Industries de la communication : Panoptique de la politique audiovisuelle européenne

Le paysage audiovisuel européen est en pleine transformation. La vieille rivalité entre grands groupes de communication privés cède graduellement le pas pour faire place à des coopérations de plus en plus vastes. Dominée par le débat sur la déréglementation, la télévision européenne du prochain siècle n’a pas encore trouvé sa voie. Mais, d’ores et déjà, sa vocation à renforcer l’intégration culturelle du continent s’affirme, un peu à la manière de la monnaie unique pour l’intégration économique.

Aucun pays européen n’échappe aujourd’hui à la redéfinition de son espace audiovisuel. Sous l’impulsion de la Communauté économique européenne, la politique audiovisuelle européenne s’affirme depuis 1986 avec les programmes EUREKA puis MEDIA. Les tensions apparaissent, de façon récurrente et permanente, entre les promoteurs d’une télévision empreinte de libéralisme britannique et les partisans d’un dirigisme à la française imposant un quota d’émissions européennes par station. En novembre 1996, le Parlement européen, devenu tribune de ce conflit d’intérêts, a consacré la victoire finale de la position ultra- libérale. Dans un contexte où les finalités d’une télévision européenne sont encore mal définies, le débat de la déréglementation détermine largement l’avenir du paysage audiovisuel européen. Celui-ci, dans une Europe élargie à 39 pays, représente un potentiel de 1 000 stations de diffusion, profite à une audience de 300 millions de personnes et demeure potentiellement le plus large marché audiovisuel au monde. Qu’elle soit hertzienne, câblée ou diffusée par satellite, la télévision constitue un facteur de développement économique, social et culturel intracommunautaire majeur, sinon unique. Nul n’ignore le rôle que la télévision occidentale a joué en contribuant à l’ouverture culturelle des pays d’Europe centrale, bien avant la chute du mur de Berlin en 1989.

Trois axes majeurs de développement

L’évolution des techniques audiovisuelles à la fin des années 80 amène les institutions européennes (Commission européenne, Conseil de l’Europe), les États membres jusqu’aux Régions elles-mêmes à développer les trois axes majeurs de la politique audiovisuelle européenne: un axe technologique (Télévision haute définition puis Télévision numérique), un axe réglementaire avec la Directive communautaire "Télévision sans frontière" et la Convention européenne sur la télévision transfrontalière, un axe de coopération avec les programmes de coopération EUREKA et de production télévisuelle MEDIA. La multiplicité des statuts juridiques et des formes de coopération que l’audiovisuel gagne dans l’économie de l’information m’invite à qualifier la télévision européenne du prochain siècle de "panoptique". L’expression est inspirée du "système panoptique de surveillance", mis en place à partir d’un lieu stratégique où le champ de vision est le plus large possible. La télévision panoptique, dans le coin le plus reculé du continent, d’où l’on peut, d’un coup d’œil, embrasser le monde, devient peu à peu comme une tour centrale au sommet de laquelle on peut tout voir. Les petits écrans, eux-mêmes, constituent les pôles panoptiques de nos foyers. Panoptique enfin sur le plan fonctionnel, la télévision offre, de plus en plus, trois grandes facettes: l’information, l’achat et la vente de biens et services, l’éducation. Ces nouvelles facettes de la télévision se complètent et se développent peu à peu pour offrir, comme la cybernétique, un panoptique de services : c’est aussi le début d’une télévision interactive interpellant le téléspectateur.

Les conditions de production de l’image — ainsi que de l’écrit qui investit l’image — s’affirment dans les nouvelles réglementations communautaires et des conventions européennes comme l’expression de la pensée libérale de la transmission de l’information d’après-guerre. Les États membres sont invités à créer une télévision qui ne soit plus l’expression de dépendances ou de dominations. Pour affirmer indépendance et transparence de l’information audiovisuelle, améliorer la connaissance de l’environnement international des télévisions nationales et locales circonscrites pour la plupart dans un champ national ou un bassin linguistique bien défini, 33 États membres ont créé, en décembre 1992, l’Observatoire européen audiovisuel,une nouvelle institution européenne de service public à Strasbourg. Les services de l’Observatoire ont été conçus pour collecter et faire circuler les informations existantes, juridiques ou financières, en complément des programmes de développement audiovisuel européens tels que EUREKA Audiovisuel, EURIMAGE et MEDIA. L’Organisation CIRCOM Régional forte de 372 stations de télévision régionale et sa base de données d’échange de produits télévisuels, le Fonds de coproduction EURIMAGE du Conseil de l’Europe, la première chaîne bilingue franco-allemande d’ARTE, contribuent ensemble au renforcement d’un premier pôle audiovisuel original et présentent un avant-goût du développement des services et des modes de fonctionnement de la télévision panoptique européenne.

Vers une coopération concertée

La concurrence systématique des chaînes de télévision modifie fondamentalement la nature des données dans le paysage audiovisuel européen: la mission d’une chaîne se redéploie en fonction d’un élargissement des services spécifiques que la chaîne peut offrir à ses usagers. Le panoptique audiovisuel permet de mettre en valeur le foisonnement économique, social et culturel européen autour d’une pratique de la communication télévisuelle, pas nécessairement plus longue, mais relativement plus intense et variée, le téléspectateur européen consacrant en moyenne 500 heures par an au petit écran.

Quels scénarios s’offrent pour le développement de la télévision panoptique: une domination ? une indépendance ? Les relations des télévisions fondées sur la concurrence des chaînes, intensifiée dans les années 80, évoluent peu à peu vers une coopération structurée depuis 1990, à défaut, une première concertation entre les concurrents, suite à l’apport significatif de l’audiométrie. Le programme communautaire MEDIA a mis en place depuis le début de la décennie des volets opérationnels de programmations communautaires dont les producteurs et diffuseurs peuvent bénéficier financièrement pour encourager la coproduction européenne. Il s’agit des aides mises en place par le Fonds européen du script, le Bureau européen de diffusion des programmations, l’Espace vidéo européen, les programmes BABEL ou GRECO, le Groupement européen pour la circulation des œuvres, autant d’expressions très concrètes de la coopération audiovisuelle. Enfin, MEDIA lance deux volets innovants EAVE (European Audiovisual Entrepre-neurs) sur le thème des principaux aspects de la production et, en matière de formation, une école MBS (Media Business School) qui présente les grandes tendances du marché audiovisuel. L’Europe de la production et des programmes consacre 400 millions d’écus pour les cinq années à venir tandis que le fonds EURIMAGE du Conseil de l’Europe a déjà réalisé 50 coproductions distribuant au total 22 millions d’écus.

La télévision panoptique et paneuropéenne est l’expression d’une volonté politique communautaire, non dominatrice, maintenant dans la pluralité de la pensée journalistique la recherche d’une indépendance politique ou financière de la production audiovisuelle. Cette politique audiovisuelle lance un défi à l’Europe des groupes de communication (CLT, groupe Kirch, Bertelsmann, FININVEST…) qui connaissent des modifications structurelles du fait de la déréglementation européenne. Le statut de propriétaire privé, par la détention du capital social, de chaînes hertziennes, câblées ou diffusées par satellite se renforce, parallèlement à la multiplication des sources de financement (publicité, cotisations de la télévision à péage ou d’autres ressources commerciales, droits à la cession de programmes). L’activité économique qui pèse le plus lourd dans l’économie du plus petit pays européen, le Luxembourg, avec la puissante Compagnie luxembourgeoise de télévision (CLT, 13 milliards de francs de CA en 1995), oblige ce géant de l’audiovisuel, suivant de près le succès des satellites d’ASTRA, à innover constamment en recherchant de nouvelles alliances et en développant de nouveaux produits. FININVEST, deuxième groupe de communication en Europe, après Bertelsmann, est constitué de plus de 300 sociétés contrôlées à 100% par la famille Berlusconi cumulant… un endettement considérable du groupe pour faire face à la déréglementation de l’audiovisuel par une constante "fuite en avant". Bertelsmann détient en Allemagne des parts importantes dans dix chaînes de diffusion, et son activité de producteur de télévision s’affirme par le biais de la Société UFA Film und Ferseh. Là encore, la stratégie du groupe allemand se diversifie. Même si Bertelsmann contrôle pour le moment la totalité du marché de la télévision payante en Allemagne et renforce son positionnement dans le cadre de la production télévisuelle, la concurrence s’annonce rude pour le groupe depuis l’ouverture de l’Europe à l’Est et la présence d’un consortium de onze chaînes régionales des Länder, autonomes sur le plan de la gestion et de la programmation et regroupées dans le groupement de travail ARD, première chaîne de télévision.

Un défi à l’Europe des groupes privés

Lié à une multitude de nouvelles missions, le panoptique de l’audiovisuel communautaire se développe aussi au travers de ses nouvelles capacités offertes par les réseaux câblés. La télédistribution n’a pu développer son plein potentiel depuis la transmission par fibre optique en 1978, mais, relayée par le mode numérique de transmission des données, elle gagne un nouveau souffle dans les pays nordiques. La téléphonie, permettant l’interactivité client/fournisseur, apporte sa complémentarité avec les nouvelles techniques de petit écran. La France reste sur un positionnement à la pointe des techniques de l’audiovisuel, construit le satellite, propose l’architecture des réseaux, trouve des applications immédiates dans le cadre de la technologie coaxiale et… cultive son paradoxe et sa crainte d’autoriser la diffusion des programmes et services étrangers. Or la télévision panoptique, clé d’accès au marché intérieur de l’Europe de l’audiovisuel, détenant 30% du marché mondial de l’information,ne repose déjà plus sur le seul acquis technologique: il faut un intense développement des programmes et des services auprès des nouveaux usagers. Avec une politique de dérégulation, le développement des services interactifs télévisuels et de la visiophonie, l’Europe de l’audiovisuel doit satisfaire l’usager ou l’abonné pris quasi individuellement. La télévision panoptique s’adresse désormais à un public segmenté et diversifié, le mode de perception des recettes de l’audience se diversifie, les services se démultiplient, l’écrit investit l’image dans les programmes.

La spécificité française de la politique des quotas limitant l’accès aux programmes étrangers constitue implicitement une crainte devant l’inconnu, le différent, l’autre, telle qu’elle apparaît dans les décrets Tasca de 1992. La définition française de l’œuvre comptant pour les quotas est beaucoup plus stricte que dans les autres pays de l’Union européenne: "Il s’agit des œuvres qui sont réalisées intégralement ou principalement en version originale en langue française." Seuls 70 des diffuseurs européens sur près de 500 ont respecté les proportions fixées par les quotas de production européenne.

Rechercher la position panoptique d’un diffuseur dans un espace audiovisuel européen doit nous inviter à aborder une interrogation, une hypothèse: la maîtrise de l’inconnu ne viendrait-elle pas à être de mieux en mieux cernée avec la pratique de la communication télévisuelle au niveau européen ? En 1997, on parle encore "PAF", paysage audiovisuel français, où libéralisation des ondes doit aller de pair avec l’amélioration de la qualité des programmes. Qu’en est-il de son élargissement? Aujourd’hui, seul Canal + se développe avec le succès que l’on connaît, hors des frontières de l’Hexagone. Où sont les priorités de développement des chaînes nationales hors de France? Le discours dominant, au moment des discussions budgétaires des chaînes en 1996, ressemble à un combat d’arrière-garde où les chaînes s’épient réciproquement pour consolider leurs budgets sur des positions d’audience calculée exclusivement sur le plan hexagonal. Hormis la chaîne Canal +: l’une des plus belles réussites européennes de l’audiovisuel, largement associée à la stratégie du panoptique audiovisuel à l’européenne, soit par câble, soit par satellite, offrant ses multiples services, telle une fusée, a décollé depuis cinq ans à la conquête de l’espace européen, comptant près de 9 millions d’abonnés en France en ajoutant ses filiales étrangères. Créant, en 1992, le Canalsatellite chargé de commercialiser le bouquet de chaînes, sa diversification à l’étranger conforte une position importante en tant que chaîne cryptée: 200 000 abonnés en Belgique, 830 000 en Espagne, 800 000 en Allemagne. Canal + est enfin parti à la conquête de l’Afrique (Sénégal, Tunisie, Gabon, Côte-d’Ivoire), comptant environ 450 000 abonnés. La chaîne progresse annuellement de 10% pour 9 milliards de francs au prix d’un investissement annuel de 3 milliards et figure à l’une des meilleures places du panoptique audiovisuel européen.

S’insérer dans le paysage audiovisuel européen à l’image de Canal + ou de la chaîne franco-allemande ARTE, participer à la création d’un nouvel ordre télévisuel, prendre conscience des nouvellespotentialités offertes par les atouts de la télévision panoptique européenne fortement reliée par la circulation de l’image et de l’écrit, notamment celle répercutée par les satellites, constitue la stratégie la plus payante pour être encore présent sur la liste des producteurs ou diffuseurs d’ici une courte décennie.

La politique audiovisuelle européenne doit encore apporter des réponses propres au maintien de la production télévisuelle du continent, élargie et compétitive, sans pouvoir hiérarchiser les intérêts et les quotas, débattre du bon ou du mauvais usage de la télévision. Il se peut que nous soyons toujours victimes d’un sentiment de claustration et de repli qui, malgré les médias, domine la mentalité contemporaine sur des valeurs culturelles non partagées. Ou tout simplement parce que les communautés vivent encore repliées sur elles et n’ont pas conscience des chances que recèle une plus grande ouverture sur leur environnement international. En France particulièrement, où nous sommes encore attachés à une certaine idée de monopole du service public, cela veut toujours dire qu’il y aurait la télévision d’un côté qui serait neutre, de l’autre les pouvoirs publics se l’appropriant exclusivement "pour contrôler ce que les médias font aux gens". De sorte qu’en France il ne serait pas possible de développer aisément le statut panoptique européen de la télévision, contrôlée sur le plan national comme la loi Toubon protège la langue française de l’anglicisme. Que reste-t-il comme vigueur pour la conquête de nouveaux marchés ? La force d’expansion n’appartient-elle qu’aux seuls "groupes de communication privés" ? Interprétation réductrice mais la justesse de cette interprétation se veut être à la mesure de sa simplicité. La France craignant l’invasion des émissions étrangères devrait prendre l’initiative de se positionner sur le paysage audiovisuel européen avec d’autant plus de force et de conviction. Elle le ferait, à l’image de Canal +, excellemment et renforcerait la spécificité de sa télévision nationale plus qu’elle ne la perdrait.

La fin de la politique des quotas

L’augmentation des interactions et des complémentarités du panoptique audiovisuel européen va définitivement dans le sens de l’effacement, de l’isolement, de toute politique des quotas à la française. Le panoptique d’un large bouquet de chaînes sur nos écrans entraîne aussi de façon croissante une "autorégulation" du système: trop de concurrence tue la concurrence. Peut-être existe-t-il, là encore, la "main invisible" d’Adam Smith pour réguler un marché audiovisuel européen? Le panoptique télévisuel, par bouquet de chaînes et services en interactions offrant jusqu’à 40 boutons à "zapper", se constitue peu à peu en un système économique performant. La télévision européanisée, segmentée et diversifiée, est un exemple de jeu positif où l’acquis communautaire, la dimension européenne qu’offre une position panoptique pour une télévision à audience élargie et aux services renforcés ne sont plus remis en cause. En outre, l’Union européenne est aussi dépendante d’un sous-système audiovisuel qui fonctionne bien ou fonctionne de façon intégrée. Pour cette raison, le nouveau statut panoptique de notre système audiovisuel, passant de la télévision nationale couleur à une télévision européenne multicolore, est aussi indispensable pour l’intégration culturelle du continent que l’est la monnaie unique pour l’intégration économique. Le statut panoptique du paysage audiovisuel permet de remplacer concurrence des chaînes et anarchie par coopération et organisation comme le développent les nombreux volets des programmes EUREKA ou MEDIA. Enfin, les grands monopoles nationaux rentrent dans une stratégie de coopération et de partage de capitaux (FININVEST, BETA TAURUS, Bertelsmann, Bouygues…) conforme aux règles du grand marché intérieur européen.

Stratégie gagnante de l’audiovisuel européen, car cela tient à la nature même de toute information en position panoptique: "plus on en donne et moins on en perd" car il n’y a pas de perte d’information, mais des améliorations de la qualité de celle-ci par développement synergétique.

Dans le cadre d’une approche globale, la télévision européenne se situe d’un point de vue philosophique et civilisationnel, en tant qu’instrument de communication, à la charnière des grandes valeurs européennes politiques et morales de la démocratie et des droits de l’homme. Le pluralisme informationnel, le spiritus movens de l’Europe audio-visuelle compte énormément au niveau mondial. Il a une valeur universelle sans que le panoptique de la télévision européenne ne constitue un ordre orwellien. En poursuivant la démocratisation des rapports internationaux, en appuyant indéfiniment son attachement aux droits de l’homme et du citoyen, la télévision européenne restera un modèle de référence au monde sur la "manière audio-visuelle" de communiquer. La nouvelle télévision européenne, ainsi débarrassée de ses tabous d’invasion d’émissions étrangères, peut devenir un programme d’actions, tel que les premiers programmes EUREKA et MEDIA en indiquent la voie.

Publié dans la revue l'Année Européenne 1997, dans le dossier Industries de la communication