Institutions européennes : La politique européenne du nouveau gouvernement travailliste en Grande-Bretagne

L’arrivée au pouvoir de Tony Blair à la tête d’un gouvernement travailliste ne devrait pas fondamentalement changer la position britannique sur deux questions clés de la construction européenne : la réforme institutionnelle en vue de l’élargissement et l’avènement de la monnaie unique. Toutefois, on peut espérer que l’attitude des nouveaux dirigeants sera moins irréductible que celle de leurs prédécesseurs. La Grande-Bretagne assumant la présidence de l’Union au premier semestre 1998, date à laquelle doivent être sélectionnés les candidats à la monnaie unique.

Écrire la politique européenne du nouveau gouvernement travailliste peut sembler, de prime abord, relativement difficile tant le Labour s’est efforcé, jusqu’à une époque récente, d’être couleur muraille sur ce sujet.

Il semble toutefois que les dirigeants du parti aient finalement décidé de se démarquer aux yeux de l’électorat et de se présenter comme pro-européens afin de stigmatiser la dérive nationaliste de la droite conservatrice. Le décor a donc été planté pour la campagne électorale. Les travaillistes ont accusé le gouvernement d’être prisonnier d’une frange extrémiste visant le retrait pur et simple de l’Union européenne. A contrario, les Tories ont présenté leurs adversaires comme les "caniches de Bruxelles", prêts à accepter tous les diktats de la Commission.

Cette piètre rhétorique dissimule pourtant une plus grande similitude entre les positions réelles des deux mouvements qu’il n’y paraît à première vue. Il serait en effet trompeur de supposer que les travaillistes sont d’ardents fédéralistes. La réalité est que, comme les conservateurs, ils sont, depuis toujours, profondément divisés sur la question européenne.

L’objectif de cet article est donc d’essayer de discerner, par-delà le combat électoral et les dissensions internes, ce que les partenaires de la Grande-Bretagne pourront attendre d’un gouvernement Blair lors des prochaines échéances européennes: la conclusion de la conférence intergouvernementale et l’adhésion à la monnaie unique.

Conférence intergouvernementale (CIG)

La CIG devrait être close lors du Conseil européen d’Amsterdam en juin1997. Le nouveau gouvernement aura donc à peine un mois pour définir sa position de négociation lors de cette phase finale.

Face à ce handicap, les observateurs affirment généralement que Tony Blair, le leader travailliste, disposera de deux atouts: la bienveillance de ses homologues étrangers et l’aura de la victoire qui lui permettra de faire taire les euro-sceptiques de son camp. Tout cela suppose, bien sûr, que le nouveau Premier ministre soit déterminé à trouver un accord avec les autres États membres.

A priori, les augures semblent favorables, car l’entourage du leader travailliste a déjà entamé de discrets préparatifs en vue du sommet de juin. Ainsi, mission a été confiée à Sir Michael Butler, l’ancien représentant permanent du Royaume-Uni à Bruxelles, d’établir des contacts avec les autres pays afin de déterminer la position de négociation de chacun. Pour sa part, M. Blair a également procédé, avant le Conseil de Dublin de décembre 1996, à plusieurs échanges de vues avec divers chefs de gouvernement.

Malgré ces éléments encourageants, force est de constater que les travaillistes affichent aujourd’hui le même attachement que leurs rivaux au maintien du droit de veto dans les domaines où l’intérêt national est en jeu. Toute la question est donc de savoir s’il faut adopter une définition restrictive ou non de ce concept. Officiellement, les deux partis s’accordent pour maintenir le veto en matière de sécurité, de fiscalité, de révision du traité de Maastricht et de contrôle aux frontières. Les travaillistes ne semblent prêts à accepter une extension de la pratique du vote à la majorité qualifiée que dans des domaines jugés d’importance secondaire (environnement, politique industrielle, régionale et sociale).

Par contre, le Labour s’oppose à toute "communautarisation" de deux sujets traités actuellement au niveau intergouvernemental: la politique étrangère et de sécurité commune, d’une part, la justice et les affaires intérieures, d’autre part. Sur le second point, il a été suggéré, à la suite du Conseil de Dublin, qu’il serait possible de proposer aux Britanniques une dérogation concernant les contrôles aux frontières. Ce compromis serait une première application pratique du principe de flexibilité évoqué par M. Major. Or, il semblerait que M.Blair y soit résolument hostile.

Cette prise de position soulève la question du projet européen des dirigeants travaillistes. Quelle est leur vision de l’avenir de l’Union ? Malheureusement, rien ne permet actuellement d’affirmer qu’elle ne se résumera pas in fine à une stratégie défensive semblable à celle de leurs prédécesseurs. On retrouve en effet dans les propos de M. Robin Cook (ministre des Affaires étrangères du cabinet fantôme), lors d’un discours prononcé le 5 février 1997, cette "obsession de la souveraineté nationale"que Françoise de La Serre décelait naguère chez James Callaghan et David Owen.

Union économique et monétaire (UEM)

Comme leurs adversaires, les travaillistes ont officiellement adopté sur ce sujet une attitude attentiste. Les deux partis ont d’ailleurs promis de consulter l’électorat par référendum avant de s’engager définitivement en faveur de la monnaie unique.

L’opinion la plus répandue est toutefois qu’un ministère Blair serait plus favorable au projet que ne l’était le gouvernement Major. Même M. Cook reconnaît que la Grande-Bretagne ne saurait longtemps faire cavalier seul si l’euro voyait le jour.

Rares sont ceux qui s’attendent aujourd’hui à ce qu’un gouvernement de gauche ou de droite prenne l’engagement de participer à la prochaine phase de l’UEM dès 1999. Non seulement, il serait nécessaire de mettre en œuvre en peu de temps un lourd programme législatif, mais une telle initiative serait fort risquée face à une opinion publique très réticente. Comme le relevait toutefois un éditorial récent, il y a une immense différence entre l’attitude des travaillistes, qui semblent vouloir attendre le moment opportun, et l’opposition apparemment irréductible des conservateurs. Tandis que les Tories semblent glisser inexorablement vers l’isolement, voire le retrait de l’Union, leurs adversaires avouent au moins rechercher un dialogue constructif.

MM.Blair et Cook affirment avoir l’esprit ouvert sur le sujet: si la monnaie unique fonctionne et si l’économie britannique souffre de son isolement, il est probable qu’un gouvernement travailliste souhaitera s’engager dans l’UEM. En d’autres termes, la décision serait prise en fonction de critères objectifs et non de choix idéologiques.

Dans cet esprit, M.Gordon Brown (chancelier de l’Échiquier du cabinet fantôme) a récemment dressé une liste de cinq tests économiques permettant de décider si le Royaume-Uni doit abandonner sa dérogation sur le sujet de la monnaie unique:

• Les pays européens en sont-ils au même stade du cycle économique ?

• Le pacte de stabilité et le marché du travail sont-ils suffisamment flexibles pour réagir aux chocs économiques ?

• Quel serait l’impact sur l’emploi ?

• Quel serait l’effet sur les investissements britanniques et étrangers au Royaume-Uni et ailleurs ?

• Quelles seraient les conséquences pour le secteur financier ?

Toutefois, même si ces critères semblent raisonnables, ils constituent un obstacle supplémentaire à une adhésion rapide à la monnaie unique. Politiquement, ces nouveaux critères représentent non seulement une parade contre les attaques des conservateurs, mais aussi le prix qu’un pro-européen comme M.Brown a dû payer pour empêcher MM.Blair et Cook d’écarter définitivement l’idée d’une participation dès 1999.

Même si le Royaume-Uni ne fait pas partie de la première vague, l’attitude de ses dirigeants pourrait être déterminante, car le pays assumera la présidence de l’Union au premier semestre de l’année prochaine. Ainsi, en avril1998, lorsque les candidats admissibles seront sélectionnés, la Grande-Bretagne mènera les débats quant à l’application des critères de convergence.

Pour sa part, le gouvernement conservateur, dont la majorité des membres est hostile au projet, a déjà affirmé qu’un passage "sans danger" à la monnaie unique le 1er janvier 1999 était "très peu probable" du fait de l’incertitude quant à l’aptitude des États membres à satisfaire les critères de Maastricht de façon durable. Au contraire, M. Cook a laissé entendre qu’une administration travailliste opterait pour une position de neutralité, même si, personnellement, il n’évalue les chances d’un lancement réussi en 1999 qu’à 50-50.

Pour conclure, disons qu’il serait dangereux de fairepreuve d’angélisme quant à l’attitude du gouvernement travailliste lors des prochains débats sur l’avenir de la construction européenne. L’histoire a en effet souvent déçu ceux qui ont parié sur un revirement de la politique étrangère du Royaume-Uni à l’occasion d’un changement de gouvernement. À ce jour, la sincérité de l’engagement pro-européen présumé deM.Blair reste encore à démontrer.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Institutions européennes.