ramoff, avait été créée pour coordonner l'action des pouvoirs publics en Europe centrale et orientale. Parce que, d'une part, la vague d'enthousiasme est retombée (et les budgets ont été réduits !) et que, d'autre part, la MICECO mettait le MAE dans une situation embarrassante, la coopération officielle repasse aujourd'hui, classiquement, par le MAE.

En 1995, l'enveloppe globale était de 475 millions de francs (78 MECU) dont 100 millions de francs pour la Russie.

b - La coopération linguistique

La France a ouvert dans tous les PECO et en Russie, Ukraine, Kazakhstan, Azerbaïdjan, Kirghizistan, des bureaux de coopération linguistique dont la mission est la promotion du français par la formation d'enseignants locaux, l'élaboration d'outils pédagogiques. À côté de centres coordinateurs dans les capitales, des centres régionaux ont été ouverts (6 en Russie).

La forme privilégiée de l'action linguistique est l'enseignement bilingue, qui existe en Hongrie, en Bulgarie, en Russie dans le secondaire et le supérieur, et en Pologne, en République tchèque et en République slovaque (1 500 élèves bilingues en ex-Tchécoslovaquie en 1995) dans le secondaire uniquement.

La France envoie également des lecteurs et assistants de français et reçoit des lecteurs dans ses universités. La France reçoit pour des stages de formation des enseignants de français. L'ensemble de la politique linguistique représentait 19 millions d'écus en 1995.

c - La coopération scolaire

Entre 1989 et 1995, les échanges scolaires ont triplé pour atteindre 300 échanges concernant 15 000 élèves français et étrangers: 26% de ces échanges concernaient la Pologne, 17% la République tchèque, 13% la Hongrie, 12,5% la Russie, 7,6% la Slovaquie et 2,6% la Bulgarie.

d - La coopération dans l'enseignement supérieur

Elle concerne les domaines prioritaires: l'économie, le droit, la gestion et toutes les disciplines en sciences humaines ou exactes à un niveau pré et post-doctoral. Ces programmes sont très diversifiés. Signalons les bourses Diderot destinées à accueillir de jeunes chercheurs russes en sciences sociales (870 000 en 1994), les réseaux formation/ recherche permettant de courtes visites d'étudiants étrangers dans les laboratoires français (budget: 7,7 millions de francs sur trois ans); le programme PAST accueillant des professeurs à temps partiel (budget: 18,2 millions de francs pour 90 professeurs accueillis, dont 40 Russes et 13 Polonais).

Pour la seule République tchèque, 25 bourses de doctorat en cotutelle, 25 bourses de DEA/DESS, 15 mensualités de séjours scientifiques de haut niveau et 2 bourses d'un an dans une grande école française ont été accordées.

Le budget global concernant les coopérations entre la France et les enseignements supérieurs des PECO et NEI a atteint 320 millions de francs (53 MECU) en 1994. Il est évident que tant les établissements français que les établissements étrangers combinent dans des accords passés directement entre les universités les possibilités offertes par les programmes bilatéraux et les programmes européens Tempus et Socrates. Citons à titre d'exemple la coopération entre l'IEP de Paris et le MGIMO à Moscou ou la coopération entre l'Université de Nijni Novgorod et Paris VIII.

e - L'action des collectivités locales

En ce qui concerne l'action des pouvoirs publics, n'oublions pas toutefois les collectivités locales et notamment les régions, dont certaines sont très actives dans certains pays, telle la Bourgogne en Pologne et en République tchèque (budget total de 1 million de francs en 1995).

Cependant, par les sommes engagées, c'est la région Rhône-Alpes qui est à la première place. Elle a créé un programme important de financement de bourses pour des étudiants et des chercheurs, le programme Tempra, d'un budget de 4,599 millions de francs, dont 1,826 million va à la Pologne et 1,723 million à la Roumanie.

La région Centre organise des séminaires de formation pour des commerciaux, dont le budget était de 210 000 francs en 1995. La région Franche-Comté cofinance dans le cadre du programme européen Tempus l'accueil à Besançon et à Belfort de lycéens et d'étudiants polonais, tchèques et roumains. Enfin, le conseil régional d'Ile-de-France coopère avec la Roumanie dans le domaine d'échange de lycéens (budget, 300 000 francs) et avec la ville de Moscou : séminaires de gestion à l'IFG (50 participants; budget, 500 000 francs), accueil de 4 étudiants à Paris-Dauphine et don de matériel éducatif.

Les collectivités locales participent également, avec des budgets modestes, mais avec beaucoup d'enthousiasme, aux échanges. Hérité du passé car souvent mis en place par certaines municipalités qui ont été communistes à une période de leur histoire, le jumelage entre municipalités ou même entre arrondissements de grandes villes peut être la source de cofinancement d'échanges, surtout scolaires.

2 - L'approche allemande

a - La politique du gouvernement fédéral

En dépit de l'immense transfert financier vers les Länder de l'ex-RDA, c'est l'Allemagne qui produit l'effort principal vers les pays d'Europe centrale et orientale. Limitrophe avec la Pologne et la République tchèque, l'Allemagne est très présente également en ex-URSS, où le DM est avec le dollar la seule devise qui peut être changée dans la rue, rendant très concrète l'idée de l'instauration en Europe d'une zone Mark à l'est de Strasbourg.

La coopération universitaire s'inscrit en Allemagne dans le cadre plus large de "l'aide consultative (Beratungshilfe) pour le développement de la démocratie et l'économie sociale de marché", laissant chaque ministère libre de mener une action avec son partenaire est-européen. Toutefois, au sein du ministère des Affaires économiques, il existe un bureau coordinateur dont la direction est confiée à un ex-secrétaire d'État.

Les échanges scolaires et universitaires touchent tous les secteurs de l’"aide consultative" : la formation liée à la réforme économique et administrative, les programmes de coopération dans l'enseignement supérieur, la promotion de l'allemand langue étrangère qui est, elle, financée à 95% par des fonds du ministère des Affaires étrangères.

Au sein des pays d'Europe de l'Est, le gouvernement allemand a opéré en 1993 une distinction entre un groupe A disposant d'un système administratif suffisamment élaboré pour coopérer directement avec les ministères allemands concernés (soit la Biélorussie, la Bulgarie, la République tchèque, l'Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Russie et l'Ukraine) et un groupe B (tous les autres pays de la zone) dont les difficultés demandent une coopération du type aide au développement. Ces pays du groupe B dépendent aujourd'hui uniquement du ministère fédéral pour la coopération et le développement.

Dans le domaine des échanges universitaires, qui comme en France existent sous une forme ou sous une autre depuis les années 1960 (avec, dans les années 1970, la mise en place astucieuse de partenariats entre universités fort utiles après 1989), les acteurs allemands sont la Conférence des recteurs des établissements de l'enseignement supérieur, qui détermine les orientations stratégiques, l'Association de recherche allemande, qui avait des relations avec les académies des sciences (et avec tous les instituts qui en dépendaient) en Europe de l'Est, et le Service allemand d'échanges universitaires(DAAD), qui mettait en œuvre les programmes d'échanges à la fois dans le sens Est/Ouest et dans le sens Ouest/Est.

Enfin, le ministère fédéral de l'Éducation et de la Recherche a mis en place un programme ambitieux d’enrichissement des fonds des bibliothèques d'Europe de l'Est, limité à 3 ou 4 pays par an. En 1993, la Russie, la Lituanie et l'Estonie ont reçu pour 6 millions de DM de livres; en 1994, c'était au tour de l'Ukraine, de la Pologne, de la Biélorussie et de la Hongrie, etc.

Étant donné la multiplicité des acteurs dans une action très décentralisée, il est très difficile d'établir un bilan chiffré. Toutefois, le gouvernement allemand a publié des chiffres pour 1993, qui devaient être maintenus en 1994et 1995 (10), faisant état de 257,3 millions de DM (131,2 MECU) pour les trois secteurs sans compter la contribution du ministère de la Coopération et du Développement qui s'élève à 113 millions de DM (52,3 millions pour la réforme de l'économie, 102,7 millions pour l'enseignement supérieur et 102,3 millions pour l'allemand dans les écoles et dans les médias). Retenons un total d'environ 390 millions de DM (soit 190 MECU).

Si on examine l'allocation par pays, la Russie reçoit 25%, la Pologne 10%, l'Ukraine 9%, la République tchèque et la Slovaquie ensemble 8%, la Hongrie 7%, la Bulgarie 6%, la Biélorussie 5%, les pays baltes 3% chacun, 14% allant à des projets régionaux et 7% à la coordination.

b - La politique des Länder

À l'égard des pays d'Europe de l'Est, il y a certes une politique fédérale, mais également une politique active des Länder, de Land à État, par exemple entre la Rhénanie du Nord/Westphalie et la Russie ou entre la Bavière et l'Ukraine, en complément de l'action du gouvernement fédéral. Ainsi ces Länder envoient des professeurs d'allemand en plus de ceux financés par le gouvernement.

N'oublions pas en outre que la Bavière et les nouveaux Länder de l'Est sont limitrophes de la Pologne, de la République tchèque et même de la Russie (région de Kaliningrad). Dans ces zones, une intense activité transfrontalière touche aussi les échanges de jeunes et la coopération technique.

L'action des partenaires privés et des fondations

Avec l'effondrement du communisme, qui représentait dans l'esprit de la plupart des Européens de l'Est une forme hypertrophiée de bureaucratie profitant à la nomenklatura, l'initiative de structures non officielles occidentales a été très bien accueillie, surtout dans certains pays traditionnellement ouverts sur l'extérieur comme la République tchèque ou la Hongrie. L'État fort et centralisé évoquant le totalitarisme désormais banni, ces États, en rupture politique avec ce modèle, ont laissé se développer dans le domaine de la culture et de l'éducation un secteur non gouvernemental très important. On compte aujourd’hui dans la seule République tchèque 4 500 fondations, 42 000 associations et 2 630 Églises différentes(11)! Toutes ces organisations sont des structures de droit tchèque, mais bon nombre d'entre elles reçoivent des subsides d'organisations partenaires à l'étranger.

Par contrecoup, les politiques d'aide et de coopération menées par les États de tradition centralisée, comme la France au premier chef, ont souvent été ressenties dans ces pays, en dépit des assouplissements structurels, de la montée en puissance des fonds et souvent de la bonne volonté des fonctionnaires en poste, comme la poursuite d'une coopération calquée sur celle qui avait été conduite avec l’État bureaucratique communiste (12).

C'est une des raisons pour lesquelles l'image de la France dans ces pays demeure contrastée et que les États-Unis, de façon très pragmatique, alors qu'ils répugnaient pour des raisons idéologiques à signer des protocoles d'accord et de coopération avec les pays d'Europe de l'Est, n'en ont pas introduit après la chute du mur de Berlin, laissant ou feignant de laisser les universités privées et les fondations faire au coup par coup et de façon diffuse ce qui était fait de façon très (trop?) structurée, mais donc très transparente, par la France, par exemple.

D'autres pays, où l'intelligentsia contestataire n'a pas véritablement pris le pouvoir, comme les pays d'ex- URSS ou des Balkans, et où la tradition de L’État fort et centralisé remonte à l'époque qui a précédé la période communiste, s'accommodent mieux, au plan officiel s'entend, des coopérations à la française. Y coexistent une action privée un peu dissidente et donc discrète où tout est possible en matière de coopération, mais sans aucune garantie de qualité, et une action officielle dont les structures ressemblent aux structures communistes.

Il est bien entendu impossible de décrire, comme pour l'action publique, l'ensemble du dispositif. On choisira quelques fondations bien connues qui mènent une action assez claire dans le domaine des échanges éducatifs et culturels.

Parmi les fondations étrangères actives dans le domaine de l'éducation, il convient de distinguer les initiatives véritablement privées (fondation Soros) des fondations privées liées à des politiques d'État, comme la commission Fullbright pour les États-Unis.

Pour pénétrer dans le labyrinthe des innombrables fondations à l’œuvre en Europe centrale et orientale,il convient de trouver le fil d'Ariane. Plutôt que de partir de l'infinité de points du monde occidental, c'est-à-dire des points de départ des initiatives, il est plus judicieux de dérouler le fil à partir d'un des points d'arrivée, par exemple les fondations actives dans le domaine des échanges universitaires dans une grande capitale représentative telle que Prague. On peut ensuite extrapoler à partir du cas tchèque et avoir une vue pas trop inexacte de l'ensemble.

Les fondations en République Tchèque

Très astucieusement, les pouvoirs publics et les fondations actives en République tchèque ont créé un centre de formation sur les fondations: l'ICN. Dans le domaine qui nous intéresse, l'Agence d'information académique du ministère de l'Éducation a sorti un numéro spécial de son bulletin où figurent les politiques des États en matière d'échanges universitaires et l'adresse des principales fondations actives dans ce domaine.

Dans ce secteur des échanges de jeunes, on trouve principalement deux fondations tchèques et une dizaine de fondations mixtes américano-tchèques. Les fondations tchèques sont, d'une part, la fondation Joseph, Marie et Zdenka Hlavka, dont l'activité est antérieure à la révolution de velours. Elle propose des bourses pour l'étranger aux meilleurs étudiants pragois de milieu défavorisé. D'autre part, la fondation de la Charte 77, dont on connaît l'importance historique dans l'organisation de la dissidence tchèque sous le communisme, qui vient en aide à la fois aux enfants handicapés et aux lycéens et étudiants nécessiteux. Actives dans le financement de l'enseignement en République tchèque, ces fondations peuvent, le cas échéant, proposer des séjours d'études à l'étranger.

Parmi les fondations mixtes, il y a d'abord un grand nombre d'organisations qui proposent de monter et de trouver le moyen de financer des séjours d'études principalement aux États-Unis. Citons l'AISE (American Intercultural Student Exchange), la fondation APEX, l'YFU C.S. (Youth for Under-standing) qui couvre les États-Unis et l'Europe de l'Ouest, l'ASSE (American Scandinavian Student Exchange) qui en plus des États-Unis organise des programmes au Canada, au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande, l'AFS Czech Republic dont les points de chute sont les États-Unis, l'Australie, le Japon, l'Allemagne, la Norvège, l'Italie, le Mexique et Porto Rico. Ces organisations, dont les fonds propres sont limités, en principe, ne proposent pas de bourse, mais elles organisent des programmes et trouvent des solutions pour les financer (jeunes filles au pair, mi-temps, prêts bancaires, etc.). En somme, ces structures où le meilleur côtoie le pire ouvrent, après un demi-siècle d’isolement, le pays sur le monde.

Deux organisations toutefois se distinguent en République tchèque par leur prestige et par les moyens mis en œuvre : c'est la commission Fullbright et la fondation Soros. On verra l'action, strictement universitaire, de la commission Fullbright en République tchèque. On élargira le débat, avant de conclure, en présentant l'action de la fondation Soros qui s'inscrit dans une ambition beaucoup plus globale.

La commission Fullbright, dont le prestige est grand en République tchèque en raison tant de l'américanisme ambiant que de l'organisation américano-tchèque du programme de sélection des candidats, a pourtant développé une action fort modeste, dans la mesure où elle a offert en 1996 7 bourses d'un an de niveau undergraduate dans de bonnes universités américaines, 3 bourses de niveau postgraduate et 4 bourses de lecteurs de tchèque aux États-Unis. Tous les secteurs académiques sont concernés à l'exception du management (qui peut s'autofinancer) et de la médecine (très onéreuse). Son action est en fait comparable à d'autres programmes universitaires de prestige qui pour l'instant ne sont pas actifs en République tchèque, telle la fondation Humbolt pour l'Allemagne et les bourses Rhodes pour la Grande-Bretagne.

Les fondations Soros

Enfin, last but not least, loin s'en faut, une place toute particulière doit être faite à la fondation Soros, qui est la seule fondation capable de concurrencer les politiques de coopération des États ou des organisations internationales. Dans la mesure où cette fondation est de loin la plus active,que son action se développe dans différentes directions et qu'elle a tout de même accompli un travail remarquable, peut-être n'est-il pas inutile d'en rappeler la genèse et les objectifs.

En 1979, George Soros, citoyen américain d'origine juive hongroise qui a connu les persécutions nazies et communistes et qui a fait fortune sur les marchés financiers, crée à New York la Fondation pour une société ouverte (Open Society Fund). Soros, avant de devenir un magnat de la finance, avait étudié la philosophie. Il avait été très marqué par l'enseignement de Karl Popper sur la "société ouverte". Dès qu'il en eut les moyens, il créa une fondation dont l'objectif était de soutenir dans les pays de régime autoritaire les organisations combattant pour la liberté politique et la démocratie. En 1984, une Fondation pour une société ouverte est créée en Hongrie; en 1986, en Chine (elle est fermée en 1989); en 1987, en URSS; en 1988, en Pologne; en 1989, en Tchécoslovaquie (tout en soutenant la Charte 77), en 1990, en Bulgarie, Estonie, Lettonie, Roumanie, Ukraine (13). En 1991 est fondée une université centre-européenne à Prague et à Budapest. En raison de différends politiques avec le pouvoir et de l'inexistence d'une loi permettant la création d'universités privées, les facultés et la bibliothèque ont déménagé à Budapest en 1996. En 1992, des fondations sont ouvertes en Yougoslavie, Albanie, Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, République tchèque, Croatie, Lituanie, Macédoine (14), Moldavie, Slovaquie et Slovénie. En 1993, c'est au tour de l'Afrique du Sud, du Kirghizistan et du Kazakhstan. En 1994, la dernière Fondation pour une société ouverte a été créée en Géorgie.

Bref, la fondation Soros est active dans 23 pays et possède 50 bureaux pour 1 000 employés à travers le monde. En outre, il existe une Roma Soros Foundation pour les cultures tziganes, une Soros Foundation à vocation humanitaire active en Bosnie (budget, 50 millions de dollars) et au Tadjikistan, et un institut venant en aide aux populations dont les migrations ont été forcées, qui est actif aux États-Unis, en Afrique et en ex- URSS.

Les fondations Soros ont quatre activités principales, organisées comme suit :
1- les fondations nationales qui mettent en place leur propre programme avec des équipes locales,
2- les Open Society Institutes (OSI) qui soutiennent les actions en faveur de la mise en place des fondements de la société ouverte dans le monde,
3- l'université d'Europe centrale, désormais à Budapest, qui étudie la transition démocratique en Europe de l'Estet vise à former l'élite locale (450 étudiants venant de 34 pays en 1995-1996),
4- l'International Science Foundation qui soutient les meilleurs scientifiques d'ex-URSS dans leur propre pays afin de limiter la fuite des cerveaux (budget, 100 millions de dollars (15)).

L'ensemble des dépenses engagées est passé de 3 millions de dollars en 1985 à 300 millions de dollars en 1994, pour rester à ce niveau les années suivantes.

Bien entendu, parmi les nombreux programmes mis en place par les fondations Soros nationales, il existe des programmes d'échange universitaire. En République tchèque uniquement, les bourses pour la Grande-Bretagne (Oxford et Cambridge) et les États-Unis (Bibliothèque du Congrès) se sont réparties de la manière suivante: 8 bourses d'un an — d'un montant de 20 000 dollars —, 13 bourses d'un semestre et 4 bourses d'été de cinq semaines. En outre ont été mis en place des programmes de management à New York, au Japon et en Grande- Bretagne en collaboration avec le Prince of Wales Business Leaders Forum. Enfin, signalons des programmes d'échanges Est/Est.

De toutes ses activités en Europe centrale et orientale, Soros, à terme, lorsque ces pays seront devenus des démocraties intégrées dans le système économique mondial, ne dit vouloir garder que l'Université centre- européenne (16).

Conclusions et propositions

Comme nous venons de le voir, les échanges universitaires entre l'est de l'Europe et le monde ne peuvent être artificiellement coupés de la politique d'assistanceà l'Europe centrale et orientale décidée par les organisations, les États ou les personnalités du monde économique ayant une vision politique à long terme.

Les programmes d'aide sont importants mais doivent être fortement différenciés. Les pays du Sud (Albanie, Bulgarie, Bosnie, Macédoine, Yougos-lavie, Slovaquie, mais aussi Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan, Kirghizistan, Turkménistan et Tadjikistan)ont besoin d'une assistance technique qui doit rendre possible ce qui a déjà été réussi sur le plan politique et économique en Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovénie, ou en passe de l'être dans les pays baltes ou en Croatie, c'est-à-dire la transition vers la démocratie et l'économie de marché permettant l’intégration à l'Union européenne et à l'OMC. Il est évident qu'à l'intérieur de ces ensembles il n'y a que des cas particuliers et que, par conséquent, toute initiative doit être délocalisée dans le pays avec, si possible, des antennes en province, comme le fait la France dans sa politique de soutien linguistique.

La Russie pose comme toujours un problème particulier tant par sa taille et par son potentiel que par sa culture eurasiatique. Ce pays a besoin moins d'une assistance à laquelle il se montre rétif que d'une coopération véritable. On sait toutefois que les questions de défense posées en partie par le problème de l'élargissement de l'OTAN en Europe centrale ne sont pas réglées, pas plus que n'est claire la question de savoir quel régime s'instaurera avec un Eltsine très affaibli. Étant donné les risques encourus par l'Europe en cas de crise, d'une part, et la formidable chance pour l'Europe qu'est la Russie dans le contexte géopolitique du prochain millénaire, d'autre part, toutes les forces européennes, publiques et privées doivent concourir à soutenir ce géant aux pieds d'argile, afin qu'il ne tente pas une fois de plus d'emprunter une troisième voie.

Sur le plan technique, l'assistance et la coopération des pays occidentaux, après avoir connu des difficultés de démarrage (structures inadaptées, systèmes de financement qui ont plus profité aux experts occidentaux qu'aux expertisés, lenteurs dans l'allocation de financements), fonctionnent aujourd'hui correctement, même si les volumes financiers sont très insuffisants et malgré la tendance des budgets à une certaine baisse. L’une des actions possibles pour de nouveaux partenaires privés serait de prolonger ces programmes bien rodés pour faire l'économie de la période de tâtonnement inévitable qui dure toujours plusieurs années.

Toutefois, quels que soient les mérites et la diversité des programmes d'échanges universitaires mis en place tant par les gouvernements que par les fondations privées, il est peut-être temps de s'interroger sur l'adéquation des objectifs poursuivis et des résultats atteints pour mieux présenter un programme d'action complémentaire.

À des jeunes dont les parents ont été formés dans ce mixte d'idéologie de façade et d'arrivisme débrouillard qui, à côté du goût pour la science fondamentale rigoureuse, était distillé dans les instituts et facultés d'Europe de l'Est, il convenait d'enseigner la passion de la liberté et de la créativité dans une société organisée par le respect du droit et des règles universelles du marché. Malheureusement, l’État de droit a du mal à s'implanter dans les mentalités enclines à frauder le fisc et à contourner la loi. L'esprit d'entreprise, en revanche, n’a pas eu de mal à s’imposer. Poussé à l'extrême, il a même emporté, dans le cataclysme social qu'il a créé dans ces pays, les meilleurs éléments des instituts théoriques de renommée mondiale. Il s'agit bien entendu de la physique nucléaire, des mathématiques, mais aussi de la philologie antique, de l’ethnographie, de la muséologie, etc. Dans ces domaines, la situation est dramatique. Avec la fuite des cerveaux aux États-Unis surtout, mais aussi en Europe occidentale, dans quelques années la Russie risque d'être privée de sa recherche fondamentale, ce qui à terme lui sera préjudiciable.

Si cela ne constitue pas l'ambition cachée du monde occidental qui gagnerait ainsi pour longtemps la guerre froide, comme le pense une certaine presse nationaliste en Europe centrale et orientale, il convient de faire quelque chose. Les efforts des gouvernements est-européens et du complexe militaro-industriel encore puissant dans ces pays ne suffisent plus à faire vivre des villes entières (Dubna, Akademgorodok en Russie) orientées vers la recherche fondamentale et les industries dérivées. En outre, certaines sciences ne constituent pas des objectifs stratégiques pour les gouvernements et les lobbies de défense. Nul n'est besoin de dire que les initiatives étrangères des gouvernements et des fondations, au premier rang desquelles la fondation Soros, ne permettent pas de conserver et d'approvisionner en jeunes chercheurs des pans entiers de la recherche. Et puis, en plus de la conservation ou de la reconversion des instituts existants, il y a des secteurs entiers de la science où l'Europe de l'Est était et reste en retard: les sciences de l'information, la biologie, certaines sciences humaines comme l'économie, la gestion, mais aussi la philosophie et les sciences politiques. Des initiatives existent dans ces domaines, mais les efforts, surtout en ce qui concerne les nouvelles technologies, ne sont pas à la mesure des enjeux et des intérêts économiques de l'Europe.

C'est pourquoi le Groupe des Belles Feuilles s'associe à l’idée de créer un lieu de réflexion et d'action sur les responsabilités des Européens. L’une des premières actions pourrait être, à partir du présent état des lieux, de mener une action concrète dans le développement des échanges universitaires Est/Ouest. Avec un budget de fonctionnement initial de 1,5 million de francs par an pour une action estimée à 5 millions de francs par an pendant cinq ans, cette action, qui pourrait s'appuyer sur l'expertise et la force d'action potentiellement disponible au Groupe des Belles Feuilles, constituerait le bureau d'assistance technique d'un pool de fondations qui mènent ou souhaitent mener une action de formation en Europe de l'Est. La mise en commun de ces diverses forces permettrait d'atteindre, dans quelques années, une taille comparable à celle d'une action gouvernementale qui compte, comme la française ou l'allemande, et d'une action privée visible, comme la fondation Soros. Les fondations privées qui ont d'ores et déjà manifesté un vif intérêt pour la fondation CŒUR pourraient être rejointes dans cette action par d’autres partenaires et constituer ainsi un noyau actif au service des relations scientifiques entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

Une proposition du Groupe des Belles Feuilles dans le cadre du lancement de la fondation CŒUR (Council on European Responsibilities), réalisée avec le soutien de la fondation Hippocrène et présentée par Michel GRABAR.

(1) Source : Questions Internationales, documents du CFPP 1996-1997.

(2) Le Groupe des Belles Feuilles s'était posé cette question lors d'une séance de travail au Sénat intitulée Aider la Russie. Au sens le plus large, avaient été regroupées sous le vocable « aide » des interventions aussi différentes que l'assistance technique de la CEE, de la BERD ou de l'OCDE, les transferts financiers sous forme de prêts du FMI, de la BERD, de la Banque mondiale et du Groupe des 24 dont le remboursement peut être rééchelonné et enfin les crédits commerciaux et les investissements directs. Il avait en outre été constaté que sur les 43 milliards de dollars d'aide multilatérale promis, 3 milliards avaient été effectivement versés en septembre 1992.

(3) En deux ans, du premier trimestre 1990 au deuxième trimestre 1992, l'aide globale s'est élevée à 0,28 % du PIB du groupe des 24, soit 47 milliards d'écus (environ 60 milliards de dollars). 50 % de cette aide provenait de la CEE, 28 % des institutions internationales et 22 % des autres pays du Groupe des 24. 30 % de l'aide internationale s'est effectuée sous la forme de dons ou de subventions accordées pour près de 50 % par la CEE, le programme Phare représentant 30 % de cette contribution. Source :Études n°4 : Éducation et formation professionnelle en Europe centrale et orientale, p. 14, Luxembourg, 1994.

(4) Source : Documents des bureaux d'information Phare et Tacis, Commission européenne, DGIA, Bruxelles.

(5) Concernant les autres pays entrant dans le programme Phare en 1993, les chiffres ne sont pas significatifs en raison de l'importante aide humanitaire en ex-Yougoslavie (281 millions d'écus) et du transfert de 25 millions du programme Tacis au programme Phare en ce qui concerne les pays baltes qui, après être sortis politiquement de la zone d'influence russe, la quittent administrativement.

(6) Sources : Documents Tempus édités par la DG XXII et entretiens à Bruxelles avec M. Deodato, responsable de Tempus Phare, et Mme Kalinaukas, responsable du Tempus Tacis.

(7) La priorité donnée à l'éducation par M. Clinton, applaudi sur ce point tant par les Démocrates que par les Républicains, lors de son discours de l'Union en février 1997, se répercutera immanquablement en termes de budget de modernisation du système éducatif américain. L'Europe, et la France au premier chef, doit vite engager le chantier de l'éducation du XXIe siècle, si elle ne veut pas perdre une bataille décisive dans l'arrimage de la recherche russe à la recherche européenne.

(8) Chacun de ces pays , même si en termes de budget il se trouve derrière l'Allemagne et la France, a su saisir une opportunité spécifique en Europe centrale. L'Autriche est très présente sur les plans économique et culturel dans les régions limitrophes : en Bohême du Sud, en Slovaquie et en Hongrie occidentale. La Grande-Bretagne, s'appuyant sur son réseau de British Councils et sur ses étudiants promus professeurs d'anglais dans des structures locales privées, a su répondre à l'intérêt immense pour la langue anglaise, perçue à juste titre comme un passeport pour le monde. La Suède a fait des pays baltes — qu'elle soutient politiquement dans leur volonté d'intégrer dans un proche avenir l'OTAN et l'Union européenne, une véritable zone d'influence. Enfin, l'Italie, ou plutôt les Italiens, mobiles et entreprenants, ont su développer des relations touristiques et commerciales impressionnantes dans certaines grandes villes, comme Prague ou Budapest.

(9) La description du dispositif s'appuie à la fois sur un document officiel (Coopération en matière d'éducation et de formation entre l'Union européenne et les PECO et NEI, Bruxelles, Luxembourg, 1995), sur un voyage d'étude à Prague en janvier 19997 et sur une expérience personnelle. En tant qu'étudiant, j'ai bénéficié de 4 bourses d'études et de stages en URSS et en Bulgarie de 1983 à 1989 ; en tant qu'attaché culturel-VSNA à Prague en 1990-1991, j'ai participé à la mise en place des échanges universitaires dans le domaine des beaux-arts, des sciences humaines et du droit.

(10) Document cité p. 72.

(11) Sources : Informations sur le secteur non lucratif en République tchèque, Fondation pour le développement de la société civile, p. 14, Prague, septembre 1996.

(12) C'est un peu regrettable à dire, mais de nombreuses associations et fondations françaises ont hérité des amitiés et des réseaux de la période communiste, que ce soit dans la nomenklatura (l'Association France-Russie prenant la place de France-URSS) ou dans la dissidence ayant aujourd'hui pignon sur rue (tel est le cas de l'association Jan Hus en République tchèque). Sans doute, France Pologne, avec un budget de 120 millions de francs sur trois ans (1993-1995), est une des associations les plus puissantes financièrement.

(13) La fondarion Soros ukrainienne a formé le ministre de l'Économie du président Koutchma, Roman Schpek, à qui l'Ukraine doit en partie le succès de la réforme économique lancée en 1994, avec l'aide du prêt de 4 milliards de dollars décidée au Sommet du G7 à Naples.

(14) Soros a en outre fourni en juin un prêt de 25 millions de dollars à la Macédoine pour acheter du pétrole au moment du blocus grec.

(15) Dans son dernier ouvrage paru en France, Soros affirme que les 100 millions prévus pour 2 ans ont été dépensés en 18 mois. Le principe était simple : distribuer 500 dollars par an à 30 000 scientifiques qui ne pouvaient plus être payés par leurs instituts. En 1996, il a engagé dans ce domaine en Russie 65 millions de dollars. Il pose une condition à la poursuite de son aide, c'est que les pays occidentaux soutiennent la science russe à la hauteur de ce qu'il fait lui-même. Le Défi de l'argent, Plon, Paris, 1996, p. 115.

(15) Ibid., p. 116.

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Europe centrale et orientale