Entretien avec Mario Soares : En finir avec les égoïsmes nationaux

Après un long combat, Mario Soares a vu en 1975 la fin de la dictature de Salazar, avec la révolution des Œillets. Au terme d’une carrière politique mouvementée, il a décidé de mettre son expérience au service de la cause européenne en prenant la présidence du Mouvement européen international, poste auquel il a succédé au début de l’année à Valéry Giscard d’Estaing. Dans l'entretien qu'il nous accorde, il parle de sa conception de la citoyenneté européenne qui ne peut se concevoir, selon lui, exclusivement en termes juridiques mais doit intégrer une dimension humaniste. Concernant la monnaie européenne, à laquelle le Portugal veut participer dès le départ, il estime que celle-ci ne doit pas être considérée comme une "fin" mais plutôt comme un "moyen" pour aller vers davantage d’intégration. Une intégration qu’il appelle également de ses vœux à l’égard du continent africain avec lequel le Portugal entretient des relations privilégiées. Mais aussi à l’égard des pays de l’Est qui doivent pouvoir bénéficier de la même solidarité de la part de l’Union que celle dont le Portugal a bénéficié quand il a rejoint la Communauté européenne en juin 1985.

Groupe des BELLES FEUILLES : En tant qu'ancien chef d'État mais aussi en tant que nouveau président du Mouvement européen international, pensez-vous que l'idée de citoyenneté européenne soit une idée perceptible pour les citoyens européens ?

Mario SOARES : L'idée d'être citoyen européen, c'est une idée qui existe. Il y a beaucoup de jeunes qui se sentent déjà européens, qui circulent dans les universités européennes: des jeunes Français qui étudient en Allemagne; des jeunes Allemands qui étudient en Espagne. Cela crée une énorme mobilisation: ces jeunes gens se sentent solidaires et européens. Ils ont compris que l'Europe ne comptera pas dans le monde si elle n'est pas unie. Du fait de ces évolutions, on peut dire qu'il existe un mouvement européen. C'est vrai qu'il y a beaucoup de scepticisme dans certains milieux. Pourtant, les pays européens qui ne sont pas dans l'Union frappent à sa porte. Ils veulent tous y entrer, sans exception. Cela veut dire que l'Union européenne, pour eux, représente un avenir. L'Europe est confrontée à des échéances très importantes. La première échéance, c'est la fin de la Conférence intergouvernementale en juin...

GBF : La citoyenneté est au centre des préoccupations des Européens mais souvent de façon négative, puisque c'est, par exemple, à l'occasion des débats sur l'immigration, notamment en France. Dans ces conditions, une conception européenne de la citoyenneté vous paraît-elle concevable ?

MS : La question sur l'immigration est très importante, mais c'est un débat extérieur à l'Europe. Le problème, ce n'est pas l'immigration européenne; en France, il y a beaucoup de Portugais, d'Espagnols, etc. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais de l'immigration maghrébine. C'est différent. Bien sûr, il ne faut pas créer d'exclusions, et si j'étais en France, je serais à côté des manifestants contre la loi Debré. Mais on ne peut pas tout exiger de l'Europe et, en même temps, l'anéantir avec des critiques négatives. Moi, je suis un Européen et un "européaniste" convaincu. Je pense que le projet européen est la seule manière pour l'Europe d'avoir, dans l'avenir, un poids dans le monde et de faire progresser ses valeurs, qui sont des valeurs d'humanisme et de socialisme.

GBF : Pour rester dans le domaine de l'immigration, le problème ne semble pas tant être celui des flux actuels d'immigration extra- ou intra-communautaires. Il y a aussi des problèmes d'intégration liés à des flux anciens. Ce rejet ou cette peur de l'autre ne risquent-ils pas de gripper toute la mécanique de l'Union, faite, a priori, d'ouverture et de concession à l'autre ?

MS : Nous sommes dans une société qui est en train de changer. Le plein emploi n'existe plus pour tout le monde. Il y a un cancer en Europe qui s'appelle le chômage. C'est un chômage qui touche 20 millions d'Européens. Alors parmi ces chômeurs,et surtout dans les pays où il existe beaucoup de chômage — l'Espagne, la France —, les gens ont des réactions de peur et de rejet. C'est un peu normal. Et quelquefois, ce sont même les groupes qui devraient être les plus fraternels et les plus solidaires avec les autres, parce que ce sont les plus pauvres, qui ont le plus peur. Et, bien sûr, cette peur est exploitée par les partis de l'extrême droite.

GBF : Cette peur ne risque-t-elle pas de se reporter à terme sur une monnaie commune, un passeport commun, un parlement commun ?

MS : Oui, elle est fortement contagieuse. Pour les personnes en difficulté, c'est la peur de l'avenir, quel que soit le visage qu'on lui donne. La réponse est de persévérer dans la construction européenne ; c'est en persévérant et en n'acceptant pas que cette construction soit seulement un échafaudage économique, et surtout financier, que l'on arrivera à juguler cette peur. Parce que la construction sociale et politique de l'Europe permettra de changer de registre et de vocabulaire: au lieu de parler de "délocalisation", de "restructuration", de "compétitivité", on parlera de "solidarité", de "communauté des citoyens", etc.

Quelle citoyenneté européenne?

GBF : Pour l'instant, toutefois, il semblerait que l'on n'ait pas véritablement de citoyens européens: on a une notion de grand marché unique dans lequel les Européens, considérés exclusivement comme des homo economicus, circulent librement...

MS : C'est facile de réduire le projet européen à un grand marché. Mais ce n'est pas la vérité. Quand, par exemple, à propos d'une grève qui se passe à Bruxelles, chez Renault, il y a des travailleurs du nord du Portugal, d'Espagne et de France qui manifestent ensemble, cela montre bien que, dans la classe ouvrière européenne, il y a des gens qui ont une conception de l'Europe plus humaniste et qui ne veulent pas que cette Europe soit seulement une Europe des marchés. Cela montre bien qu'il y a un début de citoyenneté européenne. Et ça, c'est un progrès...

GBF : Pour aller vers une véritable citoyenneté européenne, est-ce qu'il suffit d'harmoniser les différents codes de la nationalité en essayant de trouver un juste milieu, ou bien faut-il aller plus loin afin que les Européens puissent d'eux-mêmes s'approprier ce concept ?

MS : On ne peut pas construire l'Europe sans avoir des Européens. Alors ce qui est nécessaire, en premier lieu, c'est d'avoir des gens qui ont la conscience d'être européens. Cette conscience se construit dans les écoles, par l'éducation. Un très gros effort doit être fait dans ce domaine. Aujourd'hui, il y a des gens au Portugal — comme en France — qui, s'ils subissent des préjudices, font appel aux tribunaux européens. Cela montre bien qu'il est possible d'avoir un recours et que, donc, l'Europe des citoyens existe... Maintenant, ce qu'il faut, c'est intensifier ces situations. Par exemple, il y a des familles politiques en Europe, mais aucun véritable parti politique européen. Il y a le parti socialiste européen qui fédère l'ensemble des partis socialistes, mais ceux-ci sont encore très nationaux. Il faut créer des structures politiques véritablement européennes, mais aussi dans le domaine syndical et patronal.

GBF : Pour vous, la citoyenneté européenne, ce sera une citoyenneté de droit du sol ou de droit du sang ?

MS : Je ne veux pas entrer dans ces schémas. Cela ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est de créer des citoyens européens, et les citoyens européens sont d'abord des jeunes issus de chaque pays appartenant à l'Union européenne. Mais l'Union européenne ne représente pas toute l'Europe. Nous devons être solidaires, nous devons ouvrir nos portes à l'autre Europe: c'est la raison pour laquelle l'élargissement est inévitable et nécessaire. Pour moi, la question de la citoyenneté n'est pas une question juridique, c'est une question de mentalité, une question culturelle et politique. C'est-à-dire qu'on doit fabriquer dans nos nations des citoyens européens qui soient français-européens ou allemands-européens ou portugais-européens, etc. Alors, il y aura une véritable expression supranationale...

GBF : Vous avez bien dit "supranationale" ?

MS : Évidemment, puisque je suis fédéraliste.

L'euro comme "moyen" et pas comme "fin"

GBF : Depuis des années, on parle d'un "projet politique" pour l'Europe. Pourtant, dans l'esprit des gens, l'Europe se réduit surtout à l'Union monétaire. N'y a-t-il pas d'autres ambitions pour l'Europe que l'euro ?

MS : Pour moi, l'euro n'est pas une finalité. C'est un instrument. L'euro va donner une grande impulsion à la construction politique de l'Europe. C'est évident. Car, si on a une monnaie unique, des structures financières uniques et une discipline financière unique, on disposera de moyens pour construire des institutions véritablement européennes; sans ce préalable monétaire, la construction politique ne tiendra pas; mais sans un couronnement politique, l'union monétaire ne tiendra pas parce qu'elle n'aura pas de sens.

GBF : N'est-ce pas la responsabilité des grands leaders européens d'expliquer cet enchaînement ? Aujourd'hui, en France, personne ne parle de "l'après-euro" ou de ce que l'euro prépare. On parle vraiment de l'euro comme une fin en soi...

MS : Avec Valéry Giscard d'Estaing, nous avons créé une commission de hautes personnalités pour assister le Mouvement européen. Nous venons d'avoir notre première réunion et je peux vous assurer que tout le monde parlait de construction politique, pas de l'euro. La raison en est que l'euro est désormais considéré comme irréversible et inévitable: il est déjà intégré dans les esprits. Maintenant, il est certain que cette construction doit être politique. En 1948, on pouvait parler des États-Unis d'Europe sans scandale parce que l'Europe était en ruine. Après, par la politique des petits pas, et du fait des difficultés auxquelles nous avons été confrontés, on a commencé à créer des structures du charbon et de l'acier, puis le Marché commun, puis le Marché unique jusqu'à l'Union européenne actuelle. Aujourd'hui, il faut faire un saut. Ce saut, c'est celui de l'Europe politique et de l'Europe culturelle. Si l'on n'arrive pas à cette Europe-là, alors tout le reste n'a pas de sens. C'est là le plus grand problème. Comment pourrait-on, en effet, avoir une monnaie unique, des intérêts communs en matière économique, tout en ayant des politiques contraires au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine ou vis-à-vis des États-Unis? Cela n'aurait pas de sens.

GBF : Jean Monnet disait en parlant de l'Europe: "Si c'était à refaire, je commencerais par la culture." N'avez-vous pas un certain regret que l'on ait commencé par la monnaie ?

MS : Bien sûr. Moi qui suis très peu économiste et très politique, j'aurais préféré que l'on ait commencé par la culture et la politique. J'aimerais que l'on ait des partis européens, des syndicats européens. Alors nous pourrions avoir d'autres leviers pour faire avancer l'Europe. Mais la politique, qui est l'art du possible, tient compte des circonstances réelles et non pas de ce que nous souhaiterions... En ce qui concerne le Portugal, le dilemme est très simple: doit-on participer à l'euro ou pas? Mon pays a répondu oui. Il veut participer à la monnaie unique. Il a fait et continue de faire un gros effort pour remplir les critères de Maastricht, pour être évalué objectivement, sur son dossier, et être ainsi admis dans le premier peloton de la monnaie unique. Nous avons fait beaucoup de sacrifices pour cela. Nous voulons que ça continue. Pourquoi ? Parce que nous pensons que la monnaie unique est un instrument pour poursuivre le chemin de l'Europe, de la construction européenne.

GBF : Et en ce qui concerne l'Allemagne ? Pensez-vous que la responsabilité du chancelier Kohl serait de forcer son pays à adhérer à la monnaie unique, même si les Allemands n'en sont aujourd'hui pas tous convaincus, ou bien considérez-vous que son devoir de démocrate est de passer par une consultation, quitte à prendre le risque d'un report ?

MS : Les journaux disent trop que les Allemands sont réticents. Je ne suis pas sûr qu'ils soient aussi réticents que cela. Je pense que les milieux d'affaires sont très favorables à la monnaie unique, comme les milieux d'affaires britanniques, d'ailleurs. Et si d'autres ne le sont pas, si les travailleurs sont plus réticents, c'est peut-être parce qu'il n'y a pas eu de véritable débat suffisamment élargi, et, surtout, parce que les négociations pour la révision des traités sont très peu transparentes et très peu connues du public. On parle beaucoup de la Conférence intergouvernementale (CIG) mais on ne sait pas bien ce qui se passe vraiment. J'ai participé à des débats dans mon pays. Les gens posaient des questions étranges à propos de l'Europe, parce qu'ils étaient manifestement très peu informés. Je pense que le chancelier Kohl tiendra car il n'est pas le seul pro-européen: les autres grandes formations politiques allemandes sont aussi pro-européennes. J'ai entendu le chef social-démocrate Rudolf Scharping, il y a très peu de temps. ll était au moins aussi partisan de l'Europe que le chancelier.

GBF :Certes, mais M. Schroeder, également social- démocrate, a dit que "l'euro dans trois ans, ce n'est pas grave".

MS : En Europe, on a toujours fonctionné comme ça: on arrive à une situation un peu dramatique; on se fait peur; et après on fait le saut...

GBF : Est-ce que le fait de vendre l'euro auprès des opinions publiques comme une simple péripétie technique était vraiment une bonne idée ?

MS : Il faut faire beaucoup d'information sur ce projet. Car nous ne sommes pas dans une perspective étroitement financière ni technique, mais dans une perspective macro-économique et donc, forcément, politique.

GBF : À qui revient ce devoir d'information ?

MS : Les gouvernants sont responsables mais les citoyens aussi. Pourquoi les citoyens ne chercheraient-ils pas à prendre eux-mêmes certaines choses en main? Le Mouvement européen a une charte de propositions. Il va faire ses suggestions à la Conférence intergouvernementale avant qu'elle ne s'achève. Car, si on n'avance pas, par exemple si on arrivait à l'hypothèse de M. Schroeder, on perdra au moins trois ans. Ce ne serait pas une tragédie et l'Europe ne serait pas terminée pour autant. Mais ce serait une grande déception pour beaucoup d'Européens. Qu'est-ce qu'on devrait alors faire? Se résigner ou continuer? Je pense qu'on devra de toute façon continuer. J'ai lutté pendant trente-deux ans contre la dictature de Salazar, de l'âge de 17 ans jusqu'à mes 49 ans. Quelquefois, ce fut terrible, mais il faut lutter quand on croit en quelque chose. Il n'y a pas d'alternative à l'Europe. Ou bien la France, l'Allemagne, l'Angleterre décident de parler d'une seule voix dans le monde, ou bien ces pays devront se résigner à n'être que des agents ou des associés mineurs des Américains. S'ils veulent jouer un rôle dans la politique mondiale, avoir voix au chapitre, alors ils doivent s'unir. Les Africains ont cet espoir; l'Amérique latine a cet espoir; les Asiatiques ont cet espoir... Parce que personne ne veut se résigner à ce que le monde soit dominé par les seuls gendarmes que sont les Américains, avec toutes leurs vertus mais aussi leurs défauts.

GBF : Mais si cette monnaie unique, pour cause de manque de préparation, se soldait par un échec, est-ce que ce ne serait pas aussi grave ?

MS : Je ne pense pas que cela va arriver, mais si tel était le cas, ce serait grave. Toutefois, il faudrait continuer à lutter.

Une préférence communautaire "flexible" et "intelligente"

GBF : Un ouvrier allemand de Volkswagen vous dit: "Volkswagen a supprimé 14 000 emplois à Wolfsburg et produit maintenant des Polo au Portugal. Alors, c'est ça, l'Europe?" Que lui répondez-vous ?

MS : Je lui réponds qu'il a une vision trop étroite de la situation. Il faut sortir de l'arithmétique rudimentaire qui consiste à dire qu'un emploi gagné ici, c'est un emploi perdu là. Il faut avoir une approche plus solidaire et plus régionale. Le développement économique du Portugal est important pour l'Allemagne car ce sont des emplois européens. D'autres industriels européens préfèrent, par exemple, délocaliser en Argentine... Ce phénomène n'est en outre ni la responsabilité de l'Europe ni celle de l'euro. C'est cette chose que l'on appelle la mondialisation. Pour le moment, cette mondialisation profite surtout aux Américains. Pour des pays qui ont beaucoup d'industrie textile, comme le Portugal, c'est très grave. La mondialisation pose d'importants problèmes de société dont la cause réside dans les mutations que subit le capitalisme aujourd'hui. Malheureusement, la gauche n'a pas encore trouvé de réponses satisfaisantes à cette situation. Beaucoup de partis de gauche essaient de rivaliser en étant libéraux en matière économique, et gagner ainsi des voix au centre. Parmi eux, le parti socialiste portugais auquel j'appartiens. Cela n'est pas une critique, mais il faudrait que les partis socialistes européens relèvent le défi et trouvent des alternatives de gauche à une situation qui est mondiale. Pour les y aider, il faudrait une construction politique et sociale de l'Europe.

GBF : Comment doivent-ils s'y prendre ?

MS : Nous en revenons au même point. Parce que ce n'est ni le parti socialiste français, ni le parti socialiste portugais, ni les socialistes allemands qui peuvent, à eux seuls, trouver des solutions pour résoudre les problèmes de notre société technologique... Et puis, il y a notre modèle social européen. Comment faire pour résister à son érosion? Est-ce que les Européens, qui sont habitués à la retraite, à des avantages dans le domaine de la santé, de l'éducation, de la sécurité de l'emploi, de l'habitation,sont disposés à renoncer à tout cela? Bien sûr que non. Il nous faut donc une structure juridictionnelle et commerciale européenne dans le domaine social.

GBF : C'est-à-dire une préférence communautaire ?

MS : Exactement. Car il faudra bien un jour que l'Europe se défende. On ne peut plus accepter la politique commerciale qui a été menée jusqu'à présent par les États-Unis en ce qui concerne les droits de l'homme ou les droits sociaux: il y a deux poids et deux mesures. Si cela convient aux intérêts américains, alors on vous dit: "Vous êtes très dangereux. Vous faites des choses terribles dans le domaine social, donc, pas de commerce avec vous." Mais si vous êtes un partenaire intéressant pour le business américain, alors on oublie vite le respect des droits de l'homme. Voyez, par exemple, le cas de l'Indonésie vis-à-vis de Timor, ou la Chine. Il y a un double langage. C'est une des raisons pour lesquelles tout doit être remis à plat. Le problème en Europe, c'est comment discuter si nous sommes trop dispersés ? Toutefois, la préférence communautaire stricto sensu est dangereuse. Je ne peux pas accepter une Europe aux frontières fermées: c'est contre notre humanisme. Il faut faire attention, trouver une solution flexible mais intelligente.

La réforme des institutions

GBF : Comment expliquez-vous les blocages qui se produisent actuellement entre petits pays et grands pays sur la réforme des institutions ?

MS : Je n'ai jamais eu l'impression qu'il y avait en Europe des grands pays oppresseurs et des petits pays opprimés. C'est un fantasme, cette idée des grands qui mangeraient les petits. Moi, je suis pro-européen parce que je pense que l'Europe, c'est un espace de solidarité sociale. Si l'Europe était une jungle, je ne serais pas européaniste. Il y a en Europe ce que l'on appelle des programmes de cohésion sociale et économique. Le Portugal a longtemps bénéficié de cette aide, ce qui nous a permis de réaliser un bond prodigieux dans notre développement. Maintenant, c'est à notre tour de nous montrer solidaires avec les pays associés et de faire un effort vis-à-vis de ceux qui frappent à la porte: les Tchèques, les Polonais, etc. Eux aussi ont droit à notre solidarité. Mais, quand on a commencé à dire qu'il y aurait une Europe à deux vitesses, avec des pays qui seraient dans la monnaie unique, comme la France, l'Allemagne, le Benelux, et d'autres qui n'y seraient pas, comme la péninsule Ibérique, parce qu'ils n'étaient pas suffisamment préparés, alors, là, nous ne sommes plus d'accord du tout! Le Portugal s'est durement préparé. Ce que nous demandons, c'est que l'on prenne en considération notre dossier. Si nous sommes en retrait et si nous ne remplissons pas les critères de Maastricht, alors tant pis pour nous. Mais comme nous avons fait un effort considérable et que nous sommes en train de remplir ces critères, nous demandons à être jugés sur nos propres mérites et non pas sur ce qui se passe en Italie, en Espagne, ou parce que la Grèce ne peut pas. Si le Portugal peut entrer, alors il doit entrer. Au final, il y aura peu de pays qui resteront derrière. Une Europe à deux vitesses serait très dangereuse pour l'Europe tout entière.

GBF : Est-ce que vous pensez que la plupart des pays européens sont prêts à renoncer au bénéfice du compromis de Luxembourg et au bénéfice de leur représentation au sein de la Commission par l'intermédiaire d'au moins un commissaire ?

MS : Cela va être difficile. Mais ce sera nécessaire, les gouvernements des pays européens le savent...

GBF : Cette question se pose en priorité aux gouvernements mais il faut aussi qu'ils convainquent leurs opinions publiques de renoncer par exemple à avoir un commissaire...

MS : Pourquoi faudrait-il que chaque pays ait un commissaire? Nous sommes déjà quinze pays membres de l'Union... Si c'était nécessaire, je n'hésiterais pas à défendre cette position vis-à-vis de l'opinion portugaise. Je crois que c'est la condition sine qua non pour avancer. L'égoïsme national ne peut pas s'opposer aux intérêts communautaires. C'est pour cela que je crois dans la solidarité; la seule limite que j'y mets, c'est que les égoïsmes des autres ne s'imposent pas à nous.

GBF : Il y a aussi la question de la prise en compte du poids des populations dans la pondération des votes au Conseil. Même question: seriez-vous prêt, le cas échéant, à convaincre les Portugais que, puisqu'ils pèsent moins en termes de population, il faut qu'ils pèsent moins en termes de voix ?

MS : Ce n'est pas moi qui aurai l'obligation de convaincre les Portugais puisque je n'ai plus de responsabilité d'un point de vue gouvernemental. Bien sûr, j'ai une certaine influence et j'ai des opinions. Alors je peux faire valoir mes opinions et je m'exprimerai là-dessus si cela s'avère nécessaire, parce que en effet on doit trouver une solution à la fois logique et légitime.

GBF : Comment peut-on faire sauter les points de blocage actuels ?

MS : Il y a des solutions, certaines très compliquées. Mais l'important, c'est de ne pas bloquer une négociation de cette importance pour des questions qui, à mon avis, sont secondaires. Avoir un commissaire ou ne pas en avoir, c'est secondaire. Avoir deux votes ou en avoir cinquante, c'est aussi secondaire. Ce qu'il faut, c'est que chacun puisse s'exprimer et donner son point de vue, être écouté et respecté quel que soit le poids arithmétique de sa position. Cela relève de la confiance entre partenaires. Les petits pays ont de nombreuses instances où ils peuvent faire valoir leur point de vue et leurs intérêts: le Conseil, le Parlement européen... De leur côté, les grands pays doivent donner l'exemple de la solidarité et de l'écoute.

GBF : C'est-à-dire, par exemple, qu'ils acceptent de renoncer à au moins un de leurs deux commissaires ?

MS : Sans doute...

La vocation euro-africaine du Portugal

GBF : Aujourd'hui, le Portugal a une dimension résolument européenne. Mais il a aussi une dimension résolument africaine...

MS : En effet, la communauté des pays de langue portugaise englobe 200 millions d'êtres humains, avec le Brésil et les pays africains; nous participons aussi à la communauté ibéro-américaine. Cela veut dire la communauté des pays latino-américains, plus le Portugal et l'Espagne...

GBF : Sur le plan personnel, vous êtes-vous totalement engagé en faveur de l'intégration européenne ou bien gardez-vous toujours un œil sur le continent africain ?

MS : Pas totalement. Je viens d'être élu président duMouvement européen, mais j'ai aussi une fondation qui s'appelle "Portugal-Afrique". C'est une fondation qui s'intéresse à tous les problèmes africains, notamment en matière d'aide économique et de formation. Elle a beaucoup de projets, dans toute l'Afrique lusophone, mais également en Afrique du Sud. Quand le Portugal a fait les démarches pour entrer dans le Marché commun, en 1977, j'étais Premier ministre. J'ai alors reçu l'appui au Parlement des deux partis de l'opposition: le parti social-démocrate de l'époque et le parti démocrate-chrétien. Les communistes étaient contre, mais ils étaient minoritaires. À cette époque, ils représentaient environ 12% des voix. J'ai donc engagé les négociations avec la Communauté européenne. C'est à cette époque qu'a eu lieu un grand débat au Portugal, je devrais dire une grande controverse, sur la question de savoir si le Portugal était un pays vraiment européen ou si c'était un pays atlantique avec une vocation africaine. On a même dit que nous étions un pays du tiers monde, un "non-aligné": selon les militaires qui ont fait la révolution, nous devions être aux côtés de l'Algérie ou de l'Inde parce que nous n'étions pas véritablement européens. Et si nous prétendions être des Européens, alors nous serions toujours des Européens de deuxième catégorie. À cela, ma réponse a toujours été que le fait que nous soyons européens était incontestable: la géographie et l'histoire de la civilisation nous l'imposaient. L'autre chose que je disais alors, c'est que, une fois dans la Communauté européenne, nous serions beaucoup plus utiles aux Africains et aurions donc beaucoup plus d'importance pour eux que si nous n'y entrions pas. Nous avons passé huit ans à négocier. Au cours de ces huit années, mon gouvernement a été renversé. Je suis passé dans l'opposition. Puis je suis redevenu Premier ministre et, finalement, c'est moi qui ai signé le traité en juin 1985. Deux jours après, mon gouvernement — mon troisième gouvernement — est tombé... Aujourd'hui, tout le monde reconnaît que les Africains ont une relation avec nous beaucoup plus grande et plus intense. Ils nous respectent beaucoup plus depuis que nous sommes membre de l'Union européenne. Pour l'Union européenne, les relations du Portugal et la connaissance que le Portugal a de l'Afrique sont un atout considérable. Le Portugal a gagné des deux côtés et l'Union européenne a également gagné des deux côtés. Ce choix entre l'Europe ou l'Afrique était, en réalité, factice. Il s'agissait d'une fausse contradiction qui n'existait que dans l'esprit de certains de mes compatriotes. Maintenant, elle est résolue.

GBF : Dans le cadre de la renégociation de la Convention de Lomé, un des grands problèmes qui se posent aujourd'hui, c'est que le bloc des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) n'a plus du tout de sens puisqu'il y a des pays qui ont décollé et qui connaissent une véritable croissance économique, tandis que d'autres continuent de s'enfoncer...

MS : Il y a dans certains pays un véritable démarrage. Mais on ne peut certainement pas faire des distinctions. En matière d'élargissement, qui va avoir lieu après la Conférence intergouvernementale, on commencera des négociations avec la Pologne, avec la République tchèque, avec la Hongrie, peut-être avec la Slovénie. Ces quatre pays ont le plus de chances d'entrer les premiers. Mais va-t-on abandonner les autres pour des questions de niveau de développement ? Avec l'Afrique, ça doit être la même chose. Pas d'apartheid économique !

Laisser de côté l'égoïsme national

GBF : Du point de vue portugais, l'élargissement ne fait-il pas peur, puisque l'Union va s'ouvrir à des pays qui risquent de drainer la manne des fonds structuraux au détriment du Portugal ?

MS : C'est une vraie question. Mais, en Europe, on ne doit pas être égoïste. L'égoïsme national doit être réprimé par les gens intelligents. Et, à la fin, c'est toujours utile aux pays qui sont capables d'avoir cette générosité.

GBF : En quel sens ? Si les Portugais recevaient moins de fonds de Bruxelles, en quoi cela pourrait-il leur être utile ?

MS : Dans le sens qu'avoir une idée mesquine des choses, l'idée que l'on doit lutter contre quelque chose parce que l'on risque de perdre des sous dans l'immédiat, constitue le principal obstacle à la construction européenne. Car, même si on perd un peu d'un côté, on peut beaucoup gagner de l'autre côté... Au Portugal, nous avons beaucoup de petites entreprises alors que l'on ne pensait pas qu'elles soient un jour capables de se développer. Elles sont en train de décoller en grande partie grâce à l'aide de l'Europe. Ne serait-ce pas la plus belle preuve de réussite de l'Europe que, finalement, le Portugal reçoive moins d'aide et même finisse, à son tour, par donner pour aider les autres? Si on fait les choses d'une façon noble et juste, on gagne tous.

GBF : Donc, pour vous, l'idéal européen, c'est d'oublier la mesquinerie nationale et d'aller vers plus de solidarité ?

MS : Exactement. J'ai construit ma vie sur ces principes et je n'ai pas de raison de me plaindre de l'avoir fait.

GBF : Au sein du Mouvement européen, qu'est-ce que vous allez faire pour convaincre, et pas seulement les Portugais, de renoncer à cet égoïsme national ?

MS : Le Mouvement européen est un mouvement d'opinion. Il doit œuvrer pour l'éclaircissement de l'opinion publique en ce qui concerne la finalité de l'Union européenne. Au départ, la Communauté s'est forgée dans le sens de la solidarité. Elle est passée par des bas et par des hauts, mais sa vocation est toujours de parvenir à plus de convergence,à plus de synergie entre les différents États membres afin que les choses avancent pour tout le monde...

GBF : Quel sera le thème de votre premier débat ?

MS : Nous allons présenter une charte concernant les droits des citoyens européens. Une rencontre avec le président de la Commission européenne, M. Jacques Santer, est prévue. Nous allons lui proposer cette charte qui est une sorte de constitution pour les droits européens du citoyen et pour laquelle nous voulons faire campagne.

GBF : Prévoyez-vous une campagne d'information sur l'euro ?

MS : Oui, immédiatement après la fin de la Conférence intergouvernementale afin d'en apprécier les résultats et donner éventuellement une impulsion, que l'on soit dans le bon cas ou dans le mauvais cas.

GBF : Qu'est-ce que c'est, le "mauvais cas", pour vous ?

MS : Que la CIG n'arrive pas à trouver de solutions et qu'elle ajourne les problèmes.

GBF :Vous ne pensez pas que c'est ce vers quoi l'on se dirige en ce moment ?

MS : C'est une hypothèse. Mais ce n'est pas la plus probable, à mon avis.

 

Propos recueillis par Thierry BESANÇON et Christine HOLZBAUER-MADISON

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.