L'Europe monétaire et financière : L'Euro, de l'argent stable pour l'Europe

C’est à un véritable plaidoyer pour l’euro que se livre ici l’économiste en chef de la Deutsche Bank, la première banque commerciale allemande. À un moment où les doutes sur la capacité ou la volonté de l’Allemagne à se lancer dans l’aventure de la monnaie unique font florès, Norbert Walter jauge avec le réalisme d’un bookmaker les chances de son pays d’être dans le premier groupe de pays participant à l’euro.

Dans moins de deux ans, une monnaie commune européenne, l’euro, doit prendre la relève des espèces nationales. C’est là un projet de dimension historique qui, pour la première fois depuis la fin de l'Empire romain, pourrait recréer un espace monétaire unique en Europe.

L’Union monétaire européenne (UME) est le complément logique du Marché intérieur européen. Les avantages d’une monnaie européenne unique sont évidents : les coûts de transaction d’origine monétaire et les fortes fluctuations des taux de change, qui apparaissent même si les "fondamentaux" restent inchangés, sont de la sorte évités.

L’Union monétaire donnera naissance à un marché financier unique qui servira de base à des possibilités de placement et de financement plus attractives et bien plus vastes. Ce marché reflétera mieux l’importance économique de l’Europe dans le monde que ne le fait l’actuel éclatement en de multiples marchés financiers de petite et moyenne dimension.

55 % de chances pour l’euro

Quelles sont les chances de concrétisation de l’Union monétaire ? Les critères de stabilité des participants ainsi que la date de lancement sont déterminants pour l’introduction de l’euro. Compte tenu de la situation actuelle, j’estime à 55 % les chances de réussite en 1999.

Si l’UME voit le jour, elle débutera vraisemblablement avec un groupe de base de six à huit pays : la France, l’Allemagne, les pays du Benelux, l’Autriche, l’Irlande et la Finlande. Des pays comme la Suède, le Danemark ou la Grande-Bretagne pourraient aussi en être. L’Italie, l’Espagne et le Portugal font actuellement des efforts extraordinaires pour satisfaire aux critères en 1997.

Il est difficile de prédire s’ils y parviendront. S’ils poursuivent leur politique de convergence, l’arrimage à l’euro avant la mise en circulation des billets et des pièces est en tout cas probable. Ce qui est incontestable, c’est que l’UME ne se fera pas sans la France ni l’Allemagne, car sans la France l’UME serait un bloc teutonique aux yeux de l’Europe, et sans l’Allemagne la monnaie européenne n’aurait pas de crédibilité.

Ce sont surtout ces deux pays qui font progresser l’intégration monétaire européenne. Après presque quinze ans de politique économique axée sur la stabilité, le pouvoir politique et la direction de la Banque de France sont fermement décidés à atteindre l’objectif "euro". Les souffrances causées par cette politique au fil des années ne doivent pas avoir été endurées pour rien. Le second moteur de l’intégration européenne est Helmut Kohl. Le chancelier de l’unité allemande veut parachever sa conception de l’Europe. Il s’est fixé pour objectif de rendre irréversible, avant son départ de la scène politique, le processus d’unification du Vieux Continent en créant des garde-fous institutionnels supplémentaires comme l’UME.

L’Allemagne "in", mais au finish

On prétend aujourd’hui de plus en plus fréquemment que l’Allemagne ne satisfait pas aux critères de convergence consignés dans le traité de Maastricht. Je crois que rien n’est joué. Trois évolutions me rendent optimiste. Un dollar plus ferme qui alimente les exportations, déterminantes pour la conjoncture allemande, une solide croissance économique des régions qui importent d’Allemagne (Amérique du Nord, Asie du Sud-Est, Europe centrale) et enfin une consolidation au moins en partie réussie de la politique financière allemande. Si ces évolutions se produisent, je crois que la conjoncture a de bonnes chances de s’améliorer en Allemagne et qu’au finish, donc, les critères de convergence seront remplis.

On peut s’attendre à ce que tous les pays membres de l’Union européenne ne satisfassent pas à tous les critères de convergence en 1997. Ce qui compte, c’est qu’existe d’une part un noyau suffisamment important au départ, et que soit offerte d’autre part aux pays qui n’ont pu faire partie du premier rang une perspective claire pour une adhésion ultérieure. Sans cette perspective, l’attrait de la consolidation risquerait de s’estomper et, plus grave encore, un coin pourrait être enfoncé entre les pays de l’UE avec comme conséquence une transformation de l’Europe en une société à deux classes.

Mais il convient en tout cas de rappeler l’interprétation objective des critères de Maastricht. Cela vaut en particulier pour l’étalon de politique fiscale s’agissant du déficit et de l’état de la dette. Les valeurs de référence ne doivent pas être respectées coûte que coûte en cas de récession grave. Les architectes de l’UME n’avaient pas en tête une politique déflationniste à la Brüning pour parvenir aux critères de Maastricht. Les critères de convergence réclament donc une interprétation économique objective tenant compte de la conjoncture européenne, interprétation qui n’a rien à voir avec une dilution desdits critères. On ne peut pas disposer librement de la solidité durable de la politique financière.

Tenir le calendrier de l’UEM

Quatre grands risques, que j’évalue globalement à 45 %, pourraient menacer l’avènement de l’UME. Il y a lieu d’abord de considérer comme certain qu’il n’y aura pas d’UME sans la France. S’il naissait des doutes sur la volonté de ce pays de poursuivre sa politique de convergence, et si la Bundesbank n’était plus disposée, comme par le passé, à couvrir le franc, l’Union monétaire pourrait être finie avant même d’avoir commencé. Le deuxième risque est que l’Allemagne ne s’efforce plus d’atteindre les critères de Maastricht en 1997, par exemple parce que la coalition gouvernementale,soucieuse d’éviter une débâcle électorale, refuserait de suivre le chancelier Kohl. Le troisième risque a beaucoup à voir avec l’arrogance allemande. Si nous continuons à nous comporter avec nos voisins aussi peu diplomatiquement que par le passé quand il y va des questions importantes de l’Union européenne, il se pourrait que l’on n’obtienne pas en 1998 la majorité qualifiée requise (62 voix sur 87) des chefs d’État et de gouvernement pour prendre la décision d’entrer dans l’Union.

Le quatrième risque est celui d’un réel "opt-out" allemand. Autrement dit, après la signature réussie du traité lors du sommet européen du printemps 1998, le Bundestag et le Bundesrat saisissent la Cour constitutionnelle fédérale pour faire vérifier dans quelle mesure les critères ont été "strictement et étroitement" interprétés, c’est-à-dire s’ils sont compatibles avec la lettre d’accompagnement du Bundestag et du Bundesrat rédigée lors de la codification du traité de Maastricht.

Une chose est en tout cas certaine : l’Union monétaire se fera à la fin du siècle ou elle ne se fera pas avant un bon bout de temps. Discuter comme on le fait actuellement sur un report "ordonné" de l’Union monétaire de deux à trois ans revient à jouer avec le feu.

Les forces centrifuges libérées par l’annonce du report aux marchés financiers ne pourraient être maîtrisées. La divergence en lieu et place de la convergence des économies nationales de l’Europe s’ensuivrait, et ce serait la mort de l’Union monétaire.

L’Europe, après cet élan infructueux, ne fournirait l’effort politique nécessaire pour une nouvelle tentative qu’une dizaine d’années après, au minimum. Rappelons-nous : en 1970, on discutait du Plan Werner qui prévoyait la réalisation par étapes d’une union économique et monétaire dotée d’une monnaie unique en 1980. La fin du système de Bretton- Woods avec ses taux de change fixes et le premier choc pétrolier eurent raison de cette idée. Même s’il n’était pas nécessaire d’attendre une nouvelle fois vingt ans, un report de ne serait-ce que deux ou trois ans débouchant ensuite sur l’Union monétaire est très improbable.

Tenir la surévaluation du DM en cas d’échec

Si l’Union monétaire échouait, cela aurait des conséquences incalculables pour l’ensemble du processus d’intégration européen.

Les pays qui, obéissant à leurs intérêts propres, abandonneraient leur politique de stabilité axée sur la convergence feraient renaître dans les marchés de vieux préjugés sur leur politique financière et monétaire et seraient donc sanctionnés "préventivement" par une surprime de risque touchant les intérêts et les taux de change. Les efforts d’économie et de consolidation de ces pays seraient donc pratiquement anéantis du jour au lendemain. Le deutsche Mark serait surévalué, surtout par rapport aux monnaies européennes, et les exportations, moteur de la conjoncture, chuteraient. Les suites d’un tel scénario seraient un glissement dans la récession, une nette aggravation du chômage et un transfert progressif des investissements vers l’étranger. Des gouvernements affaiblis, préoccupés par une conservation du pouvoir à court terme, seraient confrontés aux revendications protectionnistes de quelques groupes auxquelles ils seraient à peine en mesure de résister. Le caractère attractif de l’Europe pour les grands investisseurs aurait à en pâtir, et le capital étranger fuirait le risque qui découlerait d’une Europe en proie à ses divisions. Le déclin politique et économique serait la conclusion d’une telle évolution. Les conséquences pour la liberté et le bien-être en Europe seraient redoutables.

L’euro, plus fort que le DM

Si l’euro voit le jour, je suis sûr qu’il sera une monnaie non seulement stable, mais encore forte, voire, sous certaines conditions, plus forte que le deutsche Mark.

Les principes posés dans le traité de Maastricht, très exigeants vis-à-vis des politiques économiques des États participants, ainsi que le primat de la stabilité de la valeur monétaire inscrit dans les statuts de la Banque centrale européenne (BCE) forment les piliers d’une monnaie européenne stable. Les objectifs et la structure de la BCE s’inspirent clairement du modèle éprouvé de la Bundesbank. Son degré d’indépendance (que l’on considère l’institution elle-même, ses membres ou sa capacité d’agir) va même au-delà de celui de la Bundesbank.

La politique monétaire commune de l’Espace monétaire européenne doit être complétée par des politiques fiscales nationales qui soient compatibles. Les lignes directrices de cette politique constituent déjà un composant élémentaire du traité de Maastricht. Dès aujourd’hui, un financement direct du budget par la banque d’émission est exclu. En outre, les pays se sont engagés à ne pas dépasser un plafond pour le déficit budgétaire courant et l’état de la dette publique.

Lors du sommet européen de Dublin ont été arrêtés d’importants additifs : le cadre juridique pour la conversion monétaire - le Pacte de stabilité et de croissance visant à sécuriser la discipline budgétaire nationale dans l’UME -, le futur "SME II" qui réglemente les taux de change entre l’euro et les monnaies des pays qui ne font pas encore partie de l’UME.

La praticabilité de ce Pacte de stabilité reste à prouver, compte tenu de l’absence d’automatismes. Comme l’on observe depuis les années 70 des déficits budgétaires élevés, y compris dans des pays à monnaie forte comme l’Allemagne et la France, l’objectif convenu d’un budget à peu près équilibré est très ambitieux. Les pays qui participent à l’UME étant déjà privés de deux instruments permettant de réagir aux pannes conjoncturelles nationales (à savoir les politiques régissant la monnaie et les taux de change), la politique financière nationale réclame en ces temps de difficultés économiques un certain degré de flexibilité prévu, de manière réaliste, par le Pacte de stabilité de Dublin.

Ce cadre institutionnel, humain et opératoire, ainsi que la nécessité économique et politique d’une monnaie commune sont les meilleurs garants d’une nouvelle zone de stabilité en Europe... si l’euro voit le jour en 1999.

Traduit de l’allemand par Roland CRASTES DE PAULET

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Europe monétaire et financière.