L’Europe doit montrer la voie au G20

Article publié dans le Figaro du 28 mars 2009, par Ekkehard Ernst (chef économiste de l'IIE de l'organisation internationale du travail), Wolfram Vogel (directeur du bureau français de l'Institut Franco-Allemand), et Jean Winckler (président du Groupe des Belles Feuilles).
Cet article reprend les propositions de la lettre ouverte "Sortir de la crise : Pour une initiative européenne" et l'article "Zeit für die konzertierte Aktiondarf man nicht aussteigen" publié dans le Financial Times Deutschland du 12 mars 2009.

L’aggravation de la crise économique et financière nécessite des réponses globales et européennes, adaptées à son caractère mondial. Elle est devenue une crise de confiance qui touche les institutions financières, les institutions de contrôle, les émetteurs publics tout comme les responsables politiques et commence à avoir une dimension sociale dramatique.

Nombre d’initiatives prises isolément par des États membres de l’Union européenne, sans perspective commune, ont prouvé qu’elles pouvaient être peu efficaces, voire contre-productives. Une insuffisante coordination européenne risque d’entraîner des surenchères et des effets pervers. L’Union européenne peut cependant apporter une impulsion décisive pour que la prochaine étape de Londres, le 2 avril, permette de réels progrès. Le monde a besoin d’une action commune, d’une part, pour trouver des solutions de coopération et non protectionnistes aux problèmes d’aujourd’hui; d’autre part, pour mettre en place les institutions de la gouvernance économique de demain.

Face à l’urgence, trois niveaux d’action peuvent être envisagés.

Premièrement, les Européens doivent contribuer activement à l’émergence d’une nouvelle réglementation financière, dotée d’objectifs de long terme et facilitant l’orientation de l’épargne vers les actions, avec une juste évaluation et rémunération du risque.

L’affaire Luxalpha – l’un des volets européens du scandale Madoff – prouve la nécessité de mieux encadrer les fonds européens ainsi que le besoin d’harmoniser la protection des épargnants. Une telle initiative, actuellement limitée au niveau national, semble seule capable d’atteindre cet objectif. Il doit être possible de s’inspirer de la structure décentralisée – mais fédérale – adoptée dans le domaine monétaire, avec l’Eurosystème, pour fédérer aussi efficacement les superviseurs nationaux. S’agissant des banques et des assurances, la crise a également démontré la nécessité d’instaurer une plus grande proximité entre leurs superviseurs et les banques centrales.

Deuxièmement, la proposition de Mme Angela Merkel de créer un Conseil de sécurité économique auprès de l’ONU, avec pour mission de définir une charte de l’économie durable, semble être une idée importante car tout aussi adaptée à la nouvelle donne économique mondiale. Une des fonctions essentielles de ce comité devrait être le suivi et la prévention des déséquilibres globaux ayant facilité le déclenchement de la crise actuelle. Il devrait également pouvoir prendre des sanctions financières contre les États ne respectant pas les règles prudentielles nouvelles qui devront s’appliquer au secteur financier.

Il pourrait également contribuer à l’émergence de ces nouvelles règles de supervision du secteur. On sait maintenant à quel point il est nécessaire de revoir les standards internationaux de comptabilité, pour favoriser le renforcement des fonds propres des banques ou pour améliorer la perception de l’accumulation des risques financiers à l’échelle globale.

Ce Conseil de sécurité économique, dont la composition pourrait s’inspirer du G20 actuel, devrait pouvoir s’appuyer sur le Forum de stabilité financière (FSF) pour les questions de régulation financière, sur le FMI pour les analyses et interventions macroéconomiques et sur la Banque des règlements internationaux (BRI), lieu de dialogue entre les grandes banques centrales. Il faut souligner les importants travaux du Forum de stabilité financière (FSF) et du Fonds monétaire international (FMI) sur la nocivité des centres financiers offshore (« paradis fiscaux ») : le futur Conseil de sécurité économique pourrait se placer en première ligne pour intervenir sur ce sujet. Bien entendu, il est important qu’au sein de cette future instance, la zone euro apparaisse unie : l’Eurogroupe a une responsabilité importante à cet égard. Troisièmement,

il faut soutenir l’émergence de groupes industriels et de services véritablement européens. Cela pourrait passer par le lancement, dans les six mois à venir, de programmes de grands travaux d’infrastructures transeuropéens. Déjà identifiés, ils pourraient porter sur le très haut débit en télécoms, la navigation fluviale, le transport ferroviaire à grande vitesse ou l’approvisionnement énergétique et s’inscrire dans le cadre du paquet climat énergie récemment adopté.

Le financement de ces programmes d’infrastructures devrait également être mutualisé à travers l’émission d’euro-obligations spécifiques. Ces obligations pourraient être les premières émises par une agence européenne de la dette à créer, comme l’avait proposé M. Jean-Claude Juncker en s’appliquant initialement, en liaison avec la Banque européenne d’investissement ( BEI), à ces grands travaux. Tous les pays européens ont intérêt à une coordination plus étroite sur le marché des titres publics.

L’Union peut et doit contribuer à réduire des déséquilibres mondiaux qui nous ont menés à cette crise. Aussi a-t-elle besoin du soutien des Européens. 2009, année d’élections européennes, sera aussi l’occasion de les convaincre progressivement de la nécessité d’une action collective. Les grands partis politiques et les dirigeants de certains pays, qui doivent soumettre ou resoumettre le projet de traité de Lisbonne à la ratification, devront s’impliquer pour expliquer ces enjeux mondiaux. La crise doit aussi permettre cette prise de conscience.