Entretien avec Hubert Védrine : "Sur de nombreux sujets de politique étrangère, l'Europe parle déjà d'une seule voix !"

Citant l'exemple du Proche-Orient et du Kosovo, le ministre français des Affaires étrangères se déclare convaincu qu'un réflexe européen" est en train de naître en matière de politique étrangère permettant aux Quinze, et à leurs partenaires, de se référer à un véritable "corpus de doctrine européen". Même s'il est moins optimiste en matière d'identité européenne de défense en raison, notamment, d'un statu quo dont semblent se satisfaire une majorité de pays derrière les États-Unis, il considère la réalisation d'une Europe de la défense comme inséparable de l'ambition européenne au même titre que la monnaie unique ou la politique étrangère. Contrairement à la thèse selon laquelle la PESC souffrirait d'être accaparée par les États, il prône un renforcement du Conseil Affaires générales qui doit retrouver, selon lui, sa véritable "valeur ajoutée" grâce à une meilleure coordination.

Groupe des BELLES FEUILLES : Vous avez souvent exprimé le souhait qu'une politique étrangère de l'Europe ne se construise pas sur le plus petit commun dénominateur mais qu'au contraire elle amplifie et combine ce que les politiques étrangères et les traditions nationales des pays de l'Union ont de meilleur. N'y a-t-il pas un risque que l'Europe ne parvienne jamais à parler d'une seule voix et qu'elle reste, au pire, un nain politique sur la scène internationale ou, au mieux, un bailleur de fonds — ce qu'elle est déjà — qui se contenterait de manier la diplomatie du chéquier ?

Hubert VÉDRINE : La politique étrangère et de sécurité commune sera une œuvre de longue haleine. Constater qu'elle ne correspond pas encore pleinementà nos ambitions, ou qu'elle est plus avancée sur certains sujets que sur d'autres — ce qui est évident —, ne doit pas conduire à ignorer ses acquis ni, surtout, à négliger la dynamique qui est à l'œuvre. Vous évoquez le risque que l'Europe "ne parvienne jamais à parler d'une seule voix" en raison de sa diversité qui est le legs de l'histoire. Faut-il, pour autant, renoncer à y parvenir ? [...] D'autant que sur de nombreux sujets elle parle déjà d'une seule voix et agit d'un seul mouvement. Voyez le Proche-Orient où l'Europe a des analyses de plus en plus convergentes et où Miguel Angel Moratinos, qui la représente excellemment, agit avec persévérance ! Prenez, aussi, le cas de l'ex-Yougoslavie où, avec le reste de la communauté internationale (et notamment le haut représentant, l'Espagnol Carlos Westendorp), l'Union européenne maintient la pression sur toutes les parties par l'utilisation convergente de ses instruments économiques et politiques afin qu'elles remplissent leurs engagements au titre des accords de paix de Dayton. S'agissant du Kosovo, les quatre pays européens membres du groupe de contact — mais aussi l'Union européenne en tant que telle — ont fait preuve depuis le mois de mars d'une complète unité de vues. Tous les Européens sont d'accord pour trouver et pour imposer une solution politique durable, c'est-à-dire une autonomie substantielle. On constate aussi que, dans l'activité quotidienne de la diplomatie — mais de manière plus discrète —, les États membres développent sur un nombre croissant de questions de politique internationale un "réflexe européen" qui permet d'élaborer à quinze, y compris sur des sujets
sensibles, une position européenne. Ainsi se crée un véritable "corpus" de doctrine européen qui commence à exister pour les États membres comme pour leurs partenaires.

Redonner une "valeur ajoutée" au Conseil Affaires générales

GBF : Parmi les avancées du traité d'Amsterdam pour essayer de rendre plus efficace et cohérente la politique extérieure de l'Union figure la nomination d'un "Monsieur PESC". La France, qui s'était battue pour imposer cette idée, est-elle satisfaite du compromis d'Amsterdam ?

HV : Même si les décisions prises à Amsterdam sont en deçà de nos ambitions, ce n'est pas une raison pour négliger celles d'entre elles qui permettront de renforcer le rôle de l'Union sur la scène internationale.Il s'agit, notamment, de :

• la création d'un haut représentant pour la PESC, qui devra avoir une stature suffisante;

• des "stratégies communes" adoptées par les chefs d'État ou de gouvernement, portant sur quelques sujets essentiels;

• un recours accru à la majorité qualifiée, notamment pour l'adoption des décisions prises en application de stratégies communes, afin de pouvoir agir plus vite.

Nous devrions nous fixer comme objectif d'utiliser au service de quelques priorités une action plus rapide. La mise en œuvre du traité d'Amsterdam devrait nous permettre de donner l'impulsion politique nécessaire, au plus haut niveau, sur un certain nombre de priorités et de contribuer à regrouper autour de celles-ci les différents instruments constitutifs d'une vraie politique étrangère (économiques, monétaires, financiers, diplomatiques) dont dispose l'Union.

GBF : Quelles sont, pour vous, ces priorités ?

HV : Je les ai déjà citées : il s'agit, d'abord, de restaurer lacapacité du Conseil des ministres Affaires générales à préparer et à coordonner les dossiers au niveau européen. Il faudrait, en quelque sorte, lui rendre sa "valeur ajoutée" qu'il a perdue à cause d'un ordre du jour trop souvent encombré — et ce d'autant plus depuis l'élargissement de l'Union européenne à quinze — et rétablir une véritable hiérarchisation des thèmes qui viennent en discussion. Il s'agit, ensuite, de mettre de l'ordre dans les questions de politique étrangère à proprement parler. Si l'on pouvait, par exemple, sortir tout le paquet qui concerne l'élargissement de ce volet des discussions à Quinze, on gagnerait beaucoup de temps... Il s'agit, enfin, que
la Commission prenne de façon mieux ordonnée ses initiatives.

Identité européenne de défense : une majorité de pays satisfaits du statu quo

GBF : Quelle est aujourd'hui la vision française d'une "identité européenne de défense" ? Une défense européenne autonome vous paraît-elle possible sans une diplomatie commune ?

HV : Mon pays est attaché au développement d'une véritable identité européenne de défense et de sécurité. Celle-ci ne se fera certes pas du jour au lendemain : une majorité de pays européens, et bien sûr les États-Unis, se satisfont du statu quo. Compte tenu de cette réalité, nous ne pouvons avancer que par étapes et de façon pragmatique... Les quelques progrès enregistrés dans la réforme de l'Alliance, dans le sens d'une identité européenne de sécurité et de défense, ne sont pas négligeables. Ils ne sont, toutefois, pas suffisants pour permettre à la France de participer pleinement aux structures militaires intégrées. Ce qui ne nous empêche pas d'agir concrètement avec nos alliés chaque fois que cela est nécessaire, comme en Bosnie... Avec la révision du concept stratégique prévue cette année, la mise en œuvre des décisions de Berlin pour permettre aux Européens de mener par eux-mêmes, en cas de nécessité, sous l'égide de l'Union de l'Europe occidentale, des actions militaires avec les moyens de l'OTAN est l'un de nos principaux objectifs.

GBF : Comment l'Union peut-elle faire progresser les missions de maintien et de rétablissement de la paix (missions dites "de Petersberg") qui figurent désormais parmi ses objectifs? La France va-t-elle faire des propositions en ce sens ?

HV : L'octroi à l'UEO de tâches humanitaires est un progrès. Ainsi que l'inscription, dans le traité, de la coopération en matière d'armements ou encore la référence à "l’intégration éventuelle de l'UEO dans l'Union européenne". Toutefois, nous souhaitons aller plus loin... L'Europe de la défense est une partie de l'ambition européenne inséparable du reste, qu'il  s'agisse de la monnaie unique ou plus directement d'une politique étrangère. Mais, même si notre détermination est grande,nous devons savoir que la route est encore longue.

Éviter une victoire à la Pyrrhus aux pays de l'Est

GBF : La France prône un "renforcement des institutions européennes" avant tout nouvel élargissement. Vous avez déjà présenté un certain nombre de propositions pour obtenir un meilleur fonctionnement de l'Union avec les textes actuels. Ont-elles été suivies d'effet ?

HV : La France demande effectivement la réforme et le renforcement des institutions de l'Union avant tout nouvel élargissement. Elle l'a fait dès après les résultats décevants d'Amsterdam en signant, avec la Belgique et l'Italie, une déclaration rappelant que les Quinze s'étaient engagés à réviser le dispositif institutionnel pour qu'une Europe élargie à 26 ou 27 membres puissefonctionner. Nous devons reprendre ce chantier. Tous nos partenaires ont souscrit, depuis lors, aux conclusions du Conseil de Luxembourg qui soulignent la nécessité de procéder aux révisions institutionnelles préalablement à tout nouvel élargissement. Plus que d'un préalable, je parlerais plutôt d'une nécessité absolue: nos institutions montrent déjà à l'heure actuelle des signes de faiblesse et de paralysie. Je vous laisse imaginer la situation d'une Europe élargie sans avoir été réformée ! Nous n'avons pas poursuivi depuis 1957 ce formidable effort de construction pour assister aujourd'hui, impuissants, à une lente dilution... En France, ni les dirigeants ni l'opinion ne l'acceptent et c'est pourquoi le débat institutionnel mobilise tant, chez nous, les milieux politiques. À partir de ce constat, la vraie question est de savoir comment procéder. Nous pourrions distinguer entre ce qui peut être fait sans délai pour améliorer le  fonctionnement actuel des institutions, sans révision des traités. Et, d'autre part, les réformes qui exigent une négociation formelle et, donc, une nouvelle conférence intergouvernementale. Il s'agit là de régler les trois questions non résolues à Amsterdam: le nombre de membres pour la Commission européenne, la repondération des voix au sein du Conseil des  ministres et l'extension du vote à la majorité qualifiée pour de nouveaux domaines de compétence. Sur le premier point — le fonctionnement actuel de nos institutions —, Pierre Moscovici et moi-même avons fait remarquer à nos collègues européens que cette question avait fait l'objet, dans le passé, de nombreuses réflexions (notamment des Italiens), et même de décisions. Mais que rien n'avait changé pour autant: la coordination au sein du Conseil est de moins en moins bien assurée !... Cela est très préjudiciable au suivi de dossiers comme l'Agenda 2000 ou l'élargissement qui concernent l'ensemble des activités de l'Union et doivent être appréhendés de façon globale. Mes collègues en sont bien conscients et, d'ailleurs, la présidence autrichienneen a fait le thème principal de nos discussions lors du "Gymnich" qui s'est tenu à Salzbourg.

GBF : À moyen terme se pose, toutefois, la question de la mise en œuvre du préalable institutionnel à l'élargissement. Êtes-vous favorable à la réunion d'un "comité des sages" pour préparer cette réforme ? Quelles devront en être les grandes lignes ? Faudra-t-il y associer les pays candidats ?

HV : Pour les autres questions institutionnelles, le sentiment général des Quinze — tel qu'il s'est exprimé à Cardiff — est qu'on ne pourra reprendre les négociations sur ce sujet qu'après que chacun des États membres aura achevé la ratification du traité d'Amsterdam, afin de ne pas interférer avec les débats parlementaires en cours. Cela n'empêche pas de réfléchir sur ce dossier institutionnel en reprenant les questions d'Amsterdam là où elles ont été laissées ; et d'y ajouter,  ventuellement, d'autres thèmes comme l'application du principe de subsidiarité ou le contrôle des décisions communautaires par les parlements nationaux. Faut-il, pour faire avancer cette réflexion, avoir recours à des "sages", à des représentants personnels, aux ministres des Affaires européennes ou étrangères ? Il n'y a pas de réponse, à ce stade, qui satisfasse tous les États membres, à cette question de méthode qui n'est pas mineure. C'est pour cette raison que les chefs d'État et de gouvernement se sont retrouvés, en octobre, pour une réunion informelle consacrée à ce sujet... Une dernière remarque à laquelle je tiens beaucoup à propos de cette nécessaire réforme institutionnelle : notre action n'est pas contraire aux intérêts des pays candidats — comme certains parfois le craignent ou feignent de le croire. Elle est favorable à tous les membres actuels et futurs. Les candidats ne veulent-ils pas adhérer à une Union européenne en ordre de marche, efficace, modernisée, rénovée ? Sans cela, l'élargissement, redisons-le, risquerait de conduire à l'impuissance complète. Entrer dans une Europe paralysée serait pour eux une victoire à la Pyrrhus. Nous avons tout le temps nécessaire pour réaliser cette réforme institutionnelle avant la fin des premières négociations d'élargissement en cours. Les candidats auront leur mot à dire dans les négociations d'adhésion lorsqu'il s'agira de définir leur place au sein des institutions. Dans l'immédiat, c'est dans un cadre à Quinze que nous devons réfléchir et nous efforcer de faire avancer le dossier institutionnel vers des décisions satisfaisantes pour tous.

L'OMC: le seul cadre approprié pour une libéralisation des échanges

GBF : La France a vivement critiqué, il y a quelques mois, l'initiative du vice-président de la Commission, Sir Leon Brittan, visant à renforcer le libre-échange entre les États-Unis et l'Union. Cette prise de position ne risque-t-elle pas de relancer les soupçons de nos partenaires européens sur notre tendance au protectionnisme ? Les entreprises françaises, qui sont très actives aux États-Unis, n'ont-elles pas intérêt à la mise en place d'un nouveau marché transatlantique ?

HV : Notre désaccord avec Sir Leon Brittan ne portait pas tant sur les objectifs que sur la méthode. D'abord, il n'était pas mandaté et avait voulu mettre le Conseil devant le fait accompli. D'autre part, la France, autant et même plus que certains autres pays, a un intérêt réel à renforcer ses relations avec les États-Unis et à ouvrir de nouveaux marchés à ses exportateurs, dont on sait combien ils sont performants dans des secteurs comme les services. Et nous avons également intérêt à aplanir les contentieux qui peuvent exister avec les Américains en matière commerciale et à mettre un terme au différend sur les lois extra-territoriales imposées par le Congrès. Devait-on pour autant envisager la conclusion d'un accord bilatéral entre des puissances commerciales représentant, à elles seules, 60% des échanges mondiaux ? Je vous laisse imaginer l'impact qu'une telle initiative aurait eu sur les pays tiers, alors même que nous nous efforçons de les convaincre de participer activement aux négociations commerciales multilatérales qui reprendront à l'OMC en l'an 2000. La France, comme les autres pays de l'Union, a une conception ambitieuse de ces négociations, aux antipodes de la caricature protectionniste complaisamment entretenue par certains. L'OMC est, à terme, le seul cadre où parvenir à une véritable libéralisation des échanges, intégrant les États-Unis, le Japon, mais aussi les autres pays émergents et, lorsqu'elles en seront membres, la Russie et la Chine. C'est cela le véritable enjeu des prochaines années, et non la réduction de quelques points de tarifs douaniers européens et américains, qui sont déjà les plus bas du monde. Nous pouvons en revanche travailler avec les Américains, en bilatéral, sur de nombreux sujets, comme cela a été décidé au sommet de Londres du 18 mai dernier avec le lancement du "partenariat économique transatlantique". Les normes, les marchés publics, la reconnaissance mutuelle des qualifications sont des thèmes essentiels, même s'ils paraissent très techniques au premier abord. Il nous faut, de même, favoriserun règlement de la question des lois extra-territoriales, en aidant l'Administration américaine à faire comprendre au Congrès que sa fuite en avant dans une politique de sanctions  unilatérales conduit à une impasse.

Un nouvel intérêt des pays nord-européens pour le processus de Barcelone

GBF : Trois ans après le lancement par la conférence de Barcelone (novembre 1995) d'un ambitieux partenariat euro-méditerranéen, les résultats sont bien en deçà des ambitions initialement affichées. Que peut faire la France pour remettre la Méditerranée au centre des priorités européennes et relancer la coopération euro-Méditerranée ? L'offensive politique et commerciale des États-Unis dans la région vous paraît-elle un aiguillon suffisant pour faire bouger les États européens ou bien risque-t-elle d'exacerber la compétition entre eux ?

HV : Le processus de Barcelone se heurte à des obstacles mais il se développe. La réunion ministérielle de Palerme, à laquelle j'ai participé, en juin dernier, a démontré que tous les pays participants voulaient, malgré l'impasse politique au Proche-Orient, préserverce cadre de coopération. Sur le plan économique, des accords de nouvelle génération ont déjà été conclus avec le Maroc, la Tunisie, Israël, la Jordanie et les Palestiniens. Ils devraient l'être prochainement avec l'Égypte et le Liban. Des négociations ont commencé avec la Syrie et l'Algérie. Ces accords sont destinés à favoriser l'ouverture des pays méditerranéens, et à l'accompagner, afin d'éviter qu'elle ne se fasse de façon trop brutale. Le programme MEDA et les  interventions de la BEI représentent, pour les pays concernés, une aide significative, qui se compare à celle que l'Union européenne accorde aux pays d'Europe centrale candidats à l'adhésion. Après avoir connu des critiques, en partie justifiées, sur la lenteur de son démarrage, le programme MEDA commence à être vraiment opérationnel. La politique méditerranéenne de l'Union implique, et c'est sa force, les pays du sud de l'Europe, mais aussi ceux du Nord, qui marquent un intérêt nouveau pour le processus de Barcelone. Ainsi l'Allemagne accueillera-t-elle, en avril 1999, la troisième conférence ministérielle euro-méditerranéenne. À propos des États-Unis, là comme ailleurs, nous devons raisonner en termes de complémentarité. L'idée progresse dans les esprits. Elle va de soi en matière économique et commence à être admise sur le plan politique.

GBF : La France est-elle toujours persuadée de l'intérêt stratégique d'un développement des relations euro-turques ? Une éventuelle levée du veto grec sur le versement de l'aide financière liée à l'entrée en vigueur de l'Union douanière avec la Turquie suffira-t-elle à "laver l'affront" dont ce pays s'estime victime après avoir été séparé des onze autres candidats à l'adhésion ?

HV : La Turquie occupe, aux portes de la Méditerranée, de l'Asie et de la mer Noire, une position stratégique. Nous avons donc intérêt à encourager sa modernisation économique, son évolution démocratique et le resserrement de ses liens avec l'Europe. Ce qui est cohérent avec l'accord d'association par lequel elle s'était vu reconnaître, en 1963, une "vocation  européenne". La première chose, aujourd'hui, est que l'Union tienne les promesses de protocole financier faites en  parallèle à l'accord douanier.