Réformer l'État : Penseurs d'Europe

De Jean Monnet à Alphonse Dupront, le président de la Fondation Hippocrène nous fait revisiter, à travers un certain nombre de citations choisies, les fondements de l'idée de la construction européenne. Ce plaidoyer en faveur d'institutions communes devrait se lire comme un aide-mémoire pour les décideurs actuels afin de les aider à surmonter les obstacles présents et futurs.

La pensée magistrale de ce prince de l'esprit qu'était Alphonse Dupront — dont on sait l'influence qu'elle a eue sur l'orientation du Groupe des Belles Feuilles — continue de porter ses fruits. Deux réunions internationales prestigieuses en portent témoignage: l'une a eu lieu à Florence en septembre 1996, son sujet: "l'Europe dans son histoire. La vision d'Alphonse Dupront" ; l'autre a eu lieu à Bucarest, en mai 1998, sur le thème de la place de la Roumanie en Europe. Ces deux réunions ont été l'occasion de souligner, une nouvelle fois, le dynamisme de la pensée d'Alphonse Dupront. À partir des analyses les plus profondes — et les plus subtiles — de l'histoire et de l'anthropologie religieuse, il débouchait sur des consignes d'actions qui annonçaient, souvent, les problèmes auxquels notre société allait être confrontée. C'est le cas pour la construction européenne, dont Alphonse Dupront écrivait en 1984: "Notre Europe est fragile, et d'autant plus nécessaire" et, encore, "plus l'Europe sera diverse dans l'authenticité des cultures qui la composent, plus elle accomplira son incarnation d'unité". Enfin: "l'Europe, cette réalité politique indispensable au service de la paix du monde".

D'Alphonse Dupront à Jean Monnet

L'approche intellectuelle de Jean Monnet était à l'inverse de celle d'Alphonse Dupront. C'est à partir d'expériences concrètes de sa vie professionnelle, dans le secteur privé ou dans les affaires publiques, qu'il met progressivement au point sa conception de la construction européenne. En 1949, nous sortions à peine de la Seconde Guerre mondiale et de nouvelles menaces pesaient sur la paix. Il fallait trouver un dispositif nouveau pour introduire dans les relations internationales, et d'abord dans les rapports franco-allemands, une communauté d'intérêts sans possibilité de retour en arrière. Le charbon et l'acier, dans leurs liens évidents avec les industries d'armement et la guerre, étaient des symboles puissants (et non pas la culture, contrairement à une formule qui traîne avec insistance dans les discours politiques). Mais, dès l'origine,  au-delà de la Communauté du charbon et de l'acier, c'est toute une philosophie de la construction européenne qui prend forme. Les premiers discours de Jean Monnet, notamment devant l'Assemblée européenne de Strasbourg, sont imprégnés de cette philosophie et on y trouve beaucoup de réponses aux questions qui se posent encore aux responsables de la construction européenne.

Sur l'importance des institutions

"Cette union ne peut pas se fonder seulement sur les bonnes volontés. Des règles sont nécessaires. Les événements tragiques que nous avons vécus, ceux auxquels nous assistons, nous ont peut-être rendus plus sages. Mais les hommes passent, d'autres viendront qui nous remplaceront. Ce que nous pouvons leur laisser, ce sont les institutions. La vie des institutions est plus longue que celle des hommes et les  institutions peuvent ainsi, si elles sont bien construites, accumuler et transmettre la sagesse des générations successives." (1952)

Sur l'esprit de la communauté

"Seule une perspective commune, des règles communes, des institutions communes pourront nous permettre de nous ressaisir. Voilà la vérité nouvelle issue de notre expérience. Elle respecte les réalités nationales profondes, elle n'exclut ni la diversité des tempéraments et des habitudes de vie, ni le respect des traditions et du caractère propre de chaque pays, mais elle élimine les vestiges d'un autre âge, la crainte mutuelle et la protection de petits marchés fermés. La mise en commun de leurs ressources élimine le soupçonet la méfiance entre les peuples." (1953)

Sur la méthode adoptée pour la construction européenne

"La méthode choisie consiste à déléguer à des institutions communes les pouvoirs souverains de chacune de ces six nations. C'est ici qu'on pointe du doigt le principe fondamental de la création de l'Europe: le  transfert, effectué en toute liberté, de pouvoirs souverains par des nations qui n'ont subsisté, jusqu'ici, que sur la base de leur souveraineté nationale et qui délèguent maintenant une partie de cette souveraineté à des institutions qui l'exerceront en leur nom." (1953)

Sur la nécessité du changement

"Ce qui nous arrête, c'est la peur du changement. Et pourtant, c'est du changement que dépend notre salut. Entre les États-Unis, qui, à eux seuls, assurent la moitié de la production du monde, la Russie qui progresse et l'Asie maintenant en mouvement, comment l'Europe pourrait-elle se soustraire à la nécessité du changement ? Nous n'avons que le choix entre les changements dans lesquels nous sommes entraînés et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir." (1954)

Toutes les grandes questions qui sont au cœur des réflexions actuelles sur l'avenir de l'Europe trouvent leurs réponses dans les écrits "fondateurs" des années 50 ; c'est le cas pour les règles de vote, les modes d'actions des organes de l'Union, l'élargissement de l'Union, le mode de fonctionnement des institutions. Les acteurs d'aujourd'hui sauront-ils mettre leurs pas dans ceux des "inspirateurs" qui leur ont ouvert le chemin ?