Entretien avec Michel Barnier : "Il n'y a pas de cassure entre les Français et l'Europe"

Lancé à Strasbourg en octobre 1996, le Dialogue national pour l'Europe a pris fin le 9 mai 1997.Pendant sept mois, le ministre des Affaires européennes a sillonné la France entière pour s'entretenir avec les Français des grandes questions européennes du moment et répondre à leurs interrogations sur l'avenir de la construction européenne. Son constat est déjà fait : contrairement à ce que l'on pourrait penser, il n'y a ni hostilité ni refus de leur part à l'égard de l'Europe. Tout au plus, des inquiétudes, voire des peurs, que ceux-ci veulent exorciser en les exprimant. La grande leçon de cette expérience, jusqu'ici unique en Europe, c'est d'avoir démontré que les Français ne veulent plus que l'on décide derrière leur dos.

Groupe des BELLES FEUILLES : Le 15 octobre dernier a été lancé à Strasbourg le Dialogue national pour l'Europe. Quelles en sont les finalités ?

Michel BARNIER : Si, à la demande du Premier ministre, j’ai en effet engagé le Dialogue national pour l’Europe, c’est afin de permettre à tous de débattre librement et sereinement de l’avenir de la construction européenne. Pour l’Europe, rien n’est pire que le silence. On ne construit rien de grand dans le secret. Les Français sont européens. Ils savent que c’est grâce à la construction européenne que nous sommes en paix depuis cinquante ans. Toutefois, beaucoup ont l’impression que l’Europe se fait dans une sorte de clandestinité, loin d’eux. Nous devons donc remettre la question européenne au centre de la vie publique, tout simplement parce qu’elle représente beaucoup pour l’avenir de notre pays.

Privilégier le cadre régional

GBF : De quelle façon avez-vous invité les Français à dialoguer sur l'Europe ? Comment une opération de cette importance a-t-elle été organisée ?

MB : Pour que ce dialogue aille au plus près du terrain et des citoyens, c’est le cadre régional qui a été privilégié. En effet, le Dialogue est animé dans chaque région par un comité régional qui rassemble les forces vives: les élus, les chefs d’entreprise, les syndicats, les associations et tous ceux qui font vivre et bouger leur région. De surcroît, je rappelle que les "fonds structurels", c’est-à-dire les fonds considérables que l’Union européenne consacre chaque année au développement et à l’aménagement de notre territoire, sont essentiellement gérés au niveau régional. Sans aucune exclusion d’autres acteurs essentiels, comme les départements ou les communes, les régions sont l’échelon le mieux adapté à ce grand défi du Dialogue. Cette démarche régionalisée est accompagnée au niveau national par plusieurs relais: une coordination générale, des partenariats, ainsi qu’un comité national du Dialogue. Il est composé de trois personnalités: Jean-Paul Delevoye, le président de l’Association des maires de France, Christiane Lambert, la présidente du Centre national des jeunes agriculteurs, et l’ancien ministre de la Recherche Hubert Curien. Ils ont pour mission, avec objectivité et avec leur expérience, de dresser chacun un bilan des débats du Dialogue.

Donner un visage à l'Europe

GBF : Lorsque vous vous déplacez en province, vous n'y allez pas seul. Vous emmenez avec vous un membre du gouvernement, un commissaire européen, un ambassadeur en France des pays associés. Qu'apporte chacune de ces personnalités ?

MB : Il est important d’offrir aux responsables européens et communautaires la possibilité de profiter d'un moment de discussion à la fois libre et sincère avec les Français. Bien sûr, c’est le rôle du gouvernement d’expliquer quelle est la nature de l’engagement européen de la France. Mais il est utile et intéressant pour tout le monde de se retrouver pour parler de l’Europe en général. C’est une démarche qui a le mérite de sortir des sentiers battus en donnant un visage à l’Europe, et qui inspire nos partenaires européens: il semble que le dialogue pourra se poursuivre dans d’autres pays, en République tchèque, en Hongrie ou ailleurs…

GBF : Lors des forums régionaux, mais aussi à travers les opérations "1000 jeunes pour l'Europe" et les rencontres dans les écoles, les lycées et les universités, vous associez très étroitement les jeunes au Dialogue. Pourquoi ?

MB : Il y a deux raisons. La première, c’est que les jeunes ont plus que les autres besoin d’être "sensibilisés" à la construction européenne. Pour ceux qui les ont précédés, la nécessité de bâtir l’Europe s’appuie en particulier sur le souvenir de la guerre et la conquête d’une paix durable. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont heureusement pas connu la guerre; il faut que l’Europe représente à leurs yeux davantage que la paix. Pour les jeunes générations, l’Europe est appelée à devenir une réalité quotidienne. Dans les manuels d’histoire d’aujourd’hui, la guerre froide ou la division de l’Allemagne appartiennent déjà au passé. Les enfants du prochain siècle seront les premiers à compter en euros. Il est donc indispensable que les jeunes prennent conscience de la dimension européenne que va prendre leur existence et il faut que nous écoutions ce qu’ils ont à nous dire. Il n’y a pas de fossé des générations qui vaille lorsqu’il s’agit d’Europe. Pour ma part, je garderai longtemps en mémoire l’allocution de Pierre Pfimlin, notre doyen d’âge, lors du Dialogue national à Strasbourg. Il y avait plusieurs milliers d’étudiants, de lycéens et même de collégiens, pour l’écouter ce jour-là. Avec émotion, avec les mots de liberté, de démocratie, d’histoire et d’Europe, il a fait passer le message et ils l’ont acclamé debout.

Garder l'habitude de parler de l'Europe

GBF : Que se passera-t-il après le 9 mai ?

MB : La Journée de l’Europe, le 9 mai, marquera le terme du Dialogue national pour l’Europe dans sa forme actuelle. J’espère qu’il s’agira simplement d’un passage de relais, et que les réflexes acquis pendant la période du Dialogue perdureront: il faut que nous gardions l’habitude de parler de l’Europe ! Avec tous les partenaires engagés à mes côtés, nous allons essayer d'ancrer cette habitude. D’autant que de nouvelles échéances européennes approchent, en particulier celle du passage à la monnaie unique. Le ministère des Finances va poursuivre les efforts entrepris grâce à une grande campagne d’information sur l’euro et les conséquences de son arrivée dans la vie quotidienne. Il faut aussi que nous pérennisions certains instruments mis en place dans le cadre du Dialogue. Un enjeu majeur, qui implique une mobilisation considérable de tous les acteurs concernés, est, par exemple, l'utilisation du serveur Minitel ou des réseaux informatiques.

GBF : Êtes-vous satisfait de la manière dont s’est tenu le Dialogue ? Qu’est-ce qui vous a le plus étonné dans les réactions des Français par rapport à l’Europe ?

MB : Je suis frappé par le décalage entre, d’un côté, ceux que l’on appelle les "leaders d’opinion" qui, souvent, sont pessimistes quant à l’adhésion des Français à l’idée européenne, et, de l’autre, les Français que je rencontre lors de mes visites en région et qui se montrent beaucoup plus enthousiastes. Il n’y a pas de cassure entre l’Europe et les Français. Grâce au Dialogue national, j’ai la chance de débattre de la construction européenne partout, d’aller à la rencontre de beaucoup de gens. Et je constate qu’il n’y a pas d’hostilité vis-à-vis de l’Europe : il y a des inquiétudes, des espoirs, parfois des peurs, ça oui, mais il n’y a pas de refus. Cela ne donne que plus de poids, par exemple, à la décision que les Français ont prise en 1992 — et que les sondages confirment depuis — de soutenir la monnaie unique. Personne ne peut dire qu’il n’y a pas eu de débat ou que les Français ignoraient ce qui se passait. Au contraire. La campagne sur la ratification du traité de Maastricht l’a clairement montré: les Français ont énormément besoin d’être écoutés, de comprendre, de débattre. Ils ne veulent plus que l’Europe se fasse derrière leur dos même si c'est pour leur bien. C’est simplement une question de démocratie.

 

Propos recueillis par Michel GRABAR

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.