Entretien avec Yves Cochet : Respecter le principe de précaution

Partisan avant tout de respecter le principe de précaution, c'est-à-dire de ne pas diffuser massivement et à grande échelle les biotechnologies alimentaires avant que des études dans la durée aient été menées par des équipes de scientifiques indépendants, le député vert Yves Cochet préconise le développement de l'agriculture biologique comme une alternative sur les marchés agricoles.

Groupe des BELLES FEUILLES : Quels sont, de votre point de vue, les bienfaits et les risques des biotechnologies alimentaires ?

Yves COCHET : Ma conviction n’est pas fondée sur des considérations métaphysiques ; elle s’appuie sur ce que les écologistes appellent le "principe de précaution". C’est-à-dire que tant que de très longues études et recherches dans des domaines très variés ne sont pas menées par des équipes différentes de scientifiques indépendants (universitaires et industriels), il vaut mieux ne rien faire, c’est-à-dire ne pas diffuser massivement à grande échelle. Encore une fois, cela ne part pas de convictions spirituelles, mais de constats dans d’autres domaines — je pense à celui de l’informatique que je connais un peu mieux parce que je suis informaticien de profession, ou à celui du nucléaire et de l’énergie auquel je me suis beaucoup intéressé depuis vingt-cinq ans — où ce principe n’a pas été adopté. On voit aujourd’hui, en particulier dans le domaine de l’énergie, que beaucoup d’erreurs ont été faites. Mon point de vue est donc celui de la précaution. Parce que j’ai une formationscientifique, je sais que les scientifiques sont souvent aveuglés par leurs propres technologies : c’est "de la belle science", comme on disait jadis de la fusion ou de la fission nucléaire et de la mise au point de Super-Phénix... Les biotechnologies existent déjà de manière naturelle,comme le montrent tous les croisements qui existent, et nous savons qu’il y a des médicaments qui utilisent ces technologies. Toutefois, la diffusion à grande échelle donne un seuil quantitatif et un effet de dispersion qui risquent, par la suite, de devenir incontrôlables. C’est bien là tout le problème de la maîtrise des fabrications artificielles. Il se pose dès lors que nous n’avons pas suffisamment d’expérience, même de laboratoire, pour pouvoir conclure. Ce sont des expériences longues qui, dans l’absolu, se comptent en générations : soit celles-ci seront simulées par des programmes informatiques, soit de manière réelle. Cela revient à engendrer des successions de générations d’un nouveau type de vivant synthétique, à partir d’autres types de vivant dont on mélangerait les gènes, et à analyser ensuite la coexistence entre ce vivant nouveau et le vivant réel actuel, mais de manière contrôlée et confinée en recréant des écosystèmes assez complexes. Du point de vue du protocole expérimental, c’est assez difficile à imaginer, mais c’est cela qu’il faudrait faire avant de lâcher des OGM dans la nature. Les Américains ne le font pas. Ils cultivent déjà de manière massive sur des millions d’hectares et, pour la première fois en France et en Europe, nous le faisons avec le maïs de Novartis.

Alibis humanitaires

GBF : Quels sont les enjeux de ces OGM et que peuvent-ils apporter de positif ?

YC : Il me semble que la motivation principale qui pousse au développement des biotechnologies est la captation monopolistique de ce marché par certaines transnationales, de façon à renforcer leur contrôle sur la chaîne agro-alimentaire : de la semence à l’hypermarché en passant par les agriculteurs, car les produits phytosanitaires sont également intégrés dans ce processus. Je pense, entre autres, à Novartis et à Monsanto... Aujourd’hui, ce contrôle est essentiellement d’origine nord-américaine, mais également helvétique malgré les fortes réticences exprimées par le parti des anti-OGM lors du référendum du 7 juin en Suisse. Il y a un principe général qui est celui de la non-brevetabilité du vivant, affirmé par une déclaration récente du Secrétaire général de l’ONU... C’est aussi la position de Jeremy Rifkind qui est un farouche opposant aux OGM et a écrit récemment un livre sur le sujet. Je le suis également, même si je ne partage pas nécessairement les aspects métaphysiques de ses positions. Je vois beaucoup plus de risques que d’avantages et je pense que les alibis humanitaires de Monsanto ou Novartis sont de la poudre aux yeux pour les "gogos" qui voudraient bien avaler cela. La faim dans le monde est un vrai problème, mais il y a d’autres méthodes, plus naturelles, de traiter le problème.En tant que scientifique, je ne refuse pas le progrès, mais je souhaite vivement qu’il soit contrôlé et démocratiquement choisi. Quant à nourrir le tiers-monde, la solution n’est sans doute pas de leur proposer des biotechnologies dont ils seront totalement dépendants, alors que l’on devrait leur donner les moyens techniques, culturels et économiques de développer leurs propres productions alimentaires, comme ils le faisaient d’ailleurs jusqu’à ce que les plans d’ajustements structurels d’organismes internationaux, tels que le FMI ou la FAO, les encouragent à développer des cultures d’exportation, telles que le cacao, le café ou les arachides, souvent au détriment de leurs besoins essentiels d’autoconsommation. Les ONG de développement ont déjà largement évoqué ce problème.

Étiquetage systématique

GBF : Peut-on proposer une voie différente de développement des biotechnologies pour ne pas se laisser distancer par les Américains ?

YC : Les Américains ont une philosophie du développement assez différente de celle des Européens continentaux. Cette philosophie "pragmatique" pourraitêtre schématisée dans la formule suivante : "puisque ça marche, il faut le faire". C’est le cas pour les biotechnologies. Dans le dossier du veau aux hormones, l’Union européenne avait interdit la possibilité de fairede l’élevage en utilisant des hormones sur son territoire.Sous la pression du GATT — aujourd’hui l’OMC — les Américains ont obtenu l’autorisation de vendre de la viande aux hormones en Europe alors qu’il y a encore un doute, et ce sera vraisemblablement la même chose pour les aliments à base d’OGM demain. L’une des ripostes de l’Union européenne est d’exiger une information complète du consommateur sous la forme d’un étiquetage systématique de ces produits. Cependant, cela s’avère très difficile à cause du mélange des variétés naturelles et des OGM, ainsi que du fait que les animaux mangent des aliments comportant des OGM. On risque donc de perdre la trace dugène. À supposer que l’étiquetage soit scientifiquementpossible, et légalement appliqué, le consommateur risque de se retrouver avec un prospectus de quatre pages. Pour qu’elle soit démocratique et citoyenne, il faut une information lisible et claire en cinq ou dix lignes maximum. Sinon, personne n’y comprendra rien. Comme l’a décidé la Commission européenne, il faudra par ailleurs dire si le produit comporte ou non des OGM et non pas s’il est susceptible d’en contenir. Les solutions d’étiquetage doivent être très tranchées, même si je ne crois pas en une traçabilité, en tout cas très longue. En ce qui concerne la recherche, elle doit se poursuivre avec des fonds publics et privés. Les Européens ne doivent pas avoir de tabous vis-à-vis des Américains, car nous sommes pris dans les règles mondiales de la liberté du commerce et aussi, dans une mesure croissante, des capitaux. Devant les instances de régulation de l’OMC, nous risquons fort de nous trouver confrontés à ce débat difficile. Sur le plan de la recherche, comme de la production, il faut s’appuyer sur le "principe de précaution" et soutenir les initiatives de débats citoyens comme la conférence de citoyens organisée en France, les 20 et 21 juin derniers. Pour ma part, j’en attends des propositions législatives assez sévères à l’échelon français et européen. Il faudrait, avant toute production ou consommation d’OGM, que les citoyens soient longuement informés par des débats. Il faut également encourager des expertises multiples qui ne soient pas le seul fait de l’État, mais également des citoyens, des industriels, des scientifiques contre-experts qui apportent éventuellement d’autres lueurs, comme cela existe dans le nucléaire où l’on voit apparaître les contributions du GSIEN et de la CRII-RAD. Dans le cas français, on marche sur la tête, car des décisions d’autorisation ont été prises avant même que le débat ne soit entamé, avec des conséquences qui peuvent être faramineuses. Quoi qu’on dise des exagérations de Jeremy Rifkind, il me paraît, pour ma part, poser de vrais problèmes sous un angle parfaitement raisonnable, et je partage pleinement l’opinion selon laquelle on ne doit pas jouer avec le vivant. Il faut un moratoire et un long débat citoyen durant plusieurs années avant de cultiver en masse et d’introduire ces technologies dans nos écosystèmes.

Enjeux pour la santé publique

GBF : Ne risque-t-on pas d’être cerné par les pressions du marché si l’Europe ne réagit pas de façon dynamique en apportant sa vision du développement des biotechnologies, y compris dans les institutions internationales ?

YC : Une dynamique européenne homogène sur ce sujet demeure difficile en raison du fractionnement des positions aussi bien chez les acteurs institutionnels qu’industriels. Il existe une bien plus grande cohérenceen Amérique du Nord, tant sur le plan du consensus sur les OGM que sur la stratégie des industriels. Le même phénomène existe dans le secteur des télécoms, de l’informatique ou de l’énergie. La course au gigantisme est surtout le fait des Américains, mais je ne suis pas convaincu que ce soit une panacée. Les Européens sont plus d’accord avec les Asiatiques et les Américains qu’entre eux. Nous avons encore trop peu de poids lourds en Europe, tels que EDF et Vivendi en France, pour prendre un exemple public et un exemple privé. Si nous voulions faire la même chose que les Américains, il faudrait investir massivement, notamment des institutions telles que la Commission européenne ; et, d’autre part, cela signifierait la mise en culture de masse sur le territoire européen, ce qui est inconcevable. Même le maïs, qui était considéré comme une espèce ne présentant pas de risque de dissémination lorsque le gouvernement a pris sa décision en novembre 1997, est aujourd’hui remis en cause car on se rend compte que ce risque n’est pas absolument exclu. En réalité, la seule offensive que nous puissions imaginer est réglementaire. Au risque de passer pour un conservateur ringard, je suis convaincu qu’il faut ériger ici une forme de protectionnisme européen. Les règles de l’OMC à cet égard doivent être revues. Il faut que des unions régionales d’État, si elles le souhaitent, puissent dicter des règles de protection de leurs consommateurs et de leurs agriculteurs. Nous sommes confrontés à un phénomène mondial, et rien n’interdit aujourd’hui à un paysan français d’acheter des semences génétiquement modifiées. Cependant, les agriculteurs, même les gros, ne sont pas totalement convaincus et ont peur que cela ne leur retombe dessus. Ils sont déjà montrés du doigt pour beaucoup de choses : la vache folle, le veau aux hormones, la pollution des eaux par les lisiers et les produits phytosanitaires, et maintenant ils vont être confrontés aux plantes transgéniques. Par ailleurs, ils ne souhaitent pas se rendre encore plus dépendants de la chaîne agro-industrielle. Il y a donc désormais une méfiance de la part des agriculteurs et des consommateurs. En effet, ces derniers sont aujourd’hui aux deux tiers hostiles à la diffusion à grande échelle des produits OGM. Les enjeux pour la santé publique sont plus importants que les enjeux économiques.

Développer des alternatives aux OGM

GBF : Pensez-vous que l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques a vocation à stimuler le débat et y avez-vous un engagement particulier en tant que député vert ?

YC : L’Office a incontestablement un rôle de proposition important dans le cadre de la préparation de la législation. On constate par ailleurs que nous faisons de plus en plus face à des débats politiques et de société sur l’impact de la science et de la technologie sur le développement de la société. Il est donc nécessaire de développer les procédures démocratiques et les moyens d’investigation de l’Office, et de sortir de la culture du secret qui prévaut trop souvent en France. Les travaux parlementaires doivent être plus ouverts au public, y compris les travaux des commissions, comme c’est le cas dans plusieurs autres pays européens et aux États-Unis, afin qu’il puisse y avoir des réactions. Plus la communication est proche des citoyens, mieux c’est, et on gagnera en démocratie si onorganise parallèlement au débat national des débats locaux, même si cela pose parfois des problèmes de synthèse et de diffusion de l’information. On peut d’ailleurs regretter que la conférence de citoyens n’ait été entreprise qu’à l’échelon national et que la mise en œuvre du panel de citoyens ait été si rapide. Cela pose la question de savoir si les conclusionsde cette conférence seront suffisantes pour éclairer un débat aussi complexe dans un très court laps de temps. Peut-être faudra-t-il compléter ce débat avant de confirmer ou d’envisager d’autres décisions en matière de biotechnologies.

GBF : Y a-t-il d’autres problèmes comparables, comme celui des biotechnologies, sur le plan agro-alimentaire ?

YC : Je ne le crois pas, car cela fait déjà un certain temps que l’on mélange la chimie dans les aliments, même si on peut avoir quelques surprises et qu’il faut rester très vigilant. Mais les biotechnologies, et ce qu’elles impliquent en raison des croisements inter-spécifiques, sont beaucoup plus terribles en termes de risques potentiels imaginables et, d’ailleurs, aujourd’hui encore imaginaires. Je suis partisan de l’agriculture biologique, qui n’implique pas du tout des techniques culturales arriérées et de mauvais rendements. Si l’on fait le bilan de l’agriculture biologique par rapport à l’agriculture "industrielle" ayant fortement recours aux procédés chimiques — et que l’on nous vante comme étant le "pétrole vert" de la France, car c’est son principal poste d’exportation —, eh bien, je ne suis pas du tout certain que cette agriculture soit, du point de vue du rendement économique global, beaucoup moins intéressante, même si les rendements à l’hectare sont objectivement moins bons. Il faudrait développer l’agriculture biologique comme une alternative sur les marchés agricoles, un peu comme on a suscité la réflexion sur le développement des énergies renouvelables... Par ailleurs, l’agriculture biologique est beaucoup plus acceptable pour les pays du tiers-monde, car elle réduit leur dépendance vis-à-vis des grandes chaînes industrielles agro-alimentaires.

GBF : Faut-il une agence européenne de sécurité alimentaire au sens large et comment faut-il la composer ?

YC : Le député vert des Alpes-Maritimes, André Aschieri, élabore un rapport sur l’opportunité de créer en France une agence sanitaire sur la santé et l’environnement. Cela pourrait, également, être fait au niveau européen, avec des compétences très larges, un peu comme la Food and Drug Administration aux États-Unis. Sa composition devrait être suffisamment large pour que des points de vue contradictoires puissents’y exprimer, et notamment ceux des consommateurs, des scientifiques et de toutes sortes d’experts indépendants. Il ne faut pas répéter la lamentable histoire du sang contaminé en se référant à une expertise unique. Si tous les experts sont d’accord, on est sûr de se tromper. Il faut des vues divergentes pour permettre au politique d’analyser le plus largement possible le spectre des risques et prendre sa décision en parfaite connaissance de cause.