Entretien avec Pierre-Étienne Bost : L'industrie européenne a besoin d'être remise dans la course !

Regrettant les "maladresses" qui ont prévalu lors de l'introduction des plantes transgéniques, notamment l'insistance sur la résistance aux herbicides et l'utilisation d'un gène de résistance à un antibiotique, Pierre-Étienne Bost défend ici le point de vue du chercheur, sans négliger celui du consommateur ou de l'utilisateur. Pour que l'Europe puisse combler son retard par rapport aux États-Unis en matière d'OGM, il préconise une meilleure intégration des efforts de recherche ainsi qu'une harmonisation des réglementations.

Groupe des BELLES FEUILLES : Pourquoi faut-il des biotechnologies agro-alimentaires et quel est leur intérêt ?

Pierre-Étienne BOST : Les biotechnologies agro-alimentaires s'intéressent à la création de plantes, à l'élaboration de produits d'origine naturelle et à leur transformation par différents procédés physiques, chimiques ou biochimiques pour en faire des additifs ou des ingrédients. Les caractéristiques de la matière première biologique sont déterminantes, non seulement sur l'économie du produit final mais aussi sur ses qualités et ses propriétés.Nous sommes donc très attentifs, de ce point de vue, à ce qui se passe dans les grandes filières agricoles. Nous entretenons un dialogue régulier avec les semenciers, par exemple, concernant les retombées possibles de ces technologies dans le domaine des ingrédients alimentaires. Il y a un intérêt à la fois pour la fabrication de ces produits et pour leur utilisation directe dans l'industrie agro-alimentaire. De plus en plus d'hectares sont cultivés avec des variétés de plantes dites "transgéniques". Ces techniques ont modifié les modes classiques de sélection végétale et variétale. Après la mise au point des outils de biologie moléculaire, on s'intéresse beaucoup plus depuis quelque temps à leur application sur les différentes variétés de céréales comme le maïs précoce ou le maïs tardif [NDLR : l'Europe est essentiellement plantée en maïs précoce alors que l'Amérique du Nord produit du maïs tardif] ou le soja. Vous avez aussi, aujourd'hui, un développement des OGM dans les plantes potagères, par exemple la tomate. Maintenant que les outils sont en place, la question est de savoir à quoi et comment on va les appliquer. C'est ce qui a justifié la plupart des grands mouvements que l'on observe dans le domaine de la biologie végétale au cours de ces derniers mois. Les grandes acquisitions, les grandes alliances font que tel semencier s'allie avec tel spécialiste des biotechnologies agro-alimentaires pour arriver à contrôler le mieux possible l'ensemble de la chaîne du produit.

Une avance écrasante des Américains

GBF : N'avez-vous pas l'impression que quelques grands acteurs, comme l'américain Monsanto, sont en train de prendre une avance considérable en matière d'OGM ?

P-É B : Monsanto a fait des investissements massifs dans ce domaine et continue à en faire. Cette société a été rachetée par American Home Product : c'est dire que son indépendance n'était pas garantie par les investissements considérables dans le domaine végétal au cours de ces dernières années. En matière de maîtrise technologique, de moyens de développement ou de capacité à produire, Monsanto représente aujourd'hui une force considérable. Aussi sera-t-il de plus en plus difficile pour les autres acteurs de combler leur retard. Par ailleurs, la capacité de certains grands organismes publics de recherche à disposer de moyens comparables pour pouvoir intervenir sur ces domaines est limitée...

GBF : Voulez-vous dire qu'aujourd'hui les pouvoirs publics n'ont plus les moyens de contrôler valablement ces évolutions technologiques ?

P-É B : Dans certains cas, ils ont beaucoup de mal à les contrôler...

GBF : C'est un problème grave pour des technologies qui progressent de plus en plus vite et où les investissements sont considérables. Pensez-vous qu'il faille augmenter la capacité de coopération entre les pouvoirs publics et les industriels de façon à mieux partager la connaissance ainsi que le risque ?

P-É B : Là encore, la réponse à votre question est oui ! Pour que les acteurs principaux du secteur puissent maintenir leurs positions, il est important de mobiliser tous les moyens en amont et en aval. Mais le problèmeest aussi de savoir dans quelle mesure un certain nombre d'acteurs importants pour l'agriculture de notre pays — je pense à l'INRA en particulier — sont capables de réorienter rapidement leurs moyens de recherche sur ces sujets. C'est un problème essentiellement organisationnel, un problème de politique scientifique et technique. Les responsables de ces grands organismes en sont d'ailleurs très conscients. Lorsque l'on voit le temps qu'il a fallu pour mettre sur pied un outil comme le Centre national de séquençage, par exemple, outil fondamental quant à la détermination et l'exploitation des génomes, on voit bien la difficulté qu'il y a à mobiliser rapidement des moyens, par rapport à ce quecertaines grandes industries américaines sont capables de faire. L'investissement des sociétés américaines de biotechnologies dans le domaine du végétal au cours des cinq dernières années s'est élevé à 16 milliards de dollars. Cela représente environ trois fois les investissements européens. L'autre constat, c'est la multiplication des hectares cultivés par voie transgénique aux États-Unis. C'est-à-dire, en fait, le développement non seulement d'une courbe d'expérience, mais, en plus, d'un marché sur l'ensemble de ces produits.

GBF : Paradoxalement, en France, l'achat de semences de maïs transgénique s'est situé autour de 3000 hectares, alors que l'on avait prévu 50000 hectares. Attribuez-vous cette déconfiture à l'extrême prudence des agriculteurs vis-à-vis du marché ou à une mauvaise perception des biotechnologies de la part du milieu agricole ?

P-É B : Non, ce n'est pas à cela que je l'attribue. Mais, plutôt, à une notion à mon sens importante dans ce métier, qui est celle de la "localisation de la valeur". Pour les OGM, où se trouve la valeur ? À l'évidence, elle réside chez ceux qui ont fait les investissements dans la création de ces nouvelles variétés, par exemple les semenciers. Mais cela ne suffit pas. Il faut, à un moment donné, que d'autres acteurs, entre la semence et l'assiette, y trouvent aussi leur compte. Les premières plantes commercialisées sont résistantes à certains herbicides, ce qui permet de limiter la consommation d'autres intrants dans le domaine agricole et éventuellement de mieux respecter l'environnement. Ces premières plantes sont la conséquence d'une politique que je qualifierais de "défensive" de la part des groupes agrochimiques. Cependant, le consommateur y voit, à ce stade, un intérêt modéré ; et je pense que c'est l'une des raisons principales qui ont fait qu'il n'a pas marqué un enthousiasme farouche pour les plantes transgéniques. D'un côté, on lui dit : "On construit des organismes végétaux bizarres", et de l'autre : "Le résultat final ne présente aucun avantage manifeste pour le consommateur." Si l'on avait abordé plus vite les aspects qualitatifs, comme les qualités organoleptiques de ces produits ou leur sécurité d'emploi, on aurait peut-être eu de meilleurs arguments que ceux que l'on a pu utiliser, et qui étaient essentiellement des arguments de productivité à l'hectare ou de rentabilité. Le souci manifesté par les États quant à la sécurité des consommateurs ou à celle de l'environnement est, par ailleurs, parfaitement légitime. Le problème est de savoir quels sont les risques réels liés à la dissémination d'un certain nombre d'OGM, ainsi que les conséquences éventuelles qui en découlent : par exemple, la disparition progressive de certaines variétés végétales ou, encore, l'appauvrissement de la biodiversité. Il s'agit là de préoccupations légitimes.

Une meilleure prise en compte de la biodiversité

GBF : Les commentaires de Jeremy Rifkind, très à la mode aujourd'hui, ne sont donc pas complètement dénués de sens, notamment en ce qui concerne l'appauvrissement de la biodiversité ?

P-É B : L'appauvrissement de la biodiversité est un problème qui existe depuis des décennies. En fait, je pense que les connaissances en biologie moléculaire auraient plutôt tendance, au contraire, à améliorer cette situation. Pour les raisons que j'indiquais tout à l'heure, c'est-à-dire la nécessité d'aller chercher un grand nombre de variétés pour appliquer ces technologies, cette démarche pourrait en effet permettre de mieux prendre en compte la biodiversité. La capacité d'une plante à pousser correctement dans tel ou tel environnement est un élément important pour ceux qui commercialisent ces organismes.

GBF : Cela nous amène au débat sur l'apport des biotechnologies pour les pays du tiers-monde, c'est-à-dire l'amélioration de leur situation alimentaire et, en contrepartie, leur dépendance vis-à-vis de ces technologies ?

P-É B : La question des ressources alimentaires se pose globalement. Doit être considéré comme "bon" tout ce qui contribue à améliorer la situation des approvisionnements alimentaires, y compris dans les pays développés.Se pose, ensuite, la question de la production à l'hectare d'un certain nombre de grandes denrées essentielles dans le monde. Les pays traditionnellement exportateursde céréales le resteront. Les modifications éventuelles ne peuvent pas se faire au détriment de la productivité.Prenez la plaine de Limagne : on y produit environ 10 tonnes de maïs à l'hectare. Même si vous avez un maïs qui a des propriétés nouvelles, il ne s'agit pas que la productivité descende en dessous d'un seuil économique minimal. Le problème se pose de la même façon dans des grandes zones comme le Sud-Est asiatique. Aujourd'hui, la culture du riz et des céréales dans toute la Chine est considérée sous l'angle de la productivité. L'utilisation de techniques de biologie moléculaire profitera aussi largement aux pays en voie de développement car elle permettra de prendre en compte la résistance aux températures extrêmes ou à la sécheresse. Encore une fois, ce qui se fait sur les grandes zones développées occidentales profitera, à terme, à d'autres zones.

GBF : Mis à part ces considérations productivistes, avez-vous le sentiment que les industriels se préoccupent désormais un peu plus des consommateurs ?

P-É B : Les aspects de pure productivité ne doivent pas être négligés. Mais, aujourd'hui, les industriels se concentrent sur trois grandes propriétés de ces produits.Les propriétés organoleptiques tout d'abord, c'est-à-dire la texture, la couleur ou l'arôme. Les propriétés de nutrition et de santé ensuite, c'est-à-dire la capacitéà fournir les éléments indispensables à la vie. Enfin, ils s'efforcent de développer ces OGM en éliminant tous les risques possibles. L'aspect "nutrition et santé" des produits finis est de plus en plus pris en compte. L'avènement d'une alimentation de masse nous a parfois fait perdre la diversité d'ingrédients naturels ou de micro-nutriments que l'on trouvait dans l'alimentation traditionnelle. En réponse à ce souci d'une nourriture traditionnelle et bien équilibrée, on a fini par mettre en évidence un certain nombre d'éléments susceptibles de contribuer à l'amélioration de la santé. Les petits déjeuners pour enfants correctement équilibrés en sels minéraux ou en vitamines sont un exemple positif de l'évolution de l'alimentation de l'enfant !

GBF : On évoque également l'aspect positif des OGM vis-à-vis des problèmes liés aux allergies alimentaires, par exemple la possibilité de produire des huiles éliminant ces risques ?

P-É B : S'il y a des problèmes d'allergies bien identifiés sur une ligne de produits d'origine végétale, les OGM peuvent en effet permettre de supprimer ce risque. En même temps, il est absolument nécessaire, lorsque l'on procède à une construction nouvelle de plante, de bien vérifier que l'on n’est pas en train d'introduire de nouveaux allergènes. La notion du "substantiellement équivalent" est au cœur du débat sur la réglementation des OGM.

Améliorer les méthodes d'évaluation du risque

GBF : Parmi les aspects où il faut exercer une certaine prudence, vous avez mentionné celui de la dissémination. En tant que chercheur, y a-t-il d'autres éléments qui vous posent problème dans le domaine des biotechnologies végétales ?

P-É B : La question de la "substantielle équivalence" est fondamentale. Aujourd'hui, nous avons les outils pour la contrôler. Il s'agit, par exemple, de vérifier que la cartographie des protéines qui sont exprimées par une plante correspond à celle de la plante de départ, plus les quelques protéines que l'on souhaite y ajouter. Ensuite, il faut s'efforcer d'évaluer la marge de tolérance en cas de phénomène inattendu. Cette surveillance est essentielle. Bien que le risque de dissémination ait été pris en compte, les méthodes pour évaluer correctement ce risque mériteraient d'être améliorées.

GBF : À ce propos, comment pourrait s'organiser une "chaîne de vigilance" bien construite, efficace et en même temps positive, qui ne soit pas un moratoire ou un facteur bloquant pour la recherche dans le domaine des biotechnologies ?

P-É B : Aujourd'hui, la plupart des acteurs de l'agro-alimentaire disposent de systèmes de surveillance de leurs produits efficaces. En effet, ils sont très rapidement en liaison avec les consommateurs, ce qui leur permet de repérer assez rapidement les problèmes liés à la sécurité d'emploi de ces produits. Sur certains produits critiques, il est légitime que les gouvernements aient décidé de mettre en place un système de suivi plus élaboré. Mais il faut bien distinguer ce qui doit être un suivi normal de ce qui doit relever d'un suivi exceptionnel, afin de ne pas aboutir à un blocage. Je trouve, par exemple, un peu absurde la question de l'étiquetage quand il s'agit de produits bien identifiés, purifiés à partir de plantes génétiquement modifiées. Dans ce cas, l'étiquetage ne me paraît pas justifié. La lécithine reste de la lécithine, qu'elle soit produite par un organisme génétiquement modifié ou non ! Les procédés pour obtenir un tel produit permettent d'en garantir l'identité pour le consommateur. Dans beaucoup de cas, une simple inspection des procédés permettrait d'éviter des discussions à n'en plus finir. Cela étant dit, encore une fois, nous ne sommes pas à l'abri de phénomènes inattendus à partir du moment où les produits génétiquement modifiés entrent massivement sous une forme quelconque — par exemple, de farine — dans l'alimentation. Dès lors, il est très difficile de garantir que tous les éléments constitutifs de la plante sont strictement identiques à ce que l'on avait précédemment.

GBF : N'est-ce pas un phénomène spécifiquement lié aux biotechnologies ?

P-É B : En effet. Car si, demain, vous changiez les variétés d'approvisionnement qui entrent dans votre alimentation, vous risqueriez de rencontrer le même problème. La consommation agro-alimentaire repose de plus en plus sur des échanges mondiaux de produits qui circulent de continent à continent. C'est bien là le cœur du problème...

GBF : La farine animale n'était pas une biotechnologie. Il y a eu un risque alimentaire qui a été détecté trop tard, alors qu'à la limite les biotechnologies auraient permis d'éliminer ce risque ?

P-É B : Le débat tel qu'il s'est instauré autour de ce sujet a l'avantage de poser les bonnes questions. Certes, les scientifiques ne sont pas toujours en mesured'y répondre complètement. Sur le problème de la dissémination, par exemple : comment garantir l'absence de dissémination de gènes d'une espèce à l'autre ? C'est un exercice extrêmement compliqué. Cependant, ce risque est dorénavant sérieusement pris en compte.

GBF : Les petits agriculteurs redoutent la course aux herbicides, notamment pour les colzas qui sont des plantes pour lesquelles le risque de dissémination est assez réel, surtout sur la moutarde sauvage. Ils se plaignent de l'obligation à terme de changer de type d'herbicides...

P-É B : C'est pour cela que j'ai qualifié de "maladresse", lors de la première introduction des plantes transgéniques, le choix qui a été fait de mettre l'accent sur la résistance aux herbicides ou sur l'utilisation d'un gène de résistance à un antibiotique. L'histoire de la tomate est plus sympathique puisque les caractéristiques de la nouvelle variété de tomates produite avec des OGM profitent plus directement au consommateur.

Les industriels de l'agro-alimentaire, les mieux placés pour informer les consommateurs

GBF : Les décisions qui ont été prises récemment par Bruxelles en matière d'étiquetage permettent-elles, selon vous, de délivrer une information pertinente au consommateur ?

P-É B : Non, je ne le pense pas. Pour le consommateur,il sera difficile d'en tirer des conclusions et un comportement. La complexité du mécanisme des OGM rend assez difficile la mise au point d'une "traduction" simple pour le consommateur. Néanmoins, je ne suis pas choqué par le fait que l'on dise que ces produits soient "issus de plantes génétiquement modifiées". Le consommateur s'y fera, mais les pouvoirs publics doivent jouer un rôle de vigile et d'information.

GBF : Quels peuvent être les différents degrés d'implication des industries agro-alimentaires dans la diffusion d'une meilleure information auprès des consommateurs et des pouvoirs publics sur le développement de ces technologies ?

P-É B : A priori, les mieux préparés sont ceux qui, comme les distributeurs, sont le plus proches des consommateurs. Mais, en réalité, ce sont plutôt les grandes firmes agro-alimentaires qui peuvent le mieux informer, puisque ce sont elles qui définissent les produits et leurs ingrédients et qui revendiquent auprès des consommateurs les aspects de qualité et de sécuritéd'emploi de ces produits. Aussi, c'est à elles d'interveniren priorité.

GBF : Les informations véhiculées par les industriels vous paraissent-elles suffisamment pertinentes ?

P-É B : Non, car pour l'instant le message est inexistant. Les industriels communiquent en réaction à un environnement politique et réglementaire, mais pas encore sous l'aspect de la communication auprès de leur clientèle et du grand public. On continue, pour le moment, à conduire des campagnes de publicité sur des produits en donnant une information très limitée sur la façon dont ils sont élaborés.

GBF : Vous pensez à la campagne de Monsanto ?

P-É B : La campagne de Monsanto est probablement celle qui est la plus technique et qui, justement, est destinée à un grand public. Mais je pense que ce n'est pas suffisant.

GBF :Pourquoi les transformateurs agro-alimentaires tardent-ils tellement à entrer dans ce débat ?

P-É B : Parce que, dans beaucoup de cas, ils n'ont rien à y gagner. On en revient à la notion de chaîne de répartition de la valeur. Quel intérêt, en effet, de recourir aux OGM s'ils sont strictement identiques en termes de qualité au produit initial, pour un prix similaire, voire plus élevé ? Alors, si en plus les industriels sont obligés de consacrer des moyens pour informer les consommateurs sur la nature d'un produit assimilé à un risque potentiel, on comprend qu'ils ne soient guère motivés pour le faire ! Tant qu'ils n'ont pas quelque chose de positif à communiquer sur ces produits, ils se débattent avec un problème qui est soit réglementaire, soit de sécurité d'emploi. Il me paraît difficile de communiquer sur : "Ma farine de soja ou de maïs est aussi bonne que la précédente !"

GBF : Quand on parle de biotechnologie, ce qui fait peur, c'est le mot technologie. En fait, une espèce biotechnologique n'est-elle pas une espèce naturelle modifiée par l'homme ?

P-É B : Autrefois, l'homme n'utilisait que les moyens classiques de sélection. De nombreuses manipulations par recombinaisons et croisements ont déjà eu lieu. Cela fait partie des moyens traditionnels de sélection ; ce n'est pas, pour autant, quelque chose d'innocent ! Actuellement, on a tout simplement des outils plus fins, plus précis, et on a tendance à les utiliser pour rechercher plus vite une propriété donnée. Mais le problème existait déjà avant.

GBF : Il semblerait que l'on ne parvienne pas à obtenir une traçabilité parfaite des substances OGM, et, en particulier, qu'il soit assez difficile de séparer totalement les récoltes. Peut-on espérer une identification fiable des produits qui vont venir sur les marchés ?

P-É B : Idéalement, la traçabilité est une bonne chose, qu'il s'agisse ou non d'OGM, car si vous avez un lot de produits issu d'une récolte contaminée par quoi que ce soit, c'est toujours important de le savoir. Le souci permanent de l'industrie agro-alimentaire doit être d'avoir la meilleure documentation possible sur ses approvisionnements. Mais la traçabilité a un coût, qui doit être supporté par quelqu'un. Vous pouvez le facturer au consommateur, qui veut savoir que sa viande vient du Massif central et qu'il n'y a pas de risque d'ESB, ou que la farine de blé utilisée dans son pain est une farine de blé de telle ou telle région. Mais si vous lui demandiez de payer sa baguette un centimede plus pour cette raison, je serais très étonné qu'il accepte. Si ce n'est pas le consommateur qui supporte ce coût, alors on en revient au fabricant d'ingrédients, d'additifs ou tout autre opérateur qui peut, lui, pour des raisons évidentes, s'intéresser à l'origine de ces produits et donc, éventuellement, supporter le coût de sa traçabilité. Le danger, à mon sens, serait de l'imposer — sans discernement — par la réglementation au risque de pénaliser un certain nombre de fabricants. Mais je le répète : oui, la traçabilité est une bonne chose.

GBF : Pensez-vous que l'attitude des Européens puisse avoir un effet à cet égard sur celle des Américains ?

P-É B : Oui, car, de manière assez surprenante, on essaie de leur faire admettre que, dans le domaine de l'agro-alimentaire, il y a des règles et des pratiques d'assurance qualité du même type que celles que l'on connaît dans la pharmacie ou la santé. Prenez la toute-puissante Food & Drug Administration (F&DA), aux États-Unis : elle est très stricte et très sévère sur la partie "Drug" et plutôt laxiste sur la partie "Food" pour des raisons qui sont des raisons historiques. C'est en train de changer. Mais il n'empêche que l'attitude des Européens à cet égard pourrait amener la révision d'un certain nombre d'attitudes aux États-Unis.

L'affrontement États-Unis/Europe

GBF : Pensez-vous qu'il y ait une rivalité économique et technologique très forte, aujourd'hui, entre les États-Unis et l'Europe ou, au contraire, l'imbrication des groupes est telle que cette rivalité n'a pas de sens ?

P-É B : Les enjeux agricoles sont énormes. Telle que je la perçois, la situation est plus homogène aux États-Unis dans le sens où, traditionnellement, le poids de l'industrie agro-alimentaire est important, en particuliercelui des grands transformateurs céréaliers qui ont largement imposé leur façon de voir. L'industrie agro-alimentaire est très "locale" par rapport au produit fini. À part Coca-Cola, les opérateurs mondiaux se comptent sur les doigts d'une main. Au total, il y a une dizaine de grands acteurs avec des positions, d'ailleurs, très hétérogènes sur les différents continents. Les industries agro-alimentaires restent nationales ou continentales. La situation en Europe, à part Nestlé et Danone, qui est le grand acteur dans le domaine des produits frais, est plus hétérogène. Il y aura des évolutions en relationavec les fournitures de matières premières. Les deux grands ensembles économiques que sont l'Europe et les États-Unis, d'une façon ou d'une autre, s'affronteront sur les flux de matières premières agricoles.

GBF : Sur le plan de la recherche et développement, vous avez souligné le décalage qui existe entre les investissements aux États-Unis et ceux réalisés en Europe. Une société comme Rhodia est-elle en positionde faiblesse par rapport aux grandes firmes américaines ? Et, selon vous, une politique de soutien plus agressive au niveau européen pourrait-elle aider les industries à se repositionner sur le marché ?

P-É B : Nous sommes, incontestablement, en position de faiblesse. Aussi peut-on s'attendre à un certain nombre de regroupements et d'alliances qui feront que l'on rattrapera, en partie, le chemin perdu. Quant à la question de savoir s'il faut des politiques mieux ciblées, la réponse est oui. On en revient à mon commentaire de départ sur la politique de certains grands organismes qui pourraient nous remettre dans la course.Je suis relativement optimiste sur ce point.

GBF : La Commission européenne peut-elle, à votre avis, jouer un rôle important ou pensez-vous que c'est plutôt du ressort de la coopération entre les administrations nationales ?

P-É B : La Commission européenne peut jouer un rôle mais je crois plutôt à la coopération entre administrations nationales. Pour coopérer, il faut avoir des objectifs précis à mettre en commun. Or, l'Europe n'a pas encore, dans le domaine précis de la biotechnologievégétale, de grands programmes qui laissent supposer une progression significative.

GBF : Le commissaire en charge de la Recherche et du Développement, Mme Édith Cresson, a inscrit les biotechnologies comme l'une des priorités du cinquième Programme cadre européen en R&D. Qu'est-ce que vous en attendez ?

P-É B : Qu'il nous aide à structurer et à construire une véritable force technologique. La première chose à faire est d'identifier l'ensemble des compétences nécessaires au développement de ces technologies. Car ce n'est pas uniquement la biologie moléculaire qui est en cause mais, aussi, toute la physiologie végétale. En fait, nous touchons là à la maîtrise de toute la diversité qui existe dans la nature. Deuxièmement, qu'il nous donne les moyens de mettre en œuvre de quoi expérimenter et, enfin, de commercialiser les produits issus des biotechnologies. Pour progresser, il faut un ensemble d'événements et d'éléments, ce qui implique impérativement que l'on ait l'expertise et l'excellence requises. On ne peut se contenter d'un outil, même excellent, dans un secteur, sans prendre en compte l'ensemble de la chaîne [...]. D'autant que ceux qui sont le plus actifs dans ce secteurn'auront pas d'état d'âme à aller chercher aux États-Unis, dont le niveau d'excellence au niveau mondial estreconnu, ou ailleurs, les compétences dont ils ont besoin.

"Rhodia inside"

GBF : Concernant les procédures d'intégration et la capacité de mettre sur le marché, pensez-vous qu'il faille que l'on débouche, au plan institutionnel, sur la création d'une agence ? Il existe, aujourd'hui, une agence du médicament européenne. Est-ce qu'il en faut une pour les biotechnologies ?

P-É B : Les deux domaines sont différents. L'agence du médicament fonctionne de façon satisfaisante parce qu'elle correspond à un métier particulier, à un ensemble de technologies et de problématiques spécifiques aux médicaments. Maintenant, faut-il créer l'équivalent d'une "F&DA" en Europe ? On pourrait construire quelque chose de techniquement satisfaisant...

GBF : N'est-ce pas une nécessité absolue ?

P-É B : La priorité, c'est le développement de moyens technologiques qui nous permettent d'être performants. Aujourd'hui, quand on découvre un nouvel additif ou un nouvel excipient, il est difficile de le faire accepter au niveau européen. On se bat toujours entre les réglementations nationales et les réglementations communautaires. Donc, tout ce qui ira dans le sens d'une harmonisation nous facilitera la tâche. Je suis favorable à tout ce qui permettra d'harmoniser les réglementations. La directive "Novel Food" devrait normalement aller dans ce sens.

GBF : Sur le plan fiscal, que peut-on faire pour aider les entreprises à améliorer leur recherche et développement ? La fiscalité de certains pays d'Europe est souvent citée comme un frein pour les jeunes entreprises de biotechnologie. Par ailleurs, pourquoi n'y a-t-il pas autour des grands groupes ce maillage de petites sociétés très pointues dans le domaine des biotechnologies qui existe aux États-Unis ?

P-É B : Les industries agro-alimentaires consacrent une portion très modeste de leur budget à la recherche et au développement. Rhodia fait partie des sociétés de pointe pour ce qui est de l'investissement en R&D. Nous consacrons dans le domaine des ingrédients près de 5% de notre chiffre d'affaires. C'est, en proportion, bien supérieur à ce que font les grands de l'agro-alimentaire. Cela tient essentiellement au fait que ces industries comptent énormément sur leurs fournisseurs pour l'innovation. La solution est donc de faire appel àdes sociétés de technologie très avancée pour les y aider.

GBF : On est un peu dans la problématique de l'informatique : on vend la technologie "Intel Pentium" à travers les ordinateurs de telle ou telle marque. Est-ce que, demain, on ne pourrait pas envisager de vendre de la biotechnologie à travers les aliments ?

P-É B : Je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup de cas comme "Intel inside". C'est quand même très particulier.Vous seriez "OGM inside" si vous apportiez un avantageréel aux aliments en question. Quand vous avez "Intel inside", c'est que le produit a des performances très particulières et, finalement, perceptibles par l'utilisateur...

GBF : Est-ce que sur les produits de prochaine génératio non peut imaginer un "Rhodia inside" ?

P-É B : On pourrait avoir "Rhodia inside" ou le "produit favorable à... inside". Pour le coup, ce serait très intéressant. Si on arrivait à déterminer les facteurs qui font que ces produits ont un effet préventif démontrable sur telle ou telle pathologie, c'est tout à fait envisageable.

GBF : Il s'agirait, alors, d'un véritable transfert de valeur...

P-É B : ... La question sera, alors, de savoir comment l'industrie agro-alimentaire parviendra à capter cette valeur.

GBF : Pour vous, s'agira-t-il d'une étape décisive ?

P-É B : Absolument.