L'Europe monétaire et financière : À propos du centenaire de Jacques Rueff et du système monétaire international

La célébration du centenaire de la naissance de Jacques Rueff, ardent défenseur d’un rétablissement de l’étalon-or pour remédier aux déséquilibres du système monétaire international, est l’occasion pour Jean Guyot de dresser un bilan sans complaisance de l’état actuel d’instabilité de ce système. L’avènement de l’euro ne doit pas avoir pour seul but de rivaliser avec le dollar mais aussi, et surtout, de donner à l’Europe suffisamment de poids et de crédibilité dans les négociations monétaires internationales pour faire valoir son point de vue.

Le centenaire de la naissance de Jacques Rueff a été l’occasion de diverses évocations de sa personnalité, de sa pensée, de son action : impression d’un timbre-poste à son effigie, émission radiophonique consacrée au nouveau franc dans l’Histoire en direct sur France Culture, colloque au Commissariat au Plan, etc. Il est frappant que l’un des aspects les plus originaux de la pensée de Jacques Rueff soit aussi l’un des plus négligés aujourd’hui : c’est celui qui concerne le système monétaire international.

Un risque systémique

On se souvient de l’anathème lancé par Jacques Rueff contre le système de l’étalon de change qui permet un recyclage infini des déficits par le biais des dépôts ou investissements faits par les pays créditeurs chez les pays débiteurs - ces derniers étant essentiellement les États-Unis dont la monnaie jouit ainsi d’un privilège qui leur permet de traiter avec une négligence complaisante le problème de leur balance des paiements courants.

Ce système a perduré depuis la disparition de Jacques Rueff.

Il comporte des facilités, dans la mesure où il alimente régulièrement la liquidité internationale à un niveau élevé. C’est ainsi qu’une corrélation a été observée entre la courbe des avoirs en bons du Trésor américain détenus par les banques centrales étrangères et celle de l’indice Dow Jones des valeurs cotées à la Bourse de New York.

Mais le système présente aussi de graves inconvénients :

- Il n’incite en rien les pays déficitaires à corriger les déficits de leur balance courante, ils échappent à la discipline qu’implique le recours au marché pour financer les déficits et ceux-ci peuvent perdurer. C’est ainsi que le déficit de la balance courante américaine est pratiquement inchangé depuis fort longtemps.

- Il permet l’accumulation de balances dollars chez certains pays qui peuvent être tentés d’en faire un moyen de pression économique, voire politique. Il entretient un climat d’insécurité sur le marché des changes. En effet, il repose tout entier sur la confiance des opérateurs puisqu’il n’est construit sur aucune fondation solide. Une crise de confiance pourrait à tout moment créer des troubles graves (la crise mexicaine de 1994 en a donné un avant-goût).

Parler d’une seule voix

Le développement extraordinaire des techniques de couverture des risques de changes, favorisé par la création pratiquement illimitée de "produits financiers dérivés", a permis d’atténuer les risques que les fluctuations monétaires font courir aux grands opérateurs économiques. Mais il n’a pas supprimé le risque systémique - qu’il a au contraire accru d’une manière exponentielle. Si celui-ci venait à se déclencher, les conséquences économiques seraient incalculables.

La mise en œuvre de l’Union monétaire européenne et la création de l’euro ouvriront à cet égard de nouvelles perspectives. Il ne s’agit pas, comme on l’écrit parfois, de rivaliser avec le dollar, mais simplement d’organiser un ensemble qui puisse constituer un interlocuteur, parlant d’une seule voix, dans les grandes négociations monétaires internationales qui ne pourront manquer de s’instaurer tôt ou tard. Le poids de cet ensemble dans l’économie mondiale donnera à ses porte-parole une crédibilité et une autorité dont aucun pays isolé ne pourrait disposer. Il reste à espérer que de telles négociations pourront commencer dans le calme, sans attendre l’éruption d’une crise grave qui finirait par surgir si elles n’intervenaient pas.

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Europe monétaire et financière.