L'Allemagne : L'après Kohl ?

La candidature-surprise du chancelier Kohl à sa propre succession aux élections législatives de 1998 ne règle pas pour autant la crise économique profonde que traverse actuellement l’Allemagne. À force de compromis, de subventions et d’aides d’État, l’économie allemande est devenue une "spirale de revendications" où "les citoyens sont assistés mais néanmoins insatisfaits". Ce diagnostic, plutôt sévère de la part d’un membre issu du sérail de la CDU, passe en revue les principaux maux politiques dont souffrirait notre voisin.

Il devait y avoir des élections au Bundestag, l’actuelle coalition entre les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) et les libéraux (FDP) perdrait une majorité déjà restreinte. C’est ce qui ressort d’un sondage publié en février-mars 1997 par l’Institut de démoscopie d’Allensbach. Le cas échéant, la coalition remporterait à peine 42 % des voix.

Il est facile d’interpréter les raisons de cette déroute. Les réformes fiscales et sociales, dont l’urgence n’est plus à démontrer, ont entraîné le gouvernement allemand dans le tourbillon de la controverse. Les partisans de l’immobilisme en matière d’acquis sociaux entravent les réformes économiques et sociales qui tardent à venir. Leur attitude est critiquée par la jeune génération au Parlement et dans le parti. Mais, dans l’état actuel des choses, un facteur déterminant fait cruellement défaut: une gestion politique ferme menée par un chancelier qui exprimerait des priorités politiques claires et convaincantes.

L’annonce par le chancelier Kohl qu’il se représentait aux élections législatives de 1998 ne lui aura valu qu’un bref répit pour reprendre son souffle. Helmut Kohl reste, certes, le leader incontesté à la tête de la CDU. Son annonce- surprise a même contraint le SPD à nommer en toute hâte son propre candidat. Mais elle ne permet pas, à elle seule, de faire l’économie des réformes. Et elle ne pourra pas dissimuler le mécontentement croissant parmi les citoyens allemands. Le chemin à accomplir est donc encore long d’ici à octobre 1998.

Quelles perspectives pour la CDU/CSU en 1998 ?

Lors des prochaines élections de 1998 au Bundestag, la CDU/CSU pourra encore faire valoir son principal atout: une politique menée dans la constance. En ces temps troublés, l’électorat allemand préférera sans doute opter pour une politique qui lui est familière et qui lui inspire confiance. Malgré tous les mauvais présages, Helmut Kohl a toujours réussi à garder les commandes dans les moments décisifs. Le parti mise sur lui, et il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’à l’approche des échéances électorales, il resserrera les rangs autour du chancelier.

La CDU n’est pas la seule à compter sur Helmut Kohl. Celui-ci est, en effet, devenu l’une des figures incontournables de l’Union européenne. Aucun autre chef d’État européen ne peut prétendre à son expérience. Si l’Allemagne devait changer de chancelier avant que l’Union économique et monétaire (UEM) ne soit achevée, les autres nations européennes pourraient mal l’interpréter et considérer que nous risquons de marcher à reculons.

En ce sens, la victoire de la CDU/CSU aux élections de 1998 sera déterminante pour la poursuite de l’approfondissement de l’Union européenne.

Tôt ou tard, la magistrature de Helmut Kohl touchera à son terme. Même s’il a battu jusqu’ici tous les records de longévité dans les fonctions de chancelier,il faudra bien lui trouver un successeur pour l’an 2000, au plus tard, pour 2002. La CDU/CSU entrera alors dans sa deuxième grande période probatoire. La première remonte à 1963, année où le chancelier Konrad Adenauer quitta ses fonctions. À l’époque, l’Union des chrétiens-démocrates eut du mal à se sortir de cette épreuve. Peu de temps après la nomination de Ludwig Erhard, le brillant ministre de l’Économie de l’après-guerre, à la Chancellerie, l’Union, qui le força à se démettre de ses responsabilités, forma une grande coalition. Un peu plus tard, elle se retrouva sur les bancs de l’opposition qu’elle ne quitta plus pendant dix ans.

Après le départ de Helmut Kohl, la CDU/CSU ne pourra réussir cette nouvelle épreuve que si elle sait, dès maintenant, s’attaquer avec courage aux défis de politique intérieure et extérieure. Car si elle se contente de miser exclusivement sur le nom de Helmut Kohl, ce ne sera pas un argument suffisant pour accéder une nouvelle fois aux responsabilités gouvernementales.

Quelles perspectives pour l’opposition en 1998 ?

Si les élections de 1998 au Bundestag ne devaient pas être favorables à l’actuelle coalition, le choix ne pourrait alors se faire qu’entre une grande coalition et une alliance socialo-écologiste. Cette dernière ne pouvant vraisemblablement se maintenir que grâce à l’abstention bienveillante des ex-communistes du PDS.

Mais l’avènement de grandes coalitions n’aurait pour autre effet que d’encourager le statu quo et, donc, de repousser les réformes qui s’imposent. Le SPD (tout comme la branche syndicale de la CDU, du reste) maintiendra les anciens acquis et essaiera même d’obtenir de nouveaux avantages. Au lieu de résoudre les problèmes, ces coalitions d’immobilistes risquent fort de créer de nouvelles difficultés. Même si une coalition socialo-écologiste est plus à même de prendre davantage d’initiatives, la tendance — telle qu’elle se profile déjà à l’échelle des Länder — est évidente. Il s’agira d’intensifier l’intervention de l’État en fonction des opportunités politiques. Le cas échéant, l’Allemagne vivrait encore plus au-dessus de ses moyens.

Le drame de la politique allemande de cette fin de siècle est que l’opposition ne manifeste aucun dynamisme. Elle ne constitue en aucune façon une force de proposition ou d’idées alternatives sur le plan politique, face à un gouvernement qui subit de plein fouet l’usure d’un pouvoir de plusieurs décennies. Les récents débats sur la politique fiscale et l’avenir des retraites en sont la preuve. Tous ces arguments joueront probablement en faveur de la coalition gouvernementale actuelle en 1998. Si la CDU/CSU et le FDP souhaitent à nouveau saisir leur chance, il leur faut d’ores et déjà envisager l’après-Kohl.

La prospérité par la concurrence

La politique économique et sociale allemande souffre d’une spirale de revendications. Les faveurs électorales accordées aux retraités ou celles octroyées aux secteurs agricole et minier (pour ne citer que les plus privilégiés) ont contribué à systématiser l’action de l’État.

Le revers de la médaille, c’est le coût de la facture sociale. Un coût supporté par les contribuables et les assurés sociaux ! D’où la multiplication des attentes et des revendications vis-à-vis de la politique sociale de l’État. Pour compenser les nouveaux sacrifices financiers, de nouvelles faveurs doivent être accordées: c’est ainsi que la spirale des revendications poursuit son ascension. Dans le même temps, le poids de ces nouvelles contributions empêche le citoyen d’assumer sa propre prévoyance. L’État social, qui a marqué ce siècle par ses aspirations à la justice sociale et à la solidarité, s’est progressivement transformé en un État-providence qui a ébranlé les fondements d’une société de performance, de créativité et d’initiative personnelle. Ce système a produit des citoyens assistés et néanmoins insatisfaits (l’un expliquant sûrement l’autre).

L’Allemagne ne pourra se libérer de cette spirale que si elle change radicalement de politique. Les promesses faites du bout des lèvres ne sont plus de mise. Il est grand temps d’agir et de revoir la notion même d’économie sociale de marché. L’économie sociale de marché croit en la force créatrice de l’individu qui pourvoit à ses propres besoins et à ceux des siens. La créativité individuelle, et non la prise en charge de l’État, exprime l’ordre économique et social au sens libéral du terme. Le rôle de l’État est de donner à l’individu les moyens nécessaires à son épanouissement.

Laisser des marges de manœuvre ou en créer de nouvelles : voilà ce que la politique doit à tous et en particulier à la nouvelle génération. Les adaptations tardives et trop hésitantes du système de retraite à l’évolution démographique laissent déjà entrevoir les créances que devra supporter la jeune génération. Compte tenu de l’endettement très élevé de l’État allemand, un sixième des recettes est déjà absorbé par les coûts qu’il faut payer. Les hommes politiques de tous horizons qui préconisent des programmes de rigueur — un discours qui domine actuellement le débat politique en Allemagne — ont des airs d’acteurs jouant sur le mode de l’absurde, parce qu’il s’agit en fait de ne pas dépenser des sommes qui n’ont pas encore été gagnées. Qu’adviendra-t-il de la génération qui n’a jamais signé de "contrat de génération" et qui devra pourtant payer la facture ? Elle ne pourra pas refuser d’assumer cet héritage. Au contraire, c’est elle qui devra subir le lourd fardeau que représente cette accumulation de dettes.

C’est donc à la génération actuelle qui, aujourd’hui encore, détient les postes de direction dans les entreprises et qui est aux commandes de la politique, qu’incombe la responsabilité de ne pas transmettre aux plus jeunes ce fardeau insupportable aussi bien sur le plan financier qu’écologique.

Il est donc nécessaire de changer de cap économique. Le temps est arrivé où il faut que nous accordions une plus grande place à la prévoyance privée dans la protection sociale, compensée par une baisse des cotisations ainsi que par une réduction des subventions et des privilèges visant à diminuer les impôts. Les réductions fiscales assorties de baisses de cotisations permettront à l’individu d’accéder à une nouvelle liberté et garantiront sa propre prise en charge.

Certes, cette réflexion rétrospective sur les fondements de l’économie de marché suppose une sérieuse remise en question. Mais sans ces fondements, notre intégration dans un système économique compétitif (système dont de nombreux membres de la CDU/CSU se sont détournés depuis longtemps) risque d’être compromise. Ludwig Erhard, le père du miracle économique allemand, en était déjà conscient quand il affirmait: "La prospérité pour tous et la prospérité par la concurrence sont deux éléments indissociables. Le premier postulat détermine l’objectif à atteindre. Le second définit le moyen qui mène à ce but." C’est en ces termes que la CDU/CSU devrait revoir et redynamiser sa réflexion. Plutôt que de se borner à pratiquer une politique de répartition, il faut qu’elle s’oriente vers une politique garantissant le meilleur contexte pour l’action économique.

L’euro menacé par l’incapacité des États- providence

Ce raisonnement n’est pas régi par les seules nécessités du moment de la politique intérieure. Si l’Allemagne souhaite réaliser l’Union économique et monétaire (UEM), elle doit s’efforcer de respecter les critères de convergence. Dans le contexte économique ambiant, le débat sur la stabilité monétaire,tel qu’il passionne actuellement les Allemands, prend des allures fantomatiques. Le plus grand danger qui pourrait menacer la stabilité d’une monnaie unique européenne ne réside pas dans l’introduction de l’euro, mais dans l’incapacité des États-providence à appliquer les réformes nécessaires.

L’application de ces réformes est la condition sine qua non pour accélérer le processus d’approfondissement et d’élargissement de l’Union européenne. Les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est comptent sur l’Allemagne pour soutenir leur candidature à l’adhésion. Mais si, à maintes reprises, on a déclaré vouloir faciliter leur entrée dans l’UE, il faut aujourd’hui y mettre un bémol. Sans réformes préalables, l’entrée de ces nouveaux États membres dans l’Union européenne risquerait de conduire tout droit à sa dislocation.

Politique économique et politique européenne sont étroitement liées ! Malheureusement, jamais Helmut Kohl n’a su gérer ce rapport ou en apaiser les tensions. Rétrospectivement, on se rend compte qu’il a conclu ses compromis politiques au détriment de la politique économique, tellement il était convaincu qu’il y aurait toujours un moyen de trouver les fonds nécessaires. La politique économique a donc toujours été assujettie aux autres domaines de la politique pour n’être réduite qu’à l’état de politique fiscale. Quant à la politique monétaire, même si elle est importante, elle n’est pas tout: la Bundesbank, aussi respectable soit-elle, ne peut se substituer à un ministre de l’Économie ou à son programme économique. Redécouvrir et repenser notre politique économique, c’est le défi que nous devons relever. Il y va du maintien de la liberté et de la prospérité en Allemagne et en Europe. Mais il nous reste encore un long chemin à parcourir. Car si nous voulons changer de cap économique, nous devons aussi changer de mentalité. Une politique où le plus fort est celui qui prend fait et cause pour quiconque demande une rente de situation ne correspond pas à l’état d’esprit que requiert l’économie de marché.

La CDU/CSU doit se détacher du cartel des corporatismes et des groupes de pression. Elle doit replacer l’individu au centre de ses priorités. C’est ainsi que les politiques pourront à nouveau se faire l’écho de la majorité (silencieuse) d’un électorat qui éprouve de plus en plus de difficultés à voter pour eux.

 

Traduit de l’allemand par Marc Ferrant

Publié dans la Revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Allemagne