L'Allemagne : La réforme économique et sociale en Allemagne

Pour retrouver la croissance et le plein emploi, l’Allemagne a besoin de réformes en profondeur. Même si ses atouts sont multiples, elle souffre d’un manque de vision à long terme lui permettant de saisir toutes les opportunités de la globalisation des marchés. La proposition du SPD, telle qu’elle est exprimée par la voix de l’un des conseillers d’Oskar Lafontaine, est donc de mettre en place une double stratégie fondée à la fois sur la relance de l’offre et de la demande au lieu de se cantonner à réduire les dépenses budgétaires, comme le fait actuellement le gouvernement sous couvert pour l’Allemagne d’arriver à remplir les critères de Maastricht. Pour réussir, cette stratégie devra faire une large place à l’initiative privée.

À l'aube du XXIe siècle, l’Allemagne est confrontée à un grand nombre de problèmes qui n’ont toujours pas trouvé de solutions. Un an et demi avant les prochaines élections au Bundestag, il faut se rendre à l’évidence : le gouvernement Kohl n’a pas de vision claire sur l’avenir de notre pays et il est dans l’incapacité d’appliquer des réformes de fond.

Tous les chiffres sont là pour le prouver : certes, l’Allemagne continue à être la plus grande puissance économique européenne. Mais elle est aussi en proie à l’insécurité et à la peur de l’avenir. Notre pays possède un potentiel énorme de connaissances,de compétences et de capitaux. Cependant, nos performances économiques sont bien inférieures à nos réelles possibilités.

Un taux de chômage inquiétant

L’Allemagne n’avait jamais connu un taux de chômage aussi élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1997, le nombre de sans-emploi atteindra 4,2 millions de personnes, ce qui représente, par rapport à la population active, un taux de chômage d’environ 11 %. Le chômage est un mal qui gangrène notre structure sociale. Il grève les ressources financières de l’État et accroît son endettement. Tous les indices tendent à prouver qu’en 1997 l’Allemagne ne parviendra pas à remplir les critères d’endettement du traité de Maastricht tels que le ministre des Finances, Theo Waigel, les interprète, c’est-à-dire: "3,0 % égale 3,0 %" (montant du déficit actuel de l’État par rapport au produit intérieur brut).

Par ailleurs, un taux de chômage élevé et persistant menace de faillite les systèmes de sécurité sociale. Les cotisations qui financent les retraites, l’indemnisation du chômage et l’assurance-maladie continuent à augmenter. Parallèlement, on assiste à une remise en cause des prestations, qui sont de plus en plus réduites. Mais le chômage constitue également un facteur dangereux parce qu’il favorise la montée de la violence et de l’extrémisme politique. Les partis démocratiques allemands observent avec inquiétude les situations française et autrichienne: Le Pen et Halder ont montré à quel point il est possible de récupérer politiquement les tensions sociales. Les médiocres résultats obtenus par les "Républicains" d’extrême droite aux élections municipales de Hesse, le 2 mars dernier, tendent toutefois à prouver que la démocratie allemande a des assises plus solides que nombre d’observateurs voudraient bien l’admettre.

Moderniser l’ex-RDA

Sept ans après la réunification allemande, force est de constater que l’unité intérieure du pays n’est pas encore réalisée. Malgré les efforts importants des nouveaux Länder et en dépit des énormes transferts de fonds de l’Ouest vers l’Est,la remise à niveau économique de l’ex-RDA s’est sensiblement ralentie. Et, malgré d’indéniables performances, l’harmonisation rapide et générale des conditions de vie promise par le gouvernement Kohl au début de la réunification s’est avérée être une vaine promesse. La modernisation de l’ex-RDA restera encore longtemps l’une des priorités du programme économique de l’Allemagne.

Une des grandes difficultés actuelles réside dans l’incapacité du gouvernement et de la plupart des responsables économiques à s’adapter à la globalisation des marchés. Au lieu d’en saisir avec détermination les opportunités, ceux-ci préfèrent se cantonner dans une stratégie défensive. Le credo économique actuel — baisse des salaires, remise en cause d’acquis sociaux, baisse de l’imposition des entreprises, statu quo en matière de politique sur l’environnement ou coupes budgétaires — ignore l’impact que ces mesures peuvent avoir sur l’ensemble de l’économie et affecte les investissements dans la recherche, les sciences ou l’éducation qui constituent, pourtant, une garantie pour l’avenir.

Comment faire pour que l’Allemagne retrouve la croissance et le plein emploi ? Ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouveau départ, d’un renouveau politique qui soit fatal à l’actuel gouvernement trop enclin à se complaire dans un "système de débrouille". Aussi le temps est venu d’adopter une politique de réformes capable de mobiliser toutes les énergies et de contribuer à la modernisation de l’ensemble de l’économie, de l’État et de la société.

Toutes les politiques économiques mises en place dans le monde au cours de ces dernières décennies tendent à prouver que ni le contrôle de la demande (principe typiquement keynésien), ni la politique de l’offre (telle que la défendaient Margaret Thatcher, Ronald Reagan et, aujourd’hui encore, Helmut Kohl) ne sont adaptés à la complexité de nos économies ouvertes et modernes. Les leçons que l’on peut tirer de l’analyse des cycles économiques devraient, une fois pour toutes, être mises en pratique dans notre politique économique : c’est à une double stratégie fondée sur une politique de l’offre et de la demande qu’il faut que nous recourions.

Si nous voulons garantir le bien-être et le plein emploi, alors il faut cesser de miser sur des coûts moindres que ceux des pays en pleine croissance comme l’Inde ou la Chine. Sur des marchés globalisés extrêmement concurrentiels, les pays industrialisés n’ont qu’une seule issue : ils doivent être meilleurs.

Une double stratégie fondée sur l’offre et la demande

Le succès économique de l’Allemagne s’explique surtout par la très grande inventivité de ses chercheurs, de ses techniciens ou de ses ingénieurs ainsi que par les qualifications de haut niveau et les performances de sa main-d'œuvre. Nous devons et pouvons miser sur ce potentiel humain pour mettre au point des nouveaux produits et des nouveaux procédés de fabrication qui assureront notre succès sur les marchés mondiaux de demain. La priorité des priorités pour l’Allemagne est donc d’accorder plus de moyens à la recherche, au système éducatif et aux sciences. De même devons-nous consentir davantage d’investissements à la formation professionnelle et à la formation continue.

Il n’y a pas de contradiction entre renforcer ces investissements sur l’avenir et consolider les finances de l’État. Car une politique draconienne, et à court terme, de réductions budgétaires ne peut pas à elle seule assainir les dépenses publiques. Le fait de s’engager dans des programmes de rigueur, sans chercher à éliminer l’origine structurelle de l’endettement de l’État, nous enfoncera au contraire davantage. La lutte contre le chômage doit être au cœur de cette stratégie d’assainissement des dépenses publiques. Seul un meilleur taux de croissance combiné à une baisse du chômage pourrait permettre d’atteindre un tel objectif.

Pour contribuer à cette reprise, nous devons également moderniser l’État et simplifier le fonctionnement de notre administration. Les nouveaux défis sociaux et économiques nécessitent un nouvel équilibre entre intervention de l’État et initiative privée : là où des fonctions sociales peuvent être assurées par l’initiative privée et par l’engagement personnel des citoyens, l’État démocratique doit laisser autant de liberté d’action que possible. Du fait de l’appauvrissement des sources de financement, les prestations publiques sont aussi mises sur la sellette. Les responsables politiques doivent donc dire ouvertement et honnêtement aux citoyens qu’ils doivent moins attendre de l’État. Bien des choses qui seraient souhaitables ne peuvent plus aujourd’hui être financées.

De même est-il important de prendre en compte la notion de rentabilité dans les prestations sociales et d’en préciser la nature. Nous devons trouver un nouvel équilibre entre solidarité et subsidiarité, entre système de sécurité sociale et système de responsabilité privée. Quand bien même le besoin de réformes se fait sentir, il ne faut pas oublier que l’État social, au sens moderne du terme, doit continuer à être le garant de la paix sociale. Loin d’être des luxes superflus, la sécurité sociale et la paix sociale sont des avantages comparatifs déterminants pour l’économie allemande. C’est en ce sens que la SPD, qui prône une politique économique fondée sur la raison, défend les principes éprouvés de "l’économie sociale de marché", contrairement aux forces conservatrices de ce pays qui souhaitent éradiquer le caractère social de ce système.

Les pertes de salaires et l’imposition record des salariés, provoquées par l’augmentation continue des impôts et des prélèvements sociaux, ont sérieusement affaibli la conjoncture nationale. Les exportations sont en plein essor,mais la demande intérieure est trop faible. C’est la raison pour laquelle le SPD souhaite mettre en place, aussi vite que possible, des réductions d’impôts profitant aux salariés et aux familles qui verront ainsi leur pouvoir d’achat augmenter. Dès que la demande repartira, les entreprises recommenceront à investir et à créer des emplois. La baisse des charges sociales, également préconisée par le SPD, participera aussi à cette dynamique. Ce chapitre sur la demande intérieure — partie intégrante de notre double stratégie fondée sur la politique de l’offre et de la demande — est inscrit à notre "programme de réformes fiscales et sociales pour 1998".

Voilà donc les grands travaux auxquels la politique allemande va devoir s’atteler. Mais ces réformes nationales ne sont pas suffisantes: elles devront également être accompagnées par des adaptations dans la politique internationale. Face à la globalisation des marchés, les conservateurs ont répondu par la seule logique d’une stratégie défensive, c’est-à-dire par l’élaboration d’un programme de réduction des coûts. Cette méthode est un leurre. Car, même si la concurrence déflationniste à laquelle tous les pays se livrent aujourd’hui sans relâche se traduit momentanément par une baisse des salaires, une baisse de l’imposition des entreprises voire une baisse du niveau social, elle augure en réalité de l’avènement d’une spirale dangereuse dont personne ne sortira victorieux.

Faire l’UEM selon les critères de Maastricht

La réponse à la globalisation des marchés n’est pas de "renationaliser" la question politique, et il ne s’agit pas non plus d’adopter une attitude protectionniste. Non: la seule solution à l’internationalisation de l’économie ne peut passer que par une intensification de la coopération internationale dont le but est de favoriser la croissance et l’emploi. Il faut donc arriver à définir un cadre international pour qu’entre des entreprises ayant des performances et des projets différents puisse s’exercer une concurrence juste et libre. Les pratiques actuelles de dumping social et environnemental entravent le fonctionnement du marché international du travail. Les dévaluations monétaires, tout comme les réductions fiscales compétitives, dérèglent le jeu de la concurrence. Ces pratiques, qui ne servent les intérêts de personne, ont pour effet de précariser la situation des salariés.

La globalisation mondiale de l’économie doit être organisée selon des principes d’économie sociale et écologique de marché. De même que l’on doit imposer, à l’échelon international, des normes sociales et environnementales. Sont également indispensables : l’harmonisation internationale de la politique fiscale, de l’imposition des entreprises et celle des revenus du capital. Par ailleurs, les taux de change doivent être stabilisés de façon durable. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons mettre un terme à la concurrence déflationniste entre les États et parviendrons à créer un filet de sécurité autorisant les entreprises à se livrer une concurrence loyale sur la base de la qualité de leurs prestations.

Les institutions internationales habilitées à mettre en place de tels systèmes économiques existent déjà : en premier lieu, l’Union européenne, mais aussi l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Bureau international du travail (BIT), l’ONU, l’OCDE et le G-7. Bref, tous les forums internationaux où se retrouvent les grandes puissances industrielles. L’objectif est clair. Les moyens sont disponibles. Alors pourquoi feint-on d’ignorer que la globalisation ne doit pas forcément entraîner une confrontation entre les États ? Bien au contraire:elle nécessite une cohabitation plus harmonieuse dans le cadre de la coopération internationale.

Oskar Lafontaine, secrétaire général du SPD, a été le premier à développer publiquement ce concept de "coopération internationale". Conformément à cette logique, la social-démocratie allemande a décidé d’apporter un soutien franc et massif à l’Union économique et monétaire (UEM). Les considérations politiques et économiques parlent en faveur de l’UEM. L’euro, de par sa stabilité, favorisera la croissance et l’emploi, et permettra aux Européens de profiter pleinement des avantages du Grand Marché intérieur. Contrepoids au dollar et au yen, l’Union monétaire européenne sera aussi le pilier d’un nouveau système monétaire mondial plus stable. Il faut donc tout mettre en œuvre pour être au rendez-vous du 1er janvier 1999,date butoir de l’Union monétaire, en respectant les critères de convergence stipulés par le traité de Maastricht.

L’Union monétaire constitue aussi une chance historique pour l’union politique européenne. L’introduction de la monnaie unique contribuera à donner une nouvelle dimension à l’intégration politique de l’Union européenne et démontrera à tous ses citoyens que le temps des confrontations nationales est à jamais révolu. L’avenir des peuples européens a un nom : l’Europe.

Cet article reproduit l’opinion personnelle de son auteur et n’engage que lui.

Traduit de l’allemand par Marc Ferrant

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier l'Allemagne