L'Allemagne : Les alliances industrielles européenne au service de la compétitivité du "vieux" continent

Premier employeur industriel en Europe avec 290 unités de production réparties sur tout le territoire européen et plus de 280 000 salariés, le groupe Siemens considère l'ensemble de l'Europe comme son marché domestique. Son président, Heinrich von Pierer, décline ici les avantages d'une coopération industrielle européenne comme avec Framatome dans le domaine de l'énergie nucléaire ou avec Thomson. Toutefois, dans certains cas, ces alliances peuvent être étendues aux États-Unis ou au Japon. Même si, à l'avenir, l'euro devrait permettre de consolider un grand marché intérieur encore fragmenté, il reviendra à la Commission européenne d’approfondir sa politique de contrôle.

Il y a quarante ans, le Traité de Rome jetait les bases d'une Europe unie. Jusqu'à ce jour, cette idée n'a rien perdu de la fascination qu'elle exerce, bien au contraire. Après les bouleversements vécus par l'Europe centrale et orientale et face à la mondialisation des marchés, elle n'en est que plus actuelle et intéressante.

L'ouverture économique et politique des pays d'Europe centrale et orientale, l'essor économique de l'Asie ainsi que la libéralisation et la déréglementation internationales sont autant de facteurs qui ont radicalement modifié le contexte de la politique et de l'économie européennes.

Les marchés nationaux protégés s'ouvrent, les monopoles s'effondrent. La pression de la concurrence internationale s'accentue, les prix baissent, le rythme d'innovation s'accélère.

L'euro, facteur de prospérité

Le processus d'unification de l'Europe est un facteur déterminant de la compétitivité de l'économie européenne. Les étapes essentielles en sont le marché unique, largement réalisé, et l'Union monétaire européenne, en cours, qui favorisent le processus d'intégration.

L'union monétaire imminente marquera l'aboutissement du marché communautaire. L'euro, monnaie unique, permettra de réduire les coûts des échanges entre pays partenaires. De plus, la taille et la diversité du marché financier et boursier en euro offriront une meilleure garantie que les systèmes nationaux existants, contre les spéculations sur les devises et autres risques. Cela ne peut qu'améliorer les conditions d'exportation de l'industrie du Vieux Continent et en dynamiser le commerce et les échanges internes.

L'Union monétaire européenne offre donc de nouvelles perspectives aux entreprises et s'avère un facteur d'amélioration de la prospérité et de la situation de l'emploi.

Mutation structurelle

D'un autre côté, les nouvelles technologies de l'information et des télécommunications se font les vecteurs de diffusion du savoir à l'échelle planétaire,nivelant ainsi les avances prises jusqu'ici par certains dans ce domaine.

Le partage international du travail voit donc les obstacles s'aplanir progressivement ; il s'impose à tous les niveaux de création de valeur ajoutée et induit une vive concurrence entre sites des pays industrialisés traditionnels et sites des nations en émergence.

Tandis que ce processus s'accélère sous l'effet des facteurs extrêmement mobiles que sont les compétences et les capitaux, l'emploi devient un secteur toujours plus sensible et le chômage augmente en Europe de l'Ouest. De 1974 à 1994, on a recensé 5 millions seulement de nouveaux postes créés dans l'Union européenne, dont une grande partie dans le secteur public. Dans le même temps, le nombre des chômeurs est passé à 20 millions selon les chiffres officiels, soit 11% de la population active.

Cette constatation, à elle seule, met en évidence la mission essentielle incombant à l'Europe: promouvoir aussi rapidement et systématiquement que possible une mutation structurelle débouchant sur une société basée sur le savoir et orientée vers la globalisation, afin de pouvoir créer des postes de travail d'avenir.

Esprit offensif

Telle est actuellement la situation de l'Europe — avec toutes les divergences d'un pays à l'autre — au sein de la compétition internationale en matière de débouchés, savoir-faire, investissements et emploi.

Les défis de l'Amérique du Nord et du Japon sont connus de tous. Mais des concurrents et des marchés importants se profilent dans d'autres pays, tels que la Chine, la Corée, l'Inde, l'Indonésie ou les États sud-américains.

L'Europe doit faire face à ces changements. En d'autres termes, elle ne doit pas se replier sur elle-même ni se mettre frileusement à l'abri des turbulences de la concurrence, mais au contraire déployer ses atouts et faire preuve d'esprit offensif pour consolider et renforcer sa position. C'est la seule façon de rester un pôle d'intérêt pour les investisseurs internationaux.

Les coopérations entre partenaires européens performants, mais aussi par-delà les frontières de l'Europe, contribuent à rehausser l'attrait et la compétitivité du Vieux Continent.

Prospection de nouveaux marchés

Les coopérations constituent pour les entreprises un moyen privilégié de prospection de nouveaux marchés ou de consolidation de leur position concurrentielle en fédérant leurs ressources. Cette démarche a été comprise par certains secteurs, d'autres sont plus réticents.

L'UE encourage la coopération des entreprises européennes dans la recherche et le développement. Les programmes de recherche communautaire Jessi, comme Médéa, sont par exemple à la base d'impulsions essentielles dans le domaine des semi-conducteurs. Un ensemble de programmes a pour objectif d'exploiter les technologies d'avenir tout en incitant les entreprises européennes à nouer des alliances entre elles ou à coopérer avec des instituts de recherche.

À cet égard, les pratiques des administrations nationales et européennes de contrôle et de réglementation des regroupements d'entreprises pourraient par contre encore évoluer. Les pouvoirs publics jugent les coopérations et fusions avant tout en fonction d'un contexte concurrentiel national ou européen sans tenir suffisamment compte du rythme rapide de croissance de la mondialisation. Les procédures longues et coûteuses d'examen par la Commission européenne, notamment en matière d'autorisation des coopérations, constituent un réel handicap qui ne peut que défavoriser les entreprises européennes vis-à-vis des compétiteurs en lice sur le marché mondial.

Les frontières nationales jouent un rôle de plus en plus négligeable pour les entreprises. Siemens, par exemple, considère quasiment l'Europe entière comme son marché domestique. Le noyau est constitué par les États de l'espace économique européen, auxquels s'ajoutent, à notre avis, les pays d'Europe centrale et orientale ainsi que la Turquie. Siemens réalise dans cet espace européen 70% de son chiffre d'affaires mondial de près de 100 milliards de DM. Avec plus de 290 unités de production réparties sur tout le territoire européen et plus de 280 000 salariés, Siemens est le premier employeur industriel d'Europe.

À l'instar de Siemens, de nombreuses entreprises en Europe considèrent le marché européen comme le débouché d'élection de leurs activités internationales et globales. En ce sens, la future union monétaire et l'espace économique européen déjà existant représentent des jalons indispensables au développement de l'industrie et du commerce sur ce continent. Ils aideront à supprimer les inconvénients des marchés intérieurs fragmentés et à créer un marché unique dont la taille et le pouvoir d'achat de ces quelque 380 millions d'habitants dépassent largement ceux des marchés japonais ou américain.

La course à la taille

Les coopérations sont également un moyen de compenser les handicaps liés à la taille, par rapport aux concurrents japonais et américains, par exemple. La collaboration dans les domaines de la recherche et du développement, de la production ou des ventes et des services n'a pas pour seul effet de pallier ces inconvénients, par une mise en commun des ressources. Elle permet en outre un partage plus équilibré des charges financières et des risques en matière de R&D.

Ainsi, le développement d'une nouvelle génération de puces dure actuellement de trois à cinq ans et coûte plus d'1 milliard de DM. Ensuite, sous la pression de la concurrence et l'accélération du rythme d'innovation, le fabricant n'a plus que trois ans au mieux pour commercialiser avec profit les puces et rentabiliser les investissements élevés qu'il a consentis, car déjà la nouvelle génération de puces s'annonce. Seul un regroupement d'entreprises est à même d'absorber les frais considérables qu'implique le développement de ce genre de produits. Siemens a mis au point les futures générations de puces dans le cadre d'une alliance globale avec des partenaires aux États-Unis et au Japon,réunissant ainsi des acteurs de différentes régions de la triade.

Par ailleurs, un accord européen de coopération, regroupant Siemens et Framatome dans le domaine de l'énergie nucléaire, porte sur le développement du nouveau réacteur européen à eau sous pression EPR, dont les caractéristiques de sécurité ont été encore perfectionnées.

Ces synergies ne sont pas limitées à la recherche et au développement, elles concernent également le marketing, les ventes et les services. Ainsi, pour valoriser notre présence sur le marché relativement restreint des systèmes de gestion du trafic aérien où dominent les grands constructeurs américains, il nous fallait fédérer les compétences européennes. C'est le but de la coopération conclue dans ce domaine entre Siemens et Thomson.

70 "joint ventures" en Asie

L'objectif primordial de nombreuses entreprises dans le concert actuel de la compétition à l'échelle mondiale est de prospecter de nouveaux segments de clientèle et marchés régionaux. Là encore, la collaboration avec des partenaires nationaux compétents offre souvent des avantages, comme l'ont prouvé les alliances avec des entreprises locales en Europe centrale et orientale et en Asie: acquisition d'un important savoir-faire spécifique du pays, renforcement de la présence locale, ouverture des canaux de sous-traitance et de commercialisation, qui, sinon, nous resteraient fermés. C'est pourquoi la plupart des 70 joint ventures Siemens en Asie sont centrées sur l'ouverture de nouveaux marchés. Notre engagement en Europe centrale et orientale vise les mêmes objectifs. Siemens a conclu avec différents grands constructeurs en Russie des accords de joint venture portant sur la réalisation de turbines à gaz, à vapeur ou industrielles, de systèmes de contrôle-commande de centrales ou encore d'alternateurs.

Pour les entreprises industrielles prises dans le rythme de la compétition à l'échelle planétaire, les coopérations internationales font partie du quotidien. Leur réussite dépend de la réelle adéquation des partenaires entre eux et de la rapidité de mise en œuvre d'une collaboration efficace. Dans ce contexte, compétence technique, présence sur le marché et gamme de produits du partenaire sont des facteurs déterminants, alors que la nationalité et l'appartenance ou non de l'un des partenaires à l'Union européenne jouent un rôle secondaire.

Les défis de la mondialisation des marchés ne sont pas déterminés par les frontières entre pays. Loin de nous déstabiliser, cet argument devrait au contraire nous encourager encore plus, nous Européens, à poursuivre dans la voie de l'intégration sur ce continent. Une grande partie de l'Europe constitue aujourd'hui déjà un espace économique homogène, dont le degré d'intégration et de développement est bien supérieur à celui de toute autre zone économique du globe. La monnaie unique ne pourra que contribuer à intensifier les échanges et coopérations économiques. À moyen terme, l'intégration de nouveaux partenaires d'Europe de l'Est étendra le périmètre des activités économiques supranationales. Ces perspectives mobilisent de nouvelles forces entrepreneuriales, améliorent les performances de l'industrie et du commerce, consolidant ainsi la position de l'Europe au sein de la compétition internationale.

"L'unité de l'Europe était le rêve d'un petit groupe de personnes. Elle est devenue l'espoir d'un grand nombre. C'est aujourd'hui une nécessité pour nous tous." Ainsi s'exprimait Konrad Adenauer dès 1954. Aujourd'hui, plus de quarante ans après, ces paroles n'ont rien perdu de leur actualité. Cette conception de l'unité européenne est en grande partie devenue réalité, fait encourageant qui devrait nous inciter à poursuivre dans cette voie.

Traduit de l'allemand par Valérie Morizot

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Allemagne