Entretien avec Jean-François Molle : Pour être acceptés, les OGM doivent apporter un bénéfice réel aux consommateurs

Pour le directeur de la sécurité alimentaire chez Danone, rien ne permet aujourd'hui de remettre en cause les autorisations de mise sur le marché des organismes génétiquement modifiés (OGM) : ni en ce qui concerne la sécurité du consommateur, ni en ce qui concerne celle du milieu naturel hormis pour le colza qui, d’ailleurs, n’a pas été autorisé. Cependant, la vigilance s'impose puisque le recul n'est que de quelques années. Même si l'étiquetage obligatoire prévu par Bruxelles n'est pas entièrement satisfaisant, il pourra au moins contribuer à apaiser les inquiétudes des consommateurs. Toutefois, le plus important reste la transparence et le débat et, surtout, des OGM avec des avantages tangibles pour le consommateur —sécurité, qualité, nutrition, voire prix — de ces nouvelles technologies. Cette tâche, qui revient en priorité aux industriels, ne sera possible qu'avec l'apparition des produits de "seconde génération".

Groupe des BELLES FEUILLES : Comment percevez-vous les aspects positifs ou négatifs des biotechnologies alimentaires ?

Jean-François MOLLE : Le génie génétique dont on a tiré les produits de la génération actuelle, c'est-à-dire essentiellement le maïs et le soja, sont le fruit d'un travail qui a débuté il y a quinze ou vingt ans. Les objectifs étaient avant tout agronomiques. Il ne s'agissait donc pas de produire des ingrédients nouveaux, meilleurs ou moins chers pour le consommateur à partir de ces plantes, mais simplement de modifier les conditions agronomiques de leur culture, notamment en réduisant l'utilisation des produits phytosanitaires. Le bénéfice était avant tout un avantage environnemental. Pour nous, industriels, il n'y a pour l'instant aucun bénéfice et, donc, pour le consommateur, aucun non plus. Les productions issues de ces cultures — qui représentent un pourcentage encore faible dans le monde — sont mélangées aux produits des cultures traditionnelles. Nous achetons donc ces ingrédients au même prix ! Même s'il existe un avantage écologique certain, il n'est pas perceptible pour le public, et il n'y a donc pas de profit pour les industriels à court terme avec ces variétés transgéniques de maïs ou de soja. Cela dit, et c'est le sens du progrès, va bientôt apparaître une nouvelle génération de produits génétiques moins axée sur les préoccupations "techniques" des agrochimistes ou des agriculteurs, mais, au contraire, plus orientée vers la demande du consommateur. Il en existedéjà quelques illustrations comme la tomate de Zenecca visant à réduire le pourrissement et à conserver la saveur, même si ce fut un succès mitigé. Nous devrions bientôt avoir des pommes de terre dont l'amidon aura été génétiquement modifié de façon à absorber moins d'huile lors de la cuisson. Et aussi des corps gras dont les graisses seront mieux équilibrées d'un point de vue nutritionnel. Enfin, il y a la perspective d'obtenir des produits agricoles allergénisants dont on aurait réussi à ôter les facteurs causant ces allergies, comme dans les arachides. Ceci représenterait un avantage énorme pour certains consommateurs.

Pas de moratoire

GBF : Les risques qui sont régulièrement évoqués vous paraissent-ils réels ?

J-F M : Dans toute innovation, il existe toujours une part de risque. Les dossiers d'autorisations de ces technologies, présentés et validés par les pouvoirs publics, sont là pour permettre de contrôler le plus possible les risques identifiés. Mais personne ne peut prétendre maîtriser à 100% ces risques. En matière de santé et de thérapie génique, on peut toujours dire : "Ce produit présente suffisamment d'intérêt pour que je passe par-dessus les risques éventuels." Pour les produits alimentaires, la nécessité n'est pas la même. Nous saurons toujours faire de la moutarde et des frites sans génie génétique. Même si demain les frites sont moins grasses, ce n'est certainement pas cela qui va justifier de courir des risques inconsidérés. La seule réponse honnête est de dire que le génie génétique n'est pas une technologie complètement anodine — ce n'est pas la continuation stricte de la sélection variétale telle qu'on la pratiquait traditionnellement — et que l'on manque encore de recul sur ces technologies. Car, même si elles ont été expérimentées depuis quinze ou vingt ans, le délai n'est pas extraordinaire. Par conséquent, la solution rationnelle n'est pas le moratoire, qui serait une application bête et méchante du principe de précaution. Mais plutôt la mise en œuvre de tout ce qui est nécessaire pour observer les risques identifiés pour lesquels nous pensons qu'une surveillance étroite est nécessaire : par exemple, la dissémination des gènes dans l'environnement. Ce problème ne se pose peut-être pas pour le maïs et le soja dans nos régions, mais il est réel pour d'autres variétés telles que le colza.

GBF : Et la résistance aux antibiotiques...

J-F M : Il me paraît être le moins pertinent des chevaux de bataille des opposants aux OGM. Nous mangeons tous les jours des gènes de résistance aux antibiotiques puisque nous mangeons des micro-organismes qui possèdent cette résistance. Les risques de transfert sont par ailleurs extrêmement faibles à partir des OGM eux-mêmes.

GBF : Avez-vous le sentiment que les industriels de la transformation agro-alimentaire soient les mieux équipés pour surveiller ces risques, notamment en raison des outils dont ils disposent déjà en matière de surveillance de l'hygiène et de suivi de la protection du consommateur ?

J-F M : Si je veux être "organisationnellement" correct, la réponse est : à chacun son métier ! C'est-à-dire, en clair, que les problèmes de santé publique doivent être pris en charge par les pouvoirs publics. Concernant nos produits, toutefois, nous mettons tous les moyens en œuvre pour être à l'écoute des problèmes éventuels rencontrés par nos consommateurs, comme à travers Danone Conseil, notre service consommateurs. Par ailleurs, nous nous appuyons sur les enquêtes que nous diligentons nous-mêmes. Il existe aussi dans le public un réseau national de santé publique qui s'appellera à partir du 1er janvier 1999 l'Institut de veille sanitaire. Celui-ci coiffera à la fois les agences de la sécurité sanitaire des aliments et des produits de santé. On ne peut pas prendre cette responsabilité à leur place ; en revanche, nous la prenons totalement sur nos propres produits. Mais s'il arrivait quoi que ce soit, il est bien évident que nous partagerions l'information avec le réseau public.

Inquiétude des consommateurs

GBF : Quelle est la nature exacte des problèmes que vous posent les OGM ?

J-F M : Un problème énorme ! Alors que nous estimons que les ingrédients issus des OGM sont aussi sûrs que les ingrédients issus des produits conventionnels, nos consommateurs, eux, pensent le contraire. Or, nous sommes là pour satisfaire les besoins des consommateurs plutôt que pour les convaincre d'aspects scientifiques et techniques dont ils n'ont rien à faire [...]. Nous sommes par conséquent "bloqués". Nous n'avons pas été suffisamment vigoureux pour faire de l'information préalable, ce qui ôte a posteriori beaucoup de sa force et de sa crédibilité à notre discours. Cela est dû au fait que l'inquiétude des consommateurs a été très largement sous-estimée. Du coup, nous sommes en position de défense ; ce qui n’est pas positif pour notre crédibilité.

GBF : Un groupe comme Danone peut-il décider de boycotter les OGM de ses produits ?

J-F M : Je ne pense pas que Danone prenne la décisiond e boycotter les OGM. Il est, en effet, extrêmement difficile de s'assurer et de prouver qu'un produit est à 100% "non OGM" notamment à cause des "contaminations" de quelques pourcents, inévitables pendant le transport des grains. De plus, il faudrait quasiment pouvoir le certifier non pas seulement pour un ingrédient du produit, mais pour tous les étages du processus... Cela peut aller jusqu'à vérifier que ce qu'a mangé la vache est également totalement exempt d'OGM ! La réglementation européenne est en cela assez sage : il est très difficile, sauf pour des produits simples à circuit court, de dire qu'il n'y a pas d'OGM. Quant à ceux qui ne veulent pas du développement des OGM pour des raisons religieuses, philosophiques ou morales, c'est la totalité du produit et la globalité du processus de fabrication qui sont concernées.

GBF : Qui aurait dû informer le consommateur : les pouvoirs publics ou les industriels ?

J-F M : Sans doute les industriels, et en particulier nous qui sommes au contact des consommateurs.

GBF : Pensez-vous qu'il soit trop tard et qu'il faille désormais attendre les produits de seconde génération qui vont plus toucher le consommateur lui-même, pour avoir une communication plus positive ?

J-F M : Les produits de seconde génération vont beaucoup aider... Mais d'ici là, il faudra bien continuer à vivre ! Quel sera l'effet de l'étiquetage sur les OGM ? Peut-être qu'il y aura un apaisement. À mon sens, les consommateurs continueront longtemps à ne pas aimer le génie génétique, comme ils n'aiment pas l'ionisation, les additifs et les produits phytosanitaires. Mais peut-être se diront-ils à partir du moment où ils verront sur une étiquette "ce produit comporte des OGM" : "Bon, au moins, ils ne me le cachent pas !" L'étiquetage européen sur les OGM a le mérite d'exister !

GBF : La réglementation européenne sur l'étiquetage garantit-elle selon vous une information qui va contribuer de façon pertinente au choix du consommateur ?

J-F M : Il y a deux problèmes. Le premier, qui est d'ordre général, ne s'applique pas uniquement aux OGM. Il peut se résumer de la façon suivante : l'étiquetage est-il un bon véhicule pour l'information du consommateur ? La réponse est non. En tout cas, il n'estpas le seul. Les étiquettes sont souvent illisibles et surchargées d'informations qui nous ont été demandées par une technostructure aussi bien administrative que scientifique. Elles tuent la bonne information à force de complication. L'étiquetage n'est donc pas le seul moyen d'informer. Le second niveau de réponse est de dire que l'étiquetage OGM a au moins le mérite d'exister.

GBF : Y a-t-il un pays européen qui ait réussi cette communication sur les OGM ?

J-F M : La Hollande a bien réussi. Ils s'y sont pris longtemps à l'avance en constituant des groupes de travail avec des associations de consommateurs et d'écologistes. Aujourd'hui, c'est le pays où les OGM sont le mieux acceptés en Europe.

GBF : Pourtant la Hollande a une culture très environnementale et une tradition d'activisme écologique particulièrement importante.

J-F M : C'est exact. Mais ils ont aussi une tradition de consensus. On s'oppose certes, mais on demande des éclaircissements ; on discute et on confronte les points de vue. Ensuite, si on y croit, on y va...

GBF : Un groupe comme Unilever, très engagé dans la biotechnologie, a-t-il eu une communication particulièrement exemplaire en Hollande ?

J-F M : La communication d'Unilever sur ces produits est très différente d'un pays à l'autre. Unilever est partie prenante à l'élaboration du consensus hollandais. Ils ont également beaucoup travaillé sur l'Allemagne et le Royaume-Uni.

Un "droit de suivi" à la conférence citoyenne sur les OGM

GBF : La "conférence citoyenne" organisée en France, en juin dernier, a-t-elle également contribué à faire progresser le débat de façon significative ?

J-F M : En France, la technostructure au sens large — l'administration, le monde scientifique, les industriels — a perdu la confiance des citoyens en raison des problèmes rencontrés récemment : le sang contaminé, l'amiante, la vache folle, le nuage de Tchernobyl, etc. Il en résulte que les anciennes structures et leurs procédures, quelle que soit parfois l'injustice des attaques, ne fonctionnent plus et ne sont plus écoutées. Par conséquent, le fait d'avoir créé un lieu de débat tel que la "conférence citoyenne" a un caractère particulièrement puissant pour aborder un problème comme les OGM où l’inquiétude des consommateurs est grande. Tous les rouages traditionnels sont d'ailleurs furieux, car ils se disent : "À quoi sert-on si, à chaque fois qu'il y a un problème, on nous court-circuite en organisant une conférence de consensus derrière notre dos avec les citoyens ?" Moyennant quoi, ce système s'est révélé très riche, car ces citoyens non spécialistes choisis par des méthodes de panel classiques, ayant reçu une formation équilibrée pendant deux week-ends — je n'ai pas entendu, en effet, que la formation dispensée avant le débat ait été critiquée — et participant ensuite à un troisième week-end de débat par session avec les différents experts du dossier, ont finalement avancé des conclusions d'une réelle sagesse. Cela est d'autant plus remarquable que certains experts, notamment scientifiques, ont parfois montré de la mauvaise volonté et une certaine morgue — que j'ai personnellement trouvée exaspérante — à répondre aux questions des néophytes. Tout était contre nous dans ce week-end de débat, et le fait de l'organiser après que la décision d’autorisation du maïs génétiquement modifié eut déjà été prise par le gouvernement avait quelque chose de dramatique. Comme quoi, quand on débat, la tension baisse.Cependant, il est certain qu'il aurait mieux valu le faire avant.

GBF : Cette conférence a-t-elle été suffisante ou jugez-vous qu'il soit nécessaire de la poursuivre, par exemple au niveau régional ou local ?

J-F M : C'était l'idée de Jean-Yves Le Déaut, le président de l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, l'organisateur de la conférence. J'avoue que je n'ai pas une idée très précise sur la question, mais je suis quand même convaincu que ces quinze citoyens qui ont posé des questions et débattu du dossier ont un "droit de suivi" et qu'il faut que l'on trouve les moyens de les maintenir dans cette problématique et de les informer des résultats des études entreprises. Le problème est de savoir ce que l'on fait maintenant vis-à-vis des consommateurs et des citoyens en général. Il faut au moins poursuivre la discussion de façon régulière avec les associations écologistes et les associations de consommateurs ; c'est-à-dire que l'on continue à avoir des enceintes où ils puissent poser leurs questions pour que nous y répondions dans la mesure de nos connaissances. Chez Danone, on souhaiterait que ces discussions puissent s'étendre à d'autres problématiques que les OGM. Il y a d'autres domaines de la sécurité de l'alimentation où des inquiétudes risquent d’apparaître. Si on ne commence pas à l'expliquer et à en parler maintenant, au moins avec les associations de consommateurs, on risque de se trouver exactement dans la même situation qu'aujourd'hui. En ce qui nous concerne, la leçon OGM a porté : Danone a embauché une personne qui sera exclusivement dédiée à cette tâche...

GBF : Les associations de consommateurs ont-elles été suffisamment présentes dans le débat, en ont-elles les moyens et, sinon, comment les y aider ?

J-F M : En France, les associations de consommateurs ont un problème de structure. Nous en avons déjà approché certaines pour proposer un débat sur les questions que j'évoquais et, même si elles nous ont reçus très favorablement, cela leur demande un investissement en temps alors qu'elles sont déjà débordées par la multitude des problèmes qui sont d’actualité. Se pose dès lors à elles une question d'arbitrage des priorités par rapport à des moyens limités. Il y a donc peu de place pour la prospective. Elles sont, par exemple, particulièrement réceptives en ce moment à des discussions sur les dioxines et les boues d'épuration.

Un bénéfice direct pour le consommateur

GBF : Un groupe comme Danone, très axé sur les aspects "nutrition/santé" de l'alimentation, s'intéresse-t-il aux nouvelles générations de produits OGM ? Pensez-vous notamment que d'ici à quelques années le consommateur recherchera une "technologie" particulière dans son alimentation, un peu comme pour l'achat de yaourts au bifidus actif, par exemple ?

J-F M : Dans le domaine de la santé et de la nutrition, nous aurons de plus en plus de molécules actives dans l'alimentation. Cela peut, d'ailleurs, aller assez vite. Toutefois, il faudra vérifier la solidité des dossiers scientifiques prouvant le bénéfice consommateur, pour éviter des effets "d'opportunisme marketing"...

GBF : Y a-t-il une confrontation américano-européenne dans le domaine des biotechnologies et, si c'est le cas, justifie-t-elle une politique européenne des biotechnologies ?

J-F M : L'Europe ne peut pas se permettre d'être un "sanctuaire" excluant les OGM ! Surtout les semenciers européens, pour lesquels les implications économiques sont énormes. En ce qui concerne la recherche, il y a déjà des programmes mis en place par l'Union européenne, ainsi qu'une récente réglementation sur les brevets. La seule distinction que nous pourrions afficher face aux Américains — et encore les Américains risquent-ils de l'avoir compris en même temps que nous —, c'est de ne produire de biotechnologies que si elles offrent un bénéfice direct et certain pour le consommateur.