Jean Monnet est-il mort ? par Paul Jaeger

Jean Monnet est-il mort ? Il se trouve que le GBF fête cette année ses 20 ans mais, ces jours-ci, nous fêtons aussi un autre anniversaire : celui du transfert des cendres de Jean Monnet au Panthéon il y a également 20 ans : c’était le 9 novembre 1988. J’ai pris part à cet évènement à l’époque et mon intérêt pour Monnet n’a pas décliné depuis. Je voudrais donc faire part aux nouveaux auditeurs du GBF de quelques réflexions sur l’Europe de Monnet et l’Europe d’aujourd’hui . Peut-être vous aideront-elles à apporter votre réponse collective à la question posée !

Monnet avait une vision globale du monde. A son époque c’était assez rare, mais je constate à quel point cette vision est encore aujourd’hui peu répandue bien que, depuis, la globalisation ait fortement progressé. Cette vision globale n’était pas une vue intellectuelle. Jean Monnet était tout sauf un intellectuel... Elle était le fruit d’une expérience personnelle construite à partir de voyages à travers le monde qu’il avait entrepris dès l’âge de 16 ans en participant au développement de l’affaire familiale de Cognac.

Le projet qu’il proposait était d’établir la paix, la prospérité et le bonheur de l’individu. Il a formulé ce projet au cours de la première guerre, entre les deux guerres, et, bien sûr, pendant la seconde guerre puisque l’on peut retrouver dans ses réflexions de l’été 43 à Alger les contours du projet d’intégration européenne. Il mêlait toujours l’idée de l’objectif de paix et la nécessité d’organiser le monde. La paix, pour lui, est impossible sans la suppression de l’esprit de domination. C’est la raison pour laquelle, dans la proposition du printemps 1950 qui deviendra la Déclaration Schuman, il insiste sur l’idée d’égalité entre les Etats européens, au premier rang desquels la France et l’Allemagne. 5 ans après la guerre, c’était révolutionnaire.

Il proposait que le projet européen unisse les peuples et les nations pour leur permettre de s’adapter aux circonstances nouvelles. Constatant que les hommes ne pouvaient plus gérer seuls des intérêts qu’ils ont en commun avec d’autres, il développait l’idée simple de gestion des intérêts communs par le biais d’institutions communes démocratiques. Au passage, il faut insister sur la notion de démocratie pour « tordre le cou » à la critique la plus répandue chez les souverainistes, suivant lesquels Monnet symboliserait une Europe élitiste et non démocratique. Monnet a toujours été attaché à la démocratie. Les institutions européennes ont pris la légitimité démocratique que l’on a bien voulu leur donner. Si l’on a pu la trouver insuffisante, la faute n’en est pas à Monnet mais à ceux qui ont voulu laisser à l’échelon national la « part du lion » démocratique.

Le projet de Monnet était, à mes yeux, un projet à la fois politique et global voire universel. Il insistait sur l’importance des institutions, qui accumulent l’expérience et la sagesse. Il résumait bien son idée dans la formule : « Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». Les règles de droit étaient fondamentales pour Monnet. Ce n’est pas la convivialité qui crée la communauté, c’est la communauté et ses règles qui créent la convivialité. Plus globalement, il proposait d’étendre au reste du monde l’esprit du projet européen. Ce que les européens expérimentaient entre eux, cette paix institutionnelle et démocratique,  devait pouvoir se développer dans le monde.

Une autre idée fondamentale pour Monnet était l’importance d’un partenariat entre européens et américains. Le « partnership » Europe-USA rend possible l’organisation de la paix dans le monde.  Cette notion n’est-elle plus valable ? Il ne pensait pas à une forme de gouvernement mondial mais plutôt à un partenariat entre des grandes régions au sein desquelles la règle de droit s’est développée, les Etats entre eux devant appliquer des règles démocratiques comparables à celles qui régissent les rapports entre citoyens à l’intérieur de chaque nation. Il était conscient que le « balance of power » subsisterait longtemps. Il voulait en quelque sorte le civiliser par des règles de droit.

Aux idées de bases de Monnet, d’autres pères de l’Europe comme Robert Schuman, Max Kohnstamm  et bien d’autres (on pourrait situer Jacques Delors et Pascal Lamy dans leur lignée) ont apporté leurs contributions en insistant sur des valeurs fondamentales héritées des pensées juive et chrétienne comme l’importance des interactions humaines, dans une perspective de solidarité. La compétition est bonne, s’il y a solidarité. Mais il faut être conscient que la solidarité est un objectif difficile à atteindre tant il est facile de créer des effets pervers lorsque l’assistance est trop grande.

Monnet est bien mort, et le monde a changé. La globalisation s’accompagne d’un phénomène de différentiation voire de fragmentation culturelle et religieuse dont on connait les dangers. Le pouvoir de détruire n’est plus l’apanage des Etats. Des groupes privés, parfois fanatisés religieusement peuvent se l’approprier. Les questions de dissémination nucléaire et de non-respect des traités de non-prolifération créent des dangers immenses. L’accès à la ressource énergétique suscite des tensions à la fois mondiales et locales. Le monde n’est plus bipolaire mais multipolaire. Les équilibres démographiques ont changé. Les enjeux environnementaux sont majeurs. Comment pourrait-on penser que les recettes d’hier puissent encore marcher ?

Pourtant, des méthodes et des solutions « à la Monnet » me semblent toujours pertinentes et je trouve que les membres du GBF sont bien placés pour les esquisser.  D’abord, la « balance sheet » chère à Monnet reste un outil efficace pour peu que l’on sache la « fabriquer » : fixer un objectif, exprimer la vision d’ensemble d’un problème, et déterminer les ressources, les contraintes et l’organisation nécessaires. Ensuite, le principe de l’action commune me semble devoir être privilégié, en mettant en œuvre des initiatives franco-allemandes, au nom de l’histoire et pour symboliser l’idée d’égalité entre européens. Parmi les idées que Monnet ne renierait sans doute pas aujourd’hui, il y a l’idée d’une fusion de l’OMC et de l’Organisation Internationale de Travail pour que, dans le contexte de la globalisation, la compétition marche avec la solidarité. On pourrait aussi développer les « Airbus universitaires », amplifier Erasmus, développer les programmes européens pour l’innovation et la recherche, créer un Institut mondial de l’énergie sur le modèle de l’AIEA, ou encore une Haute Autorité de l’Eau au Proche-Orient, réunissant Israël et la Palestine. On devrait permettre à l’U.E. de parler plus souvent d’une seule voix en abolissant le droit de veto en son sein, en « communautarisant » le siège français à l’ONU… Les idées ne manquent pas, et le sujet de l’émergence d’une véritable diplomatie européenne apparaît dans le monde d’aujourd’hui comme une priorité essentielle. Dans la même ligne, on peut aussi voir le potentiel de l’idée de « droit d’ingérence humanitaire ». C’est, finalement, avoir le courage de reconnaître que, lorsque les règles de droit sont bafouées et que la dignité humaine est menacée, il y a urgence à agir. On reliera ces réflexions aux derniers textes de Jean Guyot et notamment à celui de janvier 2006 dans lequel il suggérait au GBF de reprendre le sujet de la défense européenne.

Je ne dis pas que les solutions proposées par Monnet à son époque constituent un horizon indépassable.  Mais il me semble qu’en s’inspirant de sa philosophie d’action, il est possible aujourd’hui d’imaginer des réponses innovantes aux problèmes de notre temps. Les circonstances actuelles nous renvoient à cette intuition de Monnet : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». On peut espérer qu’il sortira des progrès de cette crise, mais on voit bien que, sans une Europe unie et déterminée, il n’y a pas de solution aux problèmes mondiaux. Il nous reste donc une priorité absolue : réussir la simplification des traités européens pour accroître l’efficacité institutionnelle de l’Union tout en renforçant l’implication des citoyens dans le projet européen ! Il y a dans les idées de Stefan Collignon sur la « République européenne » des trésors d’ingénierie politique pour l’avenir. Ulrike a une vision aiguisée du dialogue franco-allemand dans une perspective globale. Gilles allie une vision prospective, une clarté et une expertise exceptionnelle du monde bruxellois. Julien donnera une idée précise de la réflexion française. Viviane mettra son didactisme exceptionnel à votre disposition. Benjamin donnera la vision la plus enthousiasmante que l’on puisse trouver sur Monnet, pour ne parler que de ceux que je connais bien. Je suis sûr que les nouveaux membres du GBF seront stimulés par les discussions que vous aurez samedi et je me tiens à la disposition de chacun d’entre-vous pour poursuivre l’échange.

Paul Jaeger
Gambais - 9 novembre 2008