Entretien avec Raymond Barre : "Rien de pire pour l'Europe que l'indifférence !"

Pour l’ancien Premier ministre, l’Europe est bel et bien sur les rails. Même si la vivacité des débats, notamment sur la monnaie unique, pourrait faire croire que les États membres ont des arrière-pensées, l’essentiel est que l’on soit à même de parvenir à des compromis efficaces. S’agissant des améliorations possibles dans le fonctionnement des institutions, il préconise l’existence d’un "gouvernement européen" qui se traduirait par la présence permanente de ministres à Bruxelles. Un tel système aurait pour avantage d’éviter que le Conseil continue de se défausser sur la Commission de responsabilités dont elle n’a pas la charge.

Groupe des BELLES FEUILLES : La construction européenne semble connaître aujourd’hui quelques difficultés, voire un certain essoufflement. S’agit-il à votre avis d’un mauvais passage conjoncturel ou bien faut-il y voir une divergence plus profonde entre les États sur les objectifs à poursuivre ?

Raymond BARRE : La proximité de l’entrée en vigueur de la monnaie unique provoque une certaine effervescence. Les échanges de points de vue sont parfois vigoureux, mais cela me semble naturel et, pour tout dire, encourageant. Il est en effet bon signe que la construction européenne provoque à nouveau confrontations et débats au sein des États membres, car rien n’est pire pour ce grand projet que l’indifférence. Dans le même temps, je regrette les propos démagogiques qui peuvent parfois être tenus, dès l’apparition des premières difficultés! On ne peut, à la moindre résistance, remettre en question quarante ans de travail commun et contester les principaux objectifs du traité de Maastricht qui, qu’on le veuille ou non, a été adopté par les pays de l’Union et doit donc être mis en œuvre. La vivacité de dialogue doit également s’accompagner de la nécessaire entente des pays appartenant à l’Union et notamment du maintien de la solidité de l’axe franco-allemand sur les grands objectifs et enjeux de la construction européenne. Le récent sommet de Dublin a permis de constater que les divergences peuvent être aplanies. Le démarrage de l’union monétaire pour le Ier janvier 1999 a été confirmé et le "pacte de stabilité et de croissance", objet de raidissement dans les relations entre la France et l’Allemagne, a pu faire l’objet d’un compromis. Ce sont des étapes importantes, qui montrent que l’Europe "est en route". Elle se concrétisera tout d’abord dans l’Union économique et monétaire, mais il ne faudra surtout pas, à l’avenir, perdre de vue l’élaboration de la politique étrangère et de sécurité commune, volet essentiel du traité de Maastricht, afin que l’Europe arrive enfin à parler d’une seule et même voix sur la scène internationale et puisse être capable de garantir la paix sur l’ensemble du continent.

Des ministres "en résidence" à Bruxelles

GBF : Vous avez, de par les différents postes que vous avez occupés, une expérience très forte du fonctionnement des institutions européennes, tant de la Commission que du Conseil. Quelles seraient selon vous les évolutions majeures des modes de fonctionnement de ces organismes pour relever le défi de l’élargissement de l’Union ?

RB : L’élargissement de l’Union européenne impose au préalable une réflexion de fond sur la réforme de ses institutions. C’est le rôle de la Conférence intergouvernementale, et je me félicite qu’au sommet de Dublin les Quinze se soient fixé pour objectif de conclure ces travaux en juin 1997, afin que l’Europe puisse améliorer sa capacité de décision et d’action, et soit à même d’intégrer de manière harmonieuse et adaptée les pays d’Europe centrale et orientale candidats à l’adhésion. La Commission européenne, qui se trouve souvent sous le feu des critiques malgré le travail considérable qu’elle effectue, doit continuer à jouer son rôle: être un organe de propositions et un instrument de gestion des décisions prises par les gouvernements. Il serait à mon sens absurde de mettre en doute l’utilité de la Commission, qui est une institution de première importance. Il est seulement nécessaire qu’elle n’outrepasse pas ses prérogatives. Le Conseil des ministres, quant à lui, doit demeurer la structure de décision politique de l’Union, le lieu d’expression des gouvernements. Pour améliorer le fonctionnement du Conseil, il serait sans doute utile de faciliter et de simplifier les réunions des ministres. J’ai pour ma part toujours été favorable à la présence de ministres résidents à Bruxelles, qui représenteraient leurs gouvernements. Il existerait ainsi une sorte de "gouvernement européen", un organe de décision qui se réunirait régulièrement, et qui permettrait d’éviter que le Conseil n’ait tendance à faire dériver sur la Commission des responsabilités qui ne relèvent pas de cette institution. C’est une piste de réflexion intéressante, sur laquelle il serait bon de se pencher. Je pense enfin qu’il serait de l’intérêt de l’Union européenne de prévoir que le Conseil des chefs d’État et de gouvernement désigne pour une durée d’un an un président de l’Union, qui puisse incarner la continuité de l’action européenne.

"La mondialisation n’est pas la source du chômage"

GBF : Dans une économie qui devient de plus en plus globale, la compétitivité des entreprises industrielles françaises ou européennes est un facteur essentiel de leur pérennité. Or, dans le même temps, les taux de chômage sont importants en Europe. Quelles sont les pistes que vous préconisez pour concilier pérennité des entreprises et maintien de l’emploi ?

RB : On ne peut nier que la nécessaire adaptation des entreprises à la compétition économique moderne engendre parfois des ajustements au coût humain important, ou des délocalisations entraînant des répercussions en termes d’emploi. Mais, à mon sens, la mondialisation de l’économie n’est pas la source du chômage. Prenons l’exemple de la France. Notre taux de chômage est effectivement trop important. Bien entendu, nous pouvons toujours dire que ce phénomène est dû au ralentissement de la conjoncture, qu’il dépasse maintenant nos frontières et revêt une portée européenne, que l’Allemagne s’y trouve également confrontée. C’est oublier bien vite l’effort fourni par notre voisin pour "absorber" sa partie orientale, et l’inquiétante stagnation du pourcentage de notre population active évincée du marché du travail. Pour ma part, je suis convaincu que la triste "exception française"en matière de chômage est liée pour une large part aux rigidités de notre marché du travail et à l’inefficacité des divers mécanismes d’aide à l’emploi élaborés par les gouvernements successifs qui, au lieu de favoriser l’accès à une activité stable, tendent à perpétuer l’inactivité. Cette constatation est souvent mal perçue par l’opinion publique, mais il faudra bien un jour comprendre que notre pays ne peut être à même de créer massivement de nouveaux emplois s’il ne donne pas à ses entreprises les moyens d’investir, de créer de la richesse, de développer leurs ressources humaines, s’il ne leur permet pas de disposer d’une plus grande flexibilité sur le marché du travail, s’il n’allège pas leur fiscalité, s’il ne simplifie pas leurs procédures administratives; bref, il faut faire confiance à leur volonté d’entreprendre. Dans nos sociétés européennes modernes, le "welfare state", tel qu’il a été conçu il y a plus de trente ans, n’a plus de sens. Il est donc urgent de changer les mentalités et les comportements, d’accepter les mécanismes de l’économie de marché, en prenant conscience que cette voie n’est en rien "antisociale", puisque la création d’emplois durables en est la conséquence logique. De nombreux pays en Europe ont compris cela. Il n’est qu’à voir les récentes réformes accomplies par nos voisins suédois ou allemands. Il faut cependant toujours chercher à respecter l’efficacité de l’économie et de la justice sociale.

La disparition des "prés carrés"

GBF : Quelle est votre perception des grandes tendances de l’économie mondiale en cette fin de siècle ?

RB: Nous vivons un temps où l’économie ne peut être conçue que de manière globale, et où le phénomène de mondialisation ne cesse de s’affirmer, en imposant à l’ensemble des acteurs du monde industrialisé de nouvelles règles du jeu. Le XXIe siècle imposera cette nouvelle donne économique. Comment en douter lorsque nous assistons, à notre époque, à une réelle "explosion" des marchés, à une croissance exponentielle de la demande? Les marchés émergents des pays de l’Asie du Sud-Est, de l’Europe centrale et orientale, de l’Amérique latine, la concurrence qu’ils génèrent et les espaces qu’ils ouvrent, accentueront l’internationalisation des échanges et la nécessité pour les entreprises de faire preuve de cette capacité d’adaptation sans laquelle la compétitivité ne peut être atteinte. Les décideurs économiques doivent donc s’adapter à un univers en perpétuel mouvement, et relever le défi d’un siècle qui sera celui de la compétition généralisée, de la disparition des "prés carrés", des marchés limités, des espaces protégés. Pour les entreprises, un comportement protectionniste serait suicidaire, car la concurrence globale leur impose, plus que jamais, de s’ouvrir vers l’extérieur, de tenter de s’implanter là où la demande est forte. Il faut avoir à l’esprit cet aspect positif, dynamique de la mondialisation de l’économie, et prendre conscience que cette dernière impose certes de faire face aux assauts, mais également de cultiver l’innovation, de porter sur le monde des échanges un vaste regard, et de mettre en avant ses atouts.

Investissements directs

GBF : Comment l’Europe pourra-t-elle relever le défi que lui ont lancé les nations émergentes, en particulier en Asie ?

RB : Il est juste de dire que l’émergence de groupes comme l’ASEAN, s’ajoutant à la concurrence des États-Unis et du Japon, peut donner l’impression d’une perte de vitesse de l’Europe occidentale, en matière économique. L’Europe doit par conséquent savoir s’adapter à ces nouvelles formes de confrontation, intensifier ses relations économiques, commerciales et financières, avec les pays d’Asie du Sud-Est, ne pas hésiter à y pratiquer des investissements directs, tout en mettant en place des échanges de connaissances techniques et scientifiques. C’est ainsi qu’elle pourra sauvegarder son influence et par là même préserver le niveau de vie de ses habitants. Le défi de la concurrence est difficile, mais l’Europe possède d’indéniables atouts. La valeur de ses grandes entreprises, la part considérable qu’elles consacrent à la recherche et au développement et les innovations technologiques qui en résultent sont des facteurs essentiels de réussite. En ce domaine, le partage des savoirs et des compétences peut être un élément décisif de la compétitivité, même si rien n’est jamais acquis ni gagné d’avance. Prenez l’exemple du consortium européen Airbus. Il a signé en novembre le plus gros contrat de l’industrie aéronautique avec la compagnie US Air, sur le marché intérieur de son grand rival américain Boeing. Quelques semaines plus tard, on apprenait la fusion Boeing Mac Donnell Douglas, donnant naissance au groupe aérospatial le plus grand et le plus diversifié du monde. Ces événements sont représentatifs de l’intensité du combat économique du siècle prochain, et de la nécessité pour l’Europe de prendre la mesure de ses qualités, mais également de ses faiblesses, et d’avoir conscience que la compétition globale ne cesse d’imposer un constant bouleversement des habitudes.

Lyon au cœur d’un "grand Sud-Est européen"

GBF : Comment voyez-vous l’intervention de la ville de Lyon et de la région Rhône-Alpes à l’échéance du XXIe siècle ? Quels sont selon vous les atouts que possède cette région ?

RB : Lyon est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans l’espace européen. Sa situation géographique particulièrement favorable, la réputation de sa tradition industrielle, la capacité exportatrice de ses entreprises et leur souci de l’innovation, la qualité de son pôle d’enseignement et de recherche, sont autant d’atouts pouvant lui permettre d’acquérir une réelle dimension internationale. Dans le même temps, Lyon a la chance de se situer au cœur d’une région dynamique et ouverte aux marchés étrangers, puisque Rhône-Alpes réalise 13% du commerce extérieur français. Au sein de cet espace où les initiatives sont nombreuses, Lyon occupe une place stratégique, par sa proximité avec les grandes cités de "l’arc latin"— comme Barcelone,Genève ou Turin — et le lien étroit qu’elle possède avec les villes-centres de la région, qui constitue un territoire tout à la fois varié et cohérent, animé par un très dense réseau de communication. Je ne doute pas que le grand Sud-Est européen, ouvert sur le bassin méditerranéen et l’Afrique, se développe considérablement dans les années à venir et devienne un ensemble géographique au poids économique et culturel considérable. Lyon possède les potentialités pour en devenir le cœur. L’ouverture internationale croissante de l’aéroport de Lyon-Satolas, la fréquentation touristique en hausse de notre cité, le transfert de centres de décision à Lyon sont autant d’indices de ses très riches capacités, qui peuvent lui permettre de faire entendre pleinement sa voix dans le concert des métropoles européennes et de relever les défis du siècle prochain.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Institutions européennes.