Rencontre entre M. Enrico Letta, ex-président du conseil italien, et le Groupe des Belles Feuilles

Enrico Letta, ancien président du conseil italien, est venu à la rencontre du Groupe des Belles Feuilles (GBF) le lundi 1er juin au Palais du Luxembourg. Pour l’ancien homme d’état et ex-président du conseil scientifique du think tank européen EuropaNova, c’était l’occasion de marquer son arrivée à Paris, en amont de sa prise de fonction en septembre 2015 au sein de l’Ecole des Affaires Internationales de Sciences-Po Paris. M. Letta, économiste de formation, a également saisi cette opportunité pour évoquer les idées qu’il développe dans son dernier ouvrage, “Andare Insieme, Andare Lontano”, (“Marcher Ensemble, Aller Loin”) paru au mois d’avril chez Mondadori, et nourrir ainsi le débat sur l’actualité comme sur l’avenir du projet européen.

A travers un discours ponctué d’anecdotes pleines d’humour sur ses rencontres avec d’autres dirigeants européens et mondiaux, M. Letta a offert au GBF ses perspectives sur quelques grands thèmes au centre des discussions sur l’Europe : la place du Vieux Continent dans une économie mondialisée, les travers de nos modèles politiques, l’avenir de la jeunesse et le rôle des institutions. Enrico Letta a également pu développer, en répondant aux questions des membres du GBF, son point de vue sur les efforts à entreprendre afin de relever les défis actuels.

L’analyse de M. Letta commence par le constat d’une Europe en perte de vitesse face à des acteurs internationaux de plus en plus imposants qui ont su se faire leur place dans l’économie mondialisée. “Les chiffres des vingt dernières années montrent que chacun des pays européens, tout seul, n’a aucune chance de survivre dans ce siècle de grands changements mondiaux.” Chiffres à l’appui, M. Letta explique que l’ère de domination économique occidentale s’achève, puisqu’en 2016, les fameux BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine) détiendront 33% de l’économie mondiale contre 32% pour le couple Europe-Etats-Unis. Le premier défi est donc celui de la mondialisation, selon M. Letta, et la nécessité qu’elle implique de resserrer les rangs du collectif européen. C’est d’ailleurs cette nécessité qui a inspiré au futur professeur de Sciences-Po Paris le titre de son livre, et son incipit: “il est un proverbe européen que j’applique à l’Europe comme à la politique italienne - si l’on veut aller vite, il faut le faire tout seul; si l’on veut aller loin, il faut le faire ensemble.

Une observation qu’il fait en tant qu’économiste, donc, mais aussi en tant que défenseur des valeurs européennes. Et d’abord celle de l’attachement au savoir-faire traditionnel et local, tant un enjeu économique qu’un impératif de préservation du patrimoine culturel du vieux continent : “Quand nous mangeons quelque chose, cela porte le nom de l’endroit où il a été fait, alors que chez les autres, on dit : ‘donne-moi ta recette et je le fais de la même façon chez moi’. Pour nous, l’histoire des générations qui nous ont précédées est dans le produit.” La prise de parti de M. Letta en faveur de la qualité du “Bianco Friulano” et du “Parmigiano Reggiano”, tout comme du Camembert, semble être un reflet des difficiles négociations autour du traité de libre-échange transatlantique. Les produits italiens souffrent en effet de la concurrence de leurs imitations américaines : selon M. Letta, si l’Italie vend aujourd’hui pour 2,8 milliards d’euros par an de produits agro-alimentaires aux Etats-Unis, le marché américain total des produits avec une appellation “à consonance italienne” serait neuf fois plus volumineux.

La qualité des produits serait donc une affaire de valeurs mais également une prise de parti face à la concurrence internationale et à la course à la médiocrité. L’enjeu ? Peut-être une forme de respect de soi, face à des partenaires particulièrement pressants qui voudraient diriger l’Europe à la place des européens. Tel M. Obama, qui somme les européens “d’en finir avec l’audiovisuel,” selon des propos rapportés par Enrico Letta. Selon ce dernier, un choix s’impose pour les européens : être “rule-taker” ou “rule-setter” - “être ceux qui  prennent et appliquent les règles que les chinois ou les américains ont décidé, ou être ceux qui font les règles du monde.” Le message est clair : les européens doivent s’unir, pour protéger leur économie comme leur valeurs. Valeurs européennes que M. Letta fait l’effort d’expliciter : la démocratie, les droits des travailleurs, les “choix sur les questions climatiques et sur l’environnement,” la qualité des produits agro-alimentaires, mais aussi l’aide aux réfugiés. “On ne peut pas défendre le camembert et le parmigiano et laisser mourir des gens dans la Méditerranée, c’est une contradiction évidente.”

Ainsi M. Letta témoigne de son engagement en faveur de ces causes qu’il a défendues en tant que cadre du Parti Démocrate italien puis en tant que chef de gouvernment. Mais c’est à dessein qu’il évoque ces valeurs qui unissent les européens. Le discours politique est une arme, et réaffirmer ces liens culturels, c’est déjà leur redonner substance. Actions et discours politiques doivent marcher main dans la main, pour Enrico Letta, surtout en temps de crise où le repli sur soi a tendance à se généraliser. C’est d’ailleurs le sens de son combat contre le populisme, conséquence à la fois d’une faiblesse du discours pro-européen et de la montée en puissance de l’europhobie. “On est dans une situation assez embarrassante,” dit-il au sujet des récentes élections en Italie, “où pour prendre des votes, il faut dire du mal de l’Europe.” Le rappel de ce qui fonde, fait, et justifie le projet Européen est la riposte de M. Letta face à l’abandon de ce projet par certains politiques comme par une portion grandissante de l’électorat. Il offre un exemple particulièrement parlant : “Une des idées les plus reprises par les leaders populistes est que les grands managers du secteur bancaire gagnent plein d’argent, et que nous, les citoyens, avons payé pour le sauvetage des banques - c’est un message très fort, et c’est un message vrai, techniquement, parce que nous n’avions pas d’instrument au niveau européen à l’époque.” Un argument contre la crise, contre l’europhobie et le populisme, devenait nécessaire. Et l’Europe a su le trouver, sous la forme de l’Union Bancaire : “Aujourd’hui, on peut dire aux gens que si une banque fait faillite, elle est sauvée par un fonds qui est alimenté par les banques elles-mêmes. Si on avait pu dire ça il y a cinq ans, ça aurait changé la donne, on n’aurait pas eu la crise que l’on a eue, et l’on n’aurait pas connu la montée des populismes.”

Une manière de louer la collaboration franco-italienne qui a appuyé la naissance à l’Union Bancaire, comme d’en faire un exemple de la marche à suivre pour ceux qui rêvent d’une Europe unie. Selon M. Letta, “changer la donne” implique de lancer des grands projets européens, et il cite à titre d’exemple l’Erasmus des jeunes, un programme qui financerait des échanges linguistiques pour les 16-17 ans, ou encore l’assurance-chômage européenne. Mais là aussi, en amont de tout projet, le futur professeur à Sciences-Po évoque la nécessité d’adapter le discours institutionnel, de “changer le récit” des politiques : “Si j’étais président de la Commission européenne, je passerais mon temps à parler aux gens, à faire de la campagne pro-européenne parce que personne ne la fait aujourd’hui.” Un dialogue nécessaire, car pour Enrico Letta, si la communication politique à l’échelle nationale touche l’électeur directement, celle des institutions européennes passe d’abord par le filtre des conférences de presse et des articles de journaux nationaux. “C’est exactement comme si deux boxers s’affrontaient,” explique-t-il, “sauf que l’un d’entre eux se bat avec un bras dans le dos.”

Le dialogue avec les européens et les grands projets transnationaux sont donc les armes de choix que M. Letta voudrait voir utilisées contre les maux qui ébranlent l’Europe. Lutter pour l’intégration, donc, mais privilégier le compromis à la guerre ouverte, et préférer aux postures radicales de certains une analyse qu’il voudrait plus pragmatique. Concernant la Grèce et le Royaume-Uni, deux membres de l’Union dont la participation au projet d’intégration semble aujourd’hui incertaine, il propose une sorte de “troisième voie” entre le rejet et l’intégration forcée : “Je pense que le moment est venu d’engager une bataille pour faire l’Europe à deux vitesses. On peut faire l’Europe à 28 et faire l’intégration à 19.” Une manière de montrer sa volonté de conserver un membre de poids, le Royaume-Uni, au sein du marché unique, sans pour autant vouloir imposer de rapprochement supplémentaire avec l’UE à un peuple qui a toujours chéri son indépendance, et à un pays qui aujourd’hui encore reste hors de l’espace Schengen. Un discours qui se voulait modéré, au 1er juin 2015, au moment où la Grèce semblait proche d’une éventuelle sortie de la zone monétaire. Dans les deux cas, les paroles de M. Letta se veulent un avertissement contre les conséquences d’un Grexit comme d’une sortie du Royaume-Uni suite au référendum annoncé par M. Cameron. “Je pense que c’est important que la Grande Bretagne reste dans l’Europe,” a-t-il dit, “parce que si elle sort ce serait le début du déclin,” un signe de faiblesse, un effet terrible sur les marchés financiers et la matérialisation d’un doute sérieux quand à la viabilité du projet européen, exprimé sous la forme d’un “who’s next ?” (“qui sera le prochain sur la liste?”). De même, la possibilité d’une sortie de la Grèce préoccupe tout personnellement l’économiste italien, car, en ses mots, “il y a d’autres péninsules dans la méditerranée…

L’Europe est déjà, après tout, une vaste articulation d’ensembles aux vocations diverses. Pour M. Letta, il semblerait que souplesse soit synonyme de solidité. Si tout le monde ne voudrait pas donner de capacité fiscale à la zone euro, par exemple, rien n’empêche l’Italie et la France de proposer un document sur la question, ce qui, à l’en croire, est déjà en cours.

En répondant aux questions de ses interlocuteurs, M. Letta a aussi émis certains points de vue qu’il n’a pas eu le temps de développer mais qui permettent de préciser sa vision de l’Europe. Il s’est positionné contre la politique de concurrence actuelle, surtout concernant le secteur des télécoms : “L’idée qu’il faut tout fragmenter est une idée du passé, il faut faire exactement l’inverse, aider le consommateur, mais surtout aider les entreprises à avoir une taille qui permet le dialogue avec les américains et les chinois - il y a quatre interlocuteurs en Chine, quatre aux USA, alors qu’en Europe on en a 70.”

M. Letta se permet également quelques critiques à l’égard du plan Junker : “Chez nous on dit que c’est de l’argent du Monopoly, pas de l’argent réel, c’est de l’argent qui était destiné à autre chose, et on l’a changé de destination, on l’a “Junkerisé”. C’était une très bonne idée - bonne pour le récit initial - mais c’est une idée à court terme.”

Enfin, si le court-termisme et l’électoralisme de la classe politique européenne entière est décrié par M. Letta, qui voudrait par ailleurs mettre fin à la professionnalisation de la politique et au pouvoir des partis, c’est le système présidentiel français qu’il critique tout particulièrement : “L’idée que l’on résout les problèmes en donnant tout le pouvoir à une personne pendant cinq ans ne marche pas dans la modernité. C’est une illusion. Ce n’est pas la solution. La solution est un système qui se nourrit d’équilibres, pas de donner le pouvoir à un champion.”

Cela n’empêche pas le futur enseignant à Sciences Po d’assumer pour autant une réelle francophilie, qu’il veut sincère, nourrie par des éléments concrets, et liée aux ambitions qu’il nourrit pour l’avenir de l’Europe. Parmi les nombreuses qualité qu’il attribue à l’hexagone, il loue notamment sa capacité à dialoguer de manière constructive avec l’Allemagne, comme à lui tenir tête, conjointement avec l’Italie, quand celà semble nécessaire. Ainsi la capitale française est pour M. Letta un carrefour européen, un “lieu décisif pour le futur de l’Europe,” et il ajoute que “la seule possibilité pour faire marcher les choses, c’est que la France et l’Allemagne décident la direction à suivre. Si Paris joue un rôle, l’Europe unie va se faire, et sinon, l’Europe, ce sera Berlin-Bruxelles, et ça, ça ne marche pas.” L’ancien chef de gouvernement vante également la puissance militaire française, inégalée sur le vieux continent, qui permet encore aux industriels tricolores de dialoguer avec les grandes puissances de la planète.  

Enfin, la question d’un interlocuteur au sujet de son arrivée à Science Po Paris a permis à M. Letta de réaffirmer son amour pour une métropole, Paris, comme pour un pays, la France, en phase avec la modernité : à la fois riches en patrimoine culturel et ouverts sur le monde, où les universités n’ont pas peur d’offrir des cours en langue anglaise, comme celui que M. Letta animera à partir de la rentrée prochaine, afin d’attirer un public international.  Et bien sûr de remercier le Groupe des Belles Feuilles pour son accueil : “Je vous remercie pour cette opportunité. C’est pour cette raison que j’ai fait le pari de venir ici, pour vivre une vie plus riche intellectuellement, et la rencontre de ce soir m’a donné cette vie plus riche. Merci.”