L'Europe monétaire et financière : L'Allemagne et l'euro, un "drôle" de débat

Pris entre l’enclume de leur opinion publique et le marteau de leurs engagements à l’égard de leurs partenaires européens, les responsables politiques allemands louvoient sur le calendrier de la monnaie unique et semblent céder aux sirènes des économistes "orthodoxes" qui ont érigé le respect du critère des 3 % de déficit budgétaire au rang de dogme. Faux débat ou véritable crise d’identité économique en Allemagne ?

Depuis quelque temps, on assiste à un "drôle de débat" en Allemagne. Acculés à la défensive, les partisans de l’Union économique et monétaire (UEM) sont en mauvaise posture. Alors que ce qui est en jeu, au-delà de la simple polémique ou du débat technique, c’estune question de tout premier ordre pour l’Allemagne, puisqu’il s’agit à travers l’UEM de la stabilisation de son environnement économique et géo-stratégique.

Petit à petit, le débat sur l’UEM s’est restreint, telle une peau de chagrin, à un débat sur le seul respect du critère du déficit budgétaire, que le traité de Maastricht prévoit de limiter à 3 % du PIB, tout en laissant une marge d’interprétation raisonnable. En exigeant que ce critère soit "strictement" respecté,c’est-à-dire à 3, "zéro" pour cent - comme si lastabilité de la future monnaie unique dépendait de la décimale après la virgule d’une statistique - l’Allemagne risque de se retrouver prise à son propre piège.

Selon les pronostics les plus récents, l’Allemagne ne pourra pas, en effet, remplir le critère de 3,0 % en 1997. L’absurdité économique de cette argumentation "orthodoxe" saute donc aux yeux et est d’ailleurs reconnue par les experts. Pourtant, aucun responsable allemand n’ose le dire ouvertement, de peur d’affronter une opinion publique dont la susceptibilité est à fleur de peau. La limite des 3 % est devenue, dès lors, un enjeu politique, et,au moins pour certains, un instrument "technique" inespéré pour faire échouer le projet de l’UEM. Du coup, le débat allemand peut être résumé en une phrase : puisque l’on ne parviendra pas à atteindre les 3 %, l’UEM ne peut avoir lieu. Vive le report ! Quel soulagement...

Le dessous des cartes

Si la politique est l’art de réaliser les choix stratégiques qui sont dans l’intérêt national, qu’est-ce qui pourrait bien pousser les responsables politiques en Allemagne à faire valoir aux yeux de leurs concitoyens que l’UEM constitue un choix primordial, à cesser de capituler devant un handicap "technique" et à ne pas céder devant une campagne médiatique qui déferle contre l’euro ?

Pour comprendre le dilemme dans lequel l’Allemagne est plongée aujourd’hui, un premier élément de réponse réside dans les avantages de la monnaie unique, perçus de façon abstraite avec une projection dans le futur, alors que la peur de perdre en stabilité monétaire, et donc en pouvoir d’achat et en richesse, est, elle, très concrète et réelle. 73 % des Allemands sont ainsi convaincus que l’euro ne sera pas aussi "stable" que le deutsche Mark. L’idée sous-jacente est que l’euro ne sert qu’aux autres Européens, alors que les Allemands doivent "sacrifier" leur deutsche Mark sur l’autel de l’Europe.

Ceci est renforcé par le sentiment, en Allemagne, que l’évolution de l’UEM s’éloigne de plus en plus de sa conception initiale d’une Union monétaire vouée uniquement à la philosophie de la stabilité des prix. L’Allemagne craint de ne plus maîtriser la marche vers l’euro dans le sens qui est le sien, essentiellement pour deux raisons :

- Les débats français sur l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE) et d’un "gouvernement économique" comme "contre-pouvoir" ont conforté ceux qui, en Allemagne, nourrissaient depuis toujours des soupçons sur le sérieux de l’engagement français d’accepter irréversiblement le principe d’une stabilité monétaire comme principe incontesté de l’UEM.

- Les progrès de convergence accomplis par les pays méditerranéens et donc l’éventualité de débuter l’U E M avec les pays du sud de l’Europe ont crispé nettement le débat en Allemagne. Si la stabilité de son entourage économique fut une motivation clé pour l’engagement de l’Allemagne dans le processus d’intégration monétaire,cela valait a priori pour une petite union monétaire,englobant uniquement les monnaies dites stables et qui constituent déjà aujourd’hui la zone "deutsche Mark". Il n’est pas exagéré d’avancer la thèse que personne n’imaginait en Allemagne, à l’occasion de la signature du traité de Maastricht, que ces pays pourraient vraiment se rapprocher du seuil de la qualification, et ce d’autant moins que, du point de vue allemand, cette qualification devait faire ses « preuves » par une grande période de stabilité avant l’entrée dans l’UEM.

Le sentiment d’être pris dans une mécanique irréversible,sans pouvoir se retirer du processus pour des raisonspolitiques évidentes : telle est l’angoisse qui caractérise aujourd’hui le débat sur l’UEM en Allemagne ! L’ampleur que prend actuellement l’idée d’un report du calendrier initial en est la conséquence. L’Allemagne essaye de fuir toute automaticité du processus, en n’acceptant plus le principe d’une date butoir. L’idée des responsables politiques est apparemment de regagner la confiance de la population pour ce projet, en prouvant qu’il ne sera pas réalisé à tout prix, mais uniquement dans des "conditions saines", associées bizarrement au respect des 3 % à la décimale près pour le déficit budgétaire, alors qu’il y a convergence entre la plupart des économies européennes au niveau de la stabilité monétaire, c’est-à-dire en ce qui concerne les taux d’inflation.

Il est clair qu’il y a un besoin de clarification sur lalecture de certaines dispositions du Traité entre la France et l’Allemagne. Ne nions pas non plus que la convergence de l’Italie, et surtout la pérennité des efforts accomplis, se discutent du point de vue économique. Mais le vrai problème allemand n’est pas là. C’est la raison pour laquelle les discussions franco-allemandes et germano-italiennes actuelles relèvent d’un faux débat et sont en train de tourner au procès d’intention, ce qui, en dernier ressort, doit servir comme prétexte à l’Allemagne pour ne pas "devoir" faire l’UEM.

La dimension germano-allemande du problème

Faux débat, parce que ce qui biaise actuellement la discussion sur l’UEM semble plutôt être une grande incertitude de l’Allemagne face à l’évolution de son propre modèle économique et social. L’Allemagne est en quête d’identité économique. Les discussions récentes avec la France sur le futur taux de change euro/dollar ainsi que le débat sur l’indépendance de la BCE sont là pour en témoigner.

Les propositions de Valéry Giscard d’Estaing de novembre 1996 consistant à fixer "politiquement" la parité du franc par rapport au dollar à 1 dollar = 7 francs ont provoqué un cri d’indignation outre-Rhin. Certes, il est assez irrationnel de vouloir "fixer" plus ou moins définitivement un taux de change contre les marchés. Mais cela n’infirme en rien l’analyse préalable de M. Giscard d’Estaing constatant un problème de surévaluation du deutsche Mark comme du franc vis-à-vis du dollar. Même si elle a été corrigée depuis, cette surévaluation a freiné l’économie en France comme en Allemagne tout au long des années 1995 et 1996. Mais, alors que les industriels allemands se réjouissent aujourd’hui, comme leurs collègues en France, des corrections survenues, il était tabou d’évoquer ce "problème" avant.

Pour sa part, le président de la République allemande, Roman Herzog, s’est vu vivement critiquer quand il a osé mentionner, dans un discours devant le Parlement européen du 11 septembre 1995, qu’il y a deux âmes dans tout citoyen allemand : une âme d’épargnant et une âme d’exportateur. Il y a donc une certaine irrationalité dans l’attachement allemand à une monnaie "forte" en terme de sa valeur extérieure, qui a un côté nostalgique. Dans le contexte économique qui prévalait jusqu’à la moitié des années quatre-vingt, une appréciation structurelle du deutsche Mark était favorable à l’économie allemande : tant que les partenaires commerciaux de l’Allemagne, européens en première ligne, compensaient les appréciations structurelles du deutsche Mark par l’inflation, sapant à long terme leur compétitivité, l’Allemagne vivait bien avec son deutsche Mark "fort". Depuis que s’est engagé un processus de convergence dans la perspective du traité de Maastricht, et donc depuis que les autres États membres de l’Union poursuivent eux aussi une politique de stabilité monétaire et de désinflation compétitive, l’Allemagne a échangé cet avantage structurel d’une monnaie "forte" contre l’avantage d’une stabilisation de son entourage économique.

En fait, l’avantage que constituait jadis la "force" du deutsche Mark s’est transformé en inconvénient puisque chaque appréciation du deutsche Mark est maintenant une appréciation réelle qui n’est plus compensée par l’inflation ailleurs. Mais les Allemands n’ont pas encore fait leur deuil de la "force" de leur monnaie, et encore moins de l’existence même du deutsche Mark, seule "valeur républicaine" de l'Allemagne pour utiliser une expression française. Puisque la "force" du deutsche Mark est censée constituer la base psychologique de ce que l’on appelle (surtout en France) "la domination monétaire" de l’Allemagne sur l’Europe, il est difficile d’y renoncer.

La campagne d’opinion en faveur de l’euro en Allemagne a essentiellement été basée sur la "force" du deutsche Mark (avec le slogan quelque peu nostalgique : "l’euro sera ‘fort‘ comme le deutsche Mark"), alors qu’il s’agit de créer une monnaie stable,mais dynamique, permettant une croissance durable et non inflationniste pour toute l’Europe. C’est cette fausse promesse, peut-être nécessaire pour faire passer la dure pilule de l’abandon du deutsche Mark, qui biaise aujourd’hui l’idée que le citoyen allemand se fait de la future monnaie unique. Il semble, en effet, clair que la Banque centrale européenne agira autrement que la Bundesbank et que l’euro ne sera pas "fort" comme le deutsche Mark, surtout si les pays du sud de l’Europe devaient intégrer rapidement l’UEM. Par contre, l’euro sera une monnaie grande et massive, et en cela comparable au dollar. L’enjeu est alors de faire valoir au peuple allemand que le renoncement à la "force"n’entraîne pas une perte de stabilité monétaire, mais crée les bases pour une nouvelle dynamique économique, dont l’Europe a besoin pour affronter les nouveaux défis d’une économie mondialisée et le chômage qui la frappe très durement et de façon spécifique.

Il n’est pas innocent non plus que soient apparus, dans la presse allemande comme dans la presse française,quelques articles mettant en rappor tl’attachement à la "force" d’une monnaie (et donc la rigidité de la politique monétaire reprochée à la Bundesbank) avec le vieillissement démographique de l’Europe et surtout de l’Allemagne. Vu sous cet angle, l’euro devient un enjeu pour la jeunesse européenne, et peut aisément s’ajouter aux autres éléments du débat plus général sur les capacités réformatrices de l’Allemagne, à l’égard des retraites, par exemple, où l’on peut aussi déceler une confrontation qui prend de l’ampleur entre les inactifs et les actifs.

"Gouvernement économique"et tradition allemande

Le débat sur l’indépendance de la Banque centrale européenne relève de la même quête d’une nouvelle identité économique. La proposition française de créer un "contre-pouvoir" à la BCE sous la forme d’un"gouvernement économique" a déclenché un tollé outre-Rhin, alors que cette proposition ne visait pas à nuire à son indépendance, mais seulement à encadrer ses actions. Force est de constater que, depuis plusieurs années, la Bundesbank est portée aux nues et est devenue, selon un journaliste réputé du Frankfurter Allgemeine Zeitung (1) une "idée historique" incontestée,dans un esprit presque "hégélien". Moyennant quoi, l’Allemagne a vu au cours de ces dernières années sa philosophie de la stabilité se réduire à la seule stabilité monétaire. Le taux d’inflation focalise toutes les attentions, au détriment d’un ensemble d’autres mécanismes économiques.

On peut estimer que ceci est en rupture avec la tradition économique allemande. Rappelons que Franz-Josef Strauss et Karl Schiller, son ministre de l’Économie (par ailleurs social-démocrate au sein de la "Grande Coalition"), ont fait voter le 8 juin 1967, alors que le chômage atteignait le sommet de... 2,1 % (!), la loi sur "la stabilité et la croissance" (2). Celle-ci stipulait que toute action économique du gouvernement doit contribuer, en dehors d’une stabilité des prix, à un haut niveau d’activité, à une balance commerciale équilibrée et à une croissance suffisante. L’article 12 des statuts de la Bundesbank précise, par ailleurs, que, dans le cadre de sa politique monétaire, cette dernière doit contribuer à l’action économique du gouvernement telle qu’elle est définie dans la loi du 8 juin 1967.

L’affrontement franco-allemand sur l’indépendance de la BCE ainsi que sur le "gouvernement économique" apparaît donc vain et dénote, côté allemand, une certaine malhonnêteté dans la mesure où, ce faisant, l’Allemagne est en train de tirer un trait sur une partie de sa propre tradition économique. Certes, l’environnement économique n’est plus celui des années soixante, et l’on ne pouvait peut-être pas faire l’économie d’une récession stabilisatrice pour accommoder le choc inflationniste de la réunification. Mais force est de constater que la ligne monétaire de la Bundesbank de ces dernières années est plutôt défaillante au regard de l’ensemble des exigences de la loi sur la croissance et la stabilité — en dehors de la seule stabilité des prix (3). Elle n’a pas permis, par exemple, d’exploiter les potentiels de croissance et a créé, en Allemagne comme en France, des déficits de demande intérieure importants. La France a donc raison d’ouvrir le débat sur le volet économique de l’UEM et ne devrait pas céder sur ce point. Il y a suffisamment de marge de manœuvre idéologique et politique pour que les deux pays s’accordent sur une conception d’un gouvernement économique qui n’enlèverait rien à l’indépendance de la BCE. L’Allemagne a besoin d’une France plus souveraine !

Vers une UEM "pure" ?

L’euro pourrait être pour l’Allemagne l’occasion de revenir à une conception économique plus large et permettre ainsi la mise en place dans de meilleures conditions des réformes structurelles nécessaires qui sont actuellement en discussion (retraite, santé...), tout en posant les jalons d’une nouvelle dynamique économique.

Les débats commémoratifs à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Ludwig Erhard, le père fondateur de la "Soziale Marktwirtschaft" ou "économie sociale de marché", ont par ailleurs montré qu’une partie de la CDU n’est pas prête à souscrire à un héritage exclusivement néo-libéral de Ludwig Erhard, comme le font ceux qui rêvent d’une union monétaire quasiment "pure", pour ne pas dire "nue". Dans cette conception, une politique monétaire volontairement restrictive sans accompagnement économique doit contraindre les acteurs économiques à ne pas retarder les ajustements structurels nécessaires face à la nouvelle donne mondiale.

L’essentiel du débat se situe là. Nombreux sont ceux qui tentent par le biais de l’UEM de faire prévaloir une conception néo-libérale de l’économie, en exigeant une plus grande flexibilité du travail - en compensation de la perte d’amortisseur que constituent les taux de change - et qui refusent toute mise en place d’une politique fiscale ou sociale coordonnée au niveau européen. L’enjeu, ici, est de ne pas recréer au niveau européen le carcan réglementaire qui gêne au niveau national. Or, si les pays européens ont accepté le modèle de la stabilité monétaire par la marche vers l’euro, c’était aussi pour aboutir en parallèle au modèle de la fameuse " Soziale Marktwirtschaft". Les démocraties en Europe ne survivront pas à une UEM "pure", et faute de précédents, toute référence au modèle américain est vaine. C’est en cela que le débat actuel en Allemagne sur l’avenir de la "Soziale Marktwirtschaft" est la clé de la réussite de l’UEM, parce que c’est là que réside la véritable union politique que l’Allemagne a tant appelée de ses vœux jusqu’à présent.

Pas d’Europe monétaire sans Europe sociale

Ce constat ne nie en rien la nécessité et même l’urgence de passer à des réformes structurelles concernant l’adaptation de nos systèmes sociaux, le coût et la flexibilité du travail ainsi que des réformes dans les secteurs qui sont touchés par une évolution démographique néfaste pour l’Europe. L’idée est de concevoir l’UEM comme un élément de stabilisation fondamental pour réussir ces réformes et non pas comme quelque chose d’ad hoc qui viendrait se rajouter. Il faut donc associer la réussite de l’UEM au "Standortdebatte", le débat sur les moyens de rendre l’Allemagne plus attractive pour l’investissement. Même s’il est très difficile aujourd’hui de faire prévaloir une vision d’ensemble sur ces deux questions en Allemagne, l’erreur historique serait de continuer à séparer les deux débats.

La discussion autour des "3 %" paraît donc terriblement aveugle et en décalage par rapport aux enjeux fondamentaux qu’elle occulte. Les efforts budgétaires hâtifs et exagérés pour arriver pile à 3% en 1997 ont, depuis quelques mois, des effets contre-productifs en Europe. Le frein supplémentaire à la conjoncture que cette obligation entraîne provoque une hausse de chômage qui bat tous les records d’après-guerre. En réduisant les dépenses dans des secteurs décisifs comme la formation et la recherche, l’Europe n’hypothèque pas seulement son avenir dans des secteurs porteurs, mais elle enregistre immédiatement les effets conjoncturels négatifs qui aggravent - au lieu d’améliorer - la situation budgétaire : par exemple, 100 000chômeurs supplémentaires en Allemagne creusent actuellement le déficit de 0,3 %. La raison économique, dans ce cas, suppose non pas une relance économique"à la keynésienne", ni un abandon de la politique d’assainissement budgétaire, par ailleurs primordial, mais un peu plus de clairvoyance pour pouvoir débuter l’UEM même si l’on n’est pas à 3 % "pile", tout en utilisant les marges d’interprétation du traité de Maastricht : le Traité, rien que le Traité, mais tout le Traité ! D’autant que l’UEM constitue, à moyen terme, un bien meilleur cadre pour sortir les pays européens du piège de l’endettement dans lequel ils se trouvent tous.

Malheureusement, le débat allemand sur l’UEM, tel qu’il est mené actuellement, ne semble pas prendre le chemin de la raison. Aussi faut-il craindre que la myopie et la cécité ne priment sur une vision dynamique, avec comme conséquence un coût politique et social qui se fait déjà sentir : le coût social des efforts accomplis pour arriver à respecter les 3 % "pile" de déficit budgétaire sape tout soutien au projet de l’UEM dans la population. Ceux qui étaient initialement pour l’UEM, les syndicats par exemple, sont en train de regagner le camp des partisans du report. Le prix Nobel d’économie, Franco Modigliani, n’a peut-être pas tort quand il estime, non sans ironie, que ce serait la "dernière victoire de la Bundesbank sur la foi européenne du chancelier, si l’UEM devait maintenant échouer à cause d’une crise de l’emploi provoquée par la politique monétaire, qui serait prise comme prétexte pour montrer que l’Allemagne n’est pas mûre pour l’UEM" (4). La boucle serait ainsi bouclée et on pourrait alors dire que le débat sur l’UEM a atteint le sommet de son absurdité ! Ce qui, en soit, est une bien triste consolation.

Il est donc grand temps que le débat sur l’UEM regagne un terrain politique tel que le propose le leader des Verts, Joschka Fischer, en demandant délibérément le dépassement des structures nationales (5). Et il faut cesser d’espérer : au sommet des 15 à Noordijk, le 7 avril 1997, même le ministre des Finances allemand, Theo Waigel, ne voulait plus "être cloué au 3 %" (6). Effectivement, cela ne vaudrait guère le martyre...

Mais encore, des journaux allemands ont colporté la rumeur qu’un report de l’UEM de trois ans aurait été décidé par la Chancellerie. Si cela se révélait vrai, l’Europe subirait un contrecoup plus grave encore que celui provoqué par l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954. Ce dernier avait mis fin pendant près de quarante ans à toute tentative d’union politique, même s’il n’avait pas empêché la signature du traité de Rome trois ans plus tard. Une suspension de l’UEM porterait un coup fatal non seulement à la perspective d’une Europe politique mais aussi à la réalité de l’Union économique. Souhaitons que le critère des 3 % ne soit pas à la politique allemande ce qu’a été la ligne Maginot pour l’état-major français : un ultime rempart mais aussi la cause première de la défaite.

Quelqu’un pourrait sauver la bataille : le chancelier Kohl, qui annonce qu’il se représente comme candidat de la CDU aux législatives de 1998. C’est un grand risque qu’il prend, et sans doute la bataille la plus importante de sa vie politique. Mais son héritage dans l’histoire est en jeu : après la réunification de l’Allemagne, saura-t-il guider l’unification de l’Allemagne et de l’Europe ?

(1) Hans D. Barbier : “Über Münzen und Monstranzen“, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 23 janvier 1997.

(2) Stabilitäts und Wachstumsgesetz.

(3) Voir pour une critique économétriquement fouillée de la politique monétaire inutilement restrictive de la Bundesbank l’étude N°19 du CERI de François Gave : “Le modèle allemand est-il en crise ?“, septembre 1996. (

4) Cf. Die Zeit, 6 mars 1997.

(5) Joschka Fischer : “Warum ich für den Euro bin“, Die Zeit, 20 mars 1997.

(6)Le Monde, 8 avril 1997.

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Europe monétaire et financière.