Entretien avec Serge Dassault : Pas de coopérations industrielles sans volonté politique

Partisan farouche d'une préférence communautaire en matière d'achat d'armement, comme cela se pratique d'ailleurs aux États-Unis, Serge Dassault livre dans cet entretien sa vision de ce qu'est et devrait être l’Europe de la défense. Une volonté politique clairement affichée, et l'existence de programmes cohérents au niveau européen, sont les deux conditions pour que puisse s'ébaucher l'embryon d'une défense européenne dont le noyau dur serait constitué par la France et l'Allemagne. Car, contrairement au domaine civil, les restructurations ou les coopérations industrielles n'auront de sens dans le domaine militaire qu'à partir du moment où l'Europe sera unifiée.

Groupe des BELLES FEUILLES : La politique industrielle de l'armement telle qu'elle est définie aujourd'hui en France vous satisfait-elle ?

Serge DASSAULT : En France, nous avons une loi de programmation qui définit notre politique de l'armement ainsi que les matériels que la France souhaite développer à moyen terme. La politique française est claire même si l'on peut toujours regretter que les crédits de la défense soient réduits.

GBF : Et au niveau européen ?

SD : Là, on va trop vite. Une politique de défense européenne ne peut être clairement définie qu'à partir du moment où il y a une volonté politique européenne ou, éventuellement, un gouvernement européen. Or, on en est encore loin. Aujourd'hui, on a des intérêts très différents: des pays comme la France, l'Angleterre, l'Allemagne continuent de défendre chacun de leur côté des programmes d'armement, des vues opérationnelles qui leur sont propres et qui ne sont pas du tout coordonnés à l'échelon européen. Aussi, une définition claire d'une politique européenne de défense ou de l'armement paraît, pour l'instant, irréalisable.

GBF : Est-ce qu'un "Livre blanc sur la défense européenne" identifiant les priorités stratégiques de l'Europe et les moyens appropriés pour y répondre permettrait, selon vous, d'avancer vers la définition d'une politique commune de l'armement ?

SD : Tout cela ne veut rien dire. L'important, c'est qu'il y ait des programmes et une volonté politique. Aujourd'hui, les états-majors et les gouvernements ne lancent plus de programmes pour de nouveaux matériels. Donc, arrêtons de parler de restructurations européennes! Car, s'il n'y a pas de nouveaux programmes, on se demande bien pourquoi on se restructurerait... Le jour où on décidera de construire un nouveau missile, un nouvel avion, un bateau ou même un hélicoptère accepté par plusieurs pays, ce jour-là, on pourra à nouveau parler de coopération. Pour l'instant, il n'y en a pas et, de plus, nous n'avons pas les mêmes besoins. En France, on a un avion polyvalent qui est le Rafale dont l'état-major est très content, d'ailleurs tellement content qu'il estime que l'on n'a pas besoin d'autre chose... Les Anglais ont lancé l'Eurofighter qui est un avion d'interception et ont maintenant besoin de remplacer leur avion d'attaque au sol alors que les Français n'en ont pas besoin. Vingt ans, au moins, vont s'écouler avant que cette situation ne change.

GBF : Quelles seraient, selon vous, les conditions requises pour l'édification d'un marché européen de l'armement ?

SD : Toujours la même chose: l'existence de programmes européens et une volonté politique commune! Or, il n'y en a pas... Il faut bien distinguer le domaine militaire, qui dépend des États, du domaine civil: dans le civil, les industriels peuvent décider de s'unir. C'est le cas du projet d'Airbus Industrie. On décide de créer une société commune pour développer un nouvel avion Airbus. Il faut, bien sûr, trouver les moyens financiers. Mais, là, on ne dépend pas des gouvernements. Il faut être compétitif.

GBF :Est-ce que, dans l'industrie de l'armement, les restructurations doivent être articulées autour des programmes ?

SD : Évidemment, sinon à quoi cela pourrait-il bien servir? On ne se restructure pas pour le plaisir de se restructurer mais pour obtenir un avantage économique, faire baisser les coûts, gagner des marchés ou éliminer un concurrent...

GBF : Les priorités et les besoins divergents des états-majors des différents États européens en matière d'armement ne constituent-ils pas au fond le principal obstacle à l'émergence d'une identité européenne de défense et de sécurité commune ?

SD : C'est vrai que les besoins des états-majors sont parfois divergents. S'il n'y a pas de volonté des états-majors de travailler ensemble sur un matériel commun, les industriels de l'armement ne peuvent pas coopérer. Attendons qu'il y ait des besoins, alors on coopérera. Pour l'instant, dans le domaine des avions de combat, il n'y a pas de projets communs...

Pas d'industrie européenne sans préférence communautaire

GBF : Vous n'avez jamais caché que vous étiez partisan d'une application du principe de préférence européenne pour assurer la pérennité de l'industrie de défense. En même temps, il semblerait que ce principe ne fasse pas l'unanimité chez nos partenaires européens. Quelles en sont les raisons ? Quelles conséquences voyez-vous pour l'industrie européenne ?

SD : Il est faux de dire que le principe de préférence européenne ne fait pas l'unanimité parmi les industriels européens. En tant que président du Conseil des industries de défense françaises (CIDEF) jusqu'en 1996, j'ai contribué à la mise au point d'une position commune pour l'ensemble de l'industrie européenne d'armement réunie au sein de l'European Defense Industry Group (EDIG). Dans le mémorandum que l'EDIG a largement diffusé à toutes les autorités compétentes, le principe de préférence européenne pour les achats d'armement figure en bonne place. Cependant, au niveau gouvernemental, certains États européens qui ne disposent pas d'une industrie d'armement nationale importante préfèrent encore acheter américain. Ces pays devraient comprendre qu'il faut privilégier la solidarité européenne sur les avantages à court terme, souvent factices, que peut faire miroiter le concurrent américain. Car, sinon, les conséquences seront dramatiques. Comment voulez-vous que l'on puisse parler d'une industrie européenne de défense si les Européens n'achètent pas européen? Si l'on n'est pas capable de disposer d'un marché européen, il n'y aura pas d'industrie de défense européenne et il n'y aura plus d'indépendance de l'Europe, qui deviendra une dépendance américaine.

GBF : Que peuvent faire les industriels pour convaincre les gouvernements européens d'acheter européen ?

SD : La préférence européenne doit être un principe absolu. Et, pour cela, il faut une volonté politique clairement affirmée. C'est-à-dire que quand un matériel correspondant aux besoins de défense européenne est disponible, même s'il est plus cher, il faut l'acheter. Les Américains ont d'ailleurs parfaitement intégré ce principe puisque, pour qu'ils décident d'acheter un matériel d'armement non américain, il faut qu'il soit au moins 50% moins cher. L'Europe doit faire la même chose. C'est fondamental pour elle.

GBF :Les Français et les Allemands ont récemment décidé de mettre en place un concept commun en matière de défense et de sécurité. Cette initiative peut-elle avoir des retombées industrielles et favoriser la fabrication de nouveaux systèmes d'armes ?

SD : Cette initiative est une synthèse de l'effort continu mené depuis de nombreuses années par la France et l'Allemagne pour rapprocher leur politique de défense. C'est donc un pas positif. Mais, du point de vue de l'industrie de l'armement, la priorité, c'est que de nouveaux programmes soient lancés. Arrêtons de discourir et préparons l'avenir par des actions en recherche et développement qui permettent à nos forces de disposer d'un équipement compétitif pour le futur !

GBF : L'Eurocorps a-t-il vocation, selon vous, à devenir le noyau dur d'une future "Combined Joint Task Force" européenne, notamment en tant qu'état-major et coordinateur logistique ? À ce titre, doit-il se faire le "porte-flambeau" d'une préférence industrielle européenne ?

SD : L'Eurocorps mais aussi le groupe des forces aériennes franco-britanniques pourraient être un premier pas vers l'harmonisation des actions opérationnelles européennes. Si les responsables militaires de ces entités expriment des besoins, il me semble évident qu'ils doivent disposer des armements nécessaires à leurs interventions sans aucune restriction, ce qui ne serait pas le cas avec des matériels américains.

Défendre la compétence industrielle

GBF : L'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie ont créé en décembre 1996 une structure quadripartite, l'OCCAR, qui préfigure une Agence européenne de l'armement. En tant qu'industriel, qu'attendez-vous de cette structure ?

SD : Si l'OCCAR parvient à gérer les futurs programmes d'armement de manière efficace en basant sa politique contractuelle sur le principe de compétence et non plus sur celui du juste retour, alors elle aura accompli un grand pas. Pour l'instant, on peut déplorer qu'elle ne gère qu'un ou deux programmes. Et, faute d'une autorité politique suffisante, il est à craindre qu'elle n'en générera pas de nouveaux. Il faudra aussi que l'OCCAR intègre d'autres pays européens comme l'Espagne, la Belgique, la Hollande, etc., dont les industriels pourraient participer aux nouveaux programmes.

GBF : La coopération européenne en matière d'armement doit-elle être le fait d'un petit "noyau" d'États ou bien faudrait-il l'élargir à un plus grand nombre de partenaires ?

SD : Il faut savoir ce que l'on entend par coopération. S'il s'agit de développer un nouvel armement, moins on est nombreux, mieux cela vaut! Il faut être pragmatique. Il est plus facile de s'entendre à deux ou à trois plutôt qu'à quatre ou à cinq. Commençons avec l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, en particulier dans le domaine aéronautique,puis on élargira après pour la fabrication. Par exemple, l'Eurofighter pour lequel quatre pays européens sont impliqués aura coûté en développement trois fois plus cher que le Rafale. Aussi, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la coopération n'est pas toujours une source d'économie... C'est une erreur également de penser que la compétence est la même partout. On pourrait très bien avoir en Europe plusieurs projets en compétition, comme cela se fait aux États-Unis, et on choisirait le meilleur. Au lieu de vouloir, dès le départ, que tout le monde fasse la même chose. Au moins, on profiterait des technologies les plus performantes, ce qui est loin d'être le cas avec l'Eurofighter...

Éviter de devenir des sous-traitants des États-Unis

GBF :L'ampleur des fusions industrielles intervenues récemment aux États-Unis dans le domaine aéronautique constitue-t-elle, selon vous, une menace pour l'Europe de la défense ?

SD : Sornettes que tout cela! Le fait que Boeing et Mac Donnell Douglas aient fusionné permet sans doute à Boeing d'élargir son marché dans le domain ecivil. Cela risque de rendre encore plus difficiles les ventes d'Airbus par suite des contrats forfaitaires longue durée entrepris par Boeing... Mais il ne faut pas oublier qu'en Europe on est très défavorisé par les impôts, les charges salariales qui sont exorbitantes, toutes les taxes que l'on paie et la rigidité du marché du travail. Tant que l'on ne sera pas dans un vrai système libéral, on aura beaucoup de difficultés...

GBF :Quels sont les nouveaux marchés pour Dassault? L'émergence de la puissance asiatique constitue-t-elle un enjeu important, selon vous, pour l'industrie européenne de l'armement?

SD : Je pense surtout au Moyen-Orient. Un moyen d'y parvenir, notamment dans les pays d'Asie qui, à terme, seront des partenaires extrêmement intéressants pour l'Europe, serait de renforcer nos liens. Pour ma part, je souhaiterais que l'industrie française regroupe ses forces afin d'assurer la formation de personnels locaux ou des échanges de militaires et qu'elle établisse des postes commerciaux permanents.

GBF : Faut-il privilégier une coopération industrielle européenne afin de préserver une certaine indépendance stratégique ou doit-on, au contraire, rechercher systématiquement des alliances avec les États-Unis pour élargir nos marchés et rester compétitifs ?

SD : Dans le domaine militaire, une coopération avec les États-Unis me semble exclue car on risquerait de devenir des sous-traitants. À partir du moment où l'on fait une opération quelconque avec les Américains, on ne peut plus exporter sans leur accord, ce qui réduit totalement notre liberté d'action. De plus, les États-Unis ne se montrent guère disposés à partager de manière équitable la technologie. Or, pour coopérer, il faut être deux. Et, jusqu'à présent, les Américains n'ont pas été très "coopératifs". Ils sont, par ailleurs, devenus très agressifs dans la compétition à l'exportation. Ce qui ne constitue pas un environnement favorable. Il convient donc de privilégier la coopération européenne.

GBF : Pensez-vous que l'évolution actuelle de l'OTAN peut favoriser l'émergence d'un pôle industriel européen ou bien accroît-elle, au contraire, l'emprise de l'industrie américaine sur le marché européen de l'armement ?

SD : Elle l'accroît. Il est clair que les Américains se servent de cette organisation pour placer leurs matériels en utilisant l'argument selon lequel il faut que l'OTAN utilise les mêmes armements, américains bien sûr. Théoriquement, le renforcement du pilier européen au sein de l'OTAN devrait se traduire par une évolution similaire de l'équipement de nos forces. Mais si la Pologne, la Hongrie, etc. — pour ne prendre que quelques exemples parmi les ex-pays communistes — commencent par acheter des F16, il n'y a plus d'Europe. Ils tombent dans le piège — comme nous tous d'ailleurs. Il ne faut pas que ces pays oublient que si, dans un premier temps, les Américains veulent bien donner des F16, ils omettent de fournir les missiles et l'électronique, si bien que les avions livrés ne servent pratiquement à rien.

GBF : Une Europe de la défense vous paraît-elle possible ?

SD : Tant qu'il n'y a pas d'Union politique européenne, il n'y aura pas de défense européenne. Il faudrait réaliser une fédération comme aux États-Unis ou en Suisse. Dans la situation actuelle, il me semble difficile de réaliser une Europe de la défense sans union politique.

 

Propos recueillis par Christine HOLZBAUER-MADISON, Karl-Érik GOFFINET et Gilles TEISSEYRE

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier L'Europe industrielle de la défense.