Réalisme politique et pragmatisme idéologique en Afrique : par delà "l'esprit de Fachoda" ?

Organisée en décembre 1997 sous l’égide de la French-American Foundation* et du Centre d’études et de recherches internationales (CERI), la rencontre entre l’ambassadeur Joseph C. Wilson, conseiller du président Clinton pour les affaires africaines, et Jean-François Bayart, directeur du CERI, avait pour but de favoriser le dialogue entre deux conceptions - parfois concurrentes - des méthodes et des finalités de l’intervention internationale en Afrique subsaharienne. Le texte qui suit est un compte rendu de leurs interventions. Il fait apparaître que les convergences qui se dessinent entre les politiques africaines de la France et des États-Unis.

Convergences et malentendus des politiques française et américaine en Afrique

1- Convergences

Toute tentative d’appréciation comparative des ingérences française et américaine en Afrique subsaharienne se heurte à l’obstacle préliminaire de lieux communs hérités des périodes d’intense rivalité économique et politique entre les deux puissances. Cherchant à s’abstraire du "syndrome de Fachoda", les deux intervenants ont souhaité mettre l’accent sur les réalisations empiriques issues des programmes d’aide au développement et des interventions stratégiques plutôt que sur les options idéologiques présidant aux choix politiques.Ce souhait corrobore d’ailleurs l’évolution récente des paradigmes d’interprétation usités par les services diplomatiques français et américain. La désidéologisation des pratiques de justification, consubstantielle à l’adoption d’une perspective de Realpolitik, semble toutefois plus marquée en France qu’aux États-Unis. En France, le recours moins fréquent aux grandes arguties idéologiques tranche avec le style moralisateur employé par le président François Mitterrand lors du sommet franco-africain de La Baule. Au cours de ce sommet, le président français avait en effet explicitement subordonné l’allocation d’aides au développement unilatérales au respect par les États africains des libertés publiques fondamentales (droit d’association, liberté d’opinion et d’expression) et de la démocratie procédurale (pluripartisme, pratiques électorales compétitives). Au nom de l’idéologie du "pré carré", héritée de la période coloniale et du souci gaullien du prestige international, la diplomatie française, tout au long des années 80, a poursuivi une politique de "chasse gardée" dans le sous-continent africain, s’appuyant sur les réseaux d’influence mis en place par Jacques Foccart dans les années 60 et 70. Aujourd’hui, même si ces réseaux fonctionnent toujours, les prétextes se font moins ambitieux. Inversement, aux États-Unis, le discours sur la "promotion du respect des Droits de l’homme dans le monde" a connu un regain d’offensivité au cours des années 90, en particulier à cause de l’émergence de messages adverses anti-universalistes, comme le Nouvel Asiatisme des dirigeants singaporiens et malaysiens. La conversion au réalisme paraît, toutefois, rendue obligatoire par la complexité croissante des interactions qui définissent la "scène internationale". Le poids des organisations financières internationales dans le paramétrage des politiques publiques institutionnelles nationales s’est considérablement accru en Afrique subsaharienne dans les années 80, en particulier à la suite de la mise en place de "plans d’ajustement structurels" sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI). Le rôle commercial et politique des réseaux transnationaux, qu’ils soient de type ethno-religieux (confréries mourides, sectes soufies), de type militaire ou de type diasporique, s’est en outre renforcé à mesure que s’étiolaient la légitimité d’origine et la légitimité d’exercice des États africains. Ces phénomènes concourent à décupler les "stratégies de contournement" de l’État et à amoindrir les infrastructures administratives nationales. Dans un tel contexte, les chancelleries se replient sur des analyses au cas par cas — ce qui tend à oblitérer toute stratégie de long terme et à disqualifier les analyses "visionnaires" fortement idéologisées. La conversion obligée au réalisme de court terme, c’est-à-dire la renonciation à l’idéologie comme instrumentprivilégié de justification en situation de complexité stratégique, constitue ainsi un premier point de convergence "par défaut" entre politique américaine et politique française en Afrique subsaharienne. Un deuxième point de convergence se situe dans l’appréciation commune des zones de fracture actuelles et virtuelles du sous-continent africain. L’ambassadeur Wilson, après avoir rappelé que la libéralisation politique et le progrès économique avaient marqué les années 80 et 90 en Afrique noire (avec un taux de croissance moyen de l’ordre de 3-4% et un nombre de démocraties supérieur à 25), a souligné que s’opposaient à des "zones de stabilité" et de prospérité émergentes (espoir de paix au Liberia, en Angola, en Afrique centrale) des “zones d’instabilité” chronique, comme la région des Grands Lacs et le Centrafrique. Des pays comme le Burundi, le Rwanda et la République démocratique du Congo sont en proie à de violents processus de désintégration, soit par le fait d’affrontements intercommunautaires de type guerre civile, soit par carence de leadership, et représentent à ce titre une "menace pour les États francophones du Nord". Les agences internationales (organisations non gouvernementales et institutions financières mondiales)se trouvent en outre frappées d’une illégitimité croissante qui diminue leur capacité opérationnelle. Par nécessité de "jouer les cartes dont on dispose", les USAcontribuent enfin volontairement à la déstabilisation du Soudan islamiste par les pays voisins de la Corne, prenant ainsi le risque d’entretenir des conflits frontaliers meurtriers. Pour les diplomaties française comme américaine, l’un des défis majeurs du développement économique et politique de l’Afrique subsaharienne au XXIe siècle réside donc dans l’éradication des "zones d’instabilité" centrafricaine et soudanaise. L’ambassadeur Wilson hiérarchise les principes directeurs de la politique africaine des USA de la façon suivante:

a- Accélérer l’intégration de l’Afrique dans l’économie globale par :

• la mise en œuvre de politiques macroéconomiques libéralisant les marchés,

• le développement de l’accès à Internet,

• le développement d’infrastructures commerciales.

b- Promouvoir la démocratie et les Droits de l’homme en partant de l’idée que "la démocratie marche main dans la main avec le progrès économique", que l’État de droit favorise l’initiative entrepreneuriale et que le risque de guerre entre démocraties se révèle minime en misant sur les "nouveaux leaders".

c- Prévenir et gérer les conflits par la mise en place de forces permanentes d’interposition.

d- Se protéger contre les menaces portées à l’encontre de la sécurité nationale des USA par le terrorisme, le crime international, les narco-filières, les maladies endémiques et les déprédations de l’environnement. Dans cette optique dite de "partenariat pour le XXIe siècle", les USA souhaitent "discuter de leurs différences tout en préservant l’amitié" avec les États africains et instaurer un "développement durable" (sustainable development). De nombreux analystes ont toutefois noté le caractère aléatoire du lien entre progrès économique et passage à la démocratie.

2 - Malentendus et divergences

Malgré des méthodes et des choix d’analyse de plus en plus similaires, la France et les USA défendent leurs intérêts nationaux respectifs de manière souvent contradictoire. Pour Jean-François Bayart, les paramètres d’appréciation des situations politiques et diplomatiques en Afrique noire diffèrent du fait de l’inégale "visibilité" de certains conflits par Paris et Washington. Le véritable contentieux concernerait ainsi la région du Golfe, comme l’ont attesté les réactions contrastives de la France et des USA lors du conflit irano-irakien. L’influence des crises du Moyen-Orient sur la politique africaine des États-Unis constituede fait un paramètre supplémentaire important pour Washington du fait du dogme de la coopération israélo-américaine. Ce paramètre entre en revanche peu en compte dans la stratégie de pré carré de la France. Les USA et la France apprécient en outre de manière très différente les risques terroristes (Soudan, Algérie). Les USA se sont par ailleurs montrés plus sévères que la France vis-à-vis des exactions du régime kenyan et des dérives militaristes du Nigeria et du Cameroun. Enfin, la bataille pour les télécommunications et la lutte pour le contrôle des ressources minières entretiennent un climat d’intense rivalité entre grandes entreprises françaises et américaines en Afrique noire.

Les effets pervers des interventions françaises et américaines en Afrique subsaharienne : aider moins pour aider mieux

La question qui a retenu l’attention des deux intervenants lors de la seconde partie du débat a été celle des effets sociaux et politiques des interventions économiques et militaires, françaises et américaines, en Afrique noire. Pour l’ambassadeur Wilson, ces effets ont été globalement positifs, puisque l’Afrique se trouve désormais sur "un point de départ", en termes de compétitivité économique internationale (Afrique du Sud) et de construction de régimes démocratiques. Pour Jean-François Bayart, en revanche, le bilan semble beaucoup plus contrasté. Les effets pervers des interventions extérieures dans les sociétés et les États africains sont complexes et multiples. En premier lieu, la caution diplomatique, l’aide financière et le soutien militaire des USA aux meneurs des guerres d’agression "interethniques" entre le Zaïre et le Rwanda, entre l’Éthiopie et le Soudan, et entre l’Angola et le Soudan, ont eu un coût humain énorme et ont contribué à une mutation ontologique des sociétés concernées en favorisant la racialisation de la guerre et la socialisation à la cruauté. Des "guerres sociales" échappant à tout contrôle étatique portent le risque d’une banalisation de la remise en cause de la Charte de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Même si ces "guerres sociales" participent à la formation de l’État autant qu’à sa destruction, notamment en renforçant les bases sociales et politiques propres des frontières, elles contribuent à "amorcer une machine infernale" de carnages. En second lieu, la conception libérale de l’économie internationale, défendue et promue par les États-Unis en Afrique, contribue à l’imposition progressive d’un modèle d’État minimum au sud du Sahara et à la privatisation de la violence, qui accélèrent et intensifient les processus d’inégalité sociale et de contrebande en délégitimant l’intervention administrative (privatisation des douanes) et en favorisant les "effets de boomerang ultranationalistes". Cette privatisation des moyens de violence, impulsée par le recours des USA à des sociétés de sécurité et des milices privées, et les pratiques de "pillage" auxquelles se livrent impunément les cliques présidentielles soutenues par les USA remettent ainsi en cause la souveraineté même des États africains, qui ne disposent plus ni du monopole de l’activité militaire extérieure, ni de celui de la coercition interne, ni même de celui de la distribution des ressources. La guerre se transforme ainsi en mode d’organisation politique légitime des sociétés. Le dépouillement de l’État par les intérêts de cliques affaiblit les infrastructures administratives: des pans entiers des systèmes sociaux africains se dressent ainsi contre l’emprise régulatrice de l’État ou y échappent. En troisième lieu, la fuite des cerveaux hors d’Afrique noire, due à une mauvaise prise en considération du problème des infrastructures éducatives dans les plans d’aide au développement, pose le problème du leadership dans les transitions démocratiques. Les "nouveaux leaders" sur lesquels s’appuie la diplomatie américaine sont en fait bien souvent de "vieux chevaux" du jeu politique africain, acquis à l’idée que le changement politique passe par la lutte armée et non par les urnes, et enclins, par éthos de guérilla, à réinventer des régimes de parti unique. Ces "nouveaux leaders" ne sont donc pas des "héros/hérauts de la démocratie", mais les porte-parole d’une conception vindicative et très autoritaire du politique. Dans cette perspective, les "transitions démocratiques" apparaissent comme des processus "en trompe l’œil", uniquement destinés à obtenir la reconduction des aides internationales. En ce qui concerne la France, "l’échec massif de la stratégie de gestion obsidionale du pré carré", cette "stratégie conservatoire" inadaptée à l’après-guerre froide, a motivé une impressionnante série de "défaites en rase campagne". Les effets sociaux désastreux de la dévaluation du franc CFA, la chute du maréchal Mobutu considéré jusqu’alors par l’Élysée comme l’avenir du Zaïre, ne procèdent ainsi pas d’une fantomatique "offensive des USA" en Afrique, mais d’une appréciationerronée des situations politiques nationales et régionales, induite par l’inadéquation de grilles d’analyse obsolètes, héritées de la période gaullienne. Une ultime convergence se dessine donc entre les politiques française et américaine en Afrique, par-delà leurs a priori antithétiques : leur commune contribution à l’affaissement des appareils d’État et à la transformation substantielle des sociétés africaines. Le détournement des aides internationales pose finalement la question d’"aider moins pour aider mieux", c’est-à-dire de mieux surveiller l’allocation et l’usage des fonds d’aides au développement mais aussi de redonner aux États africains une autonomie dans la gestion administrative de leurs territoires, afin d’enrayer le processus de perte de souveraineté. La rencontre-débat organisée par la French-American Foundation et le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) a montré tout l’intérêt que les diplomaties française et américaine pouvaient tirer d’un échange constructif d’informations et d’analyses. Elle a également mis en avant l’ampleur des incompréhensions qui ont souvent entaché tout projet d’assistance commune aux États africains. Les convergences qui se dessinent entre les politiques africaines de la France et des USA sont porteuses de processus pervers, susceptibles à terme de provoquer l’embrasement guerrier du sous-continent, mais aussi de potentialités de progrès vers l’État de droit et le bien-être. Le choix de l’une ou l’autre de ces voies dépend pour une grande part de la capacité des diplomaties française et américaine à accepter de faire retour sur leurs options stratégiques et idéologiques. Pour cela, le dialogue doit être poursuivi.

* La French-American Foundation (FAF) est une association créée en 1976, pour rapprocher les Français et les Américains et améliorer la compréhension entre les deux peuples. Pour de plus amples informations, contactez à Paris Nicole Choffel, 54, boulevard Raspail, 75006, tél : 01 49 54 22 07, fax : 01 49 54 21 61.