Entretien avec François Périgot : "C'est à la France de relancer le processus de Barcelone !"

Face à un processus de paix qui piétine au Moyen-Orient et à l'urgence de la situation dans nombre d'autres pays du pourtour méditerranéen, l'ancien président du CNPF et de l'UNICE demande que la France reprenne le flambeau dans cette région. Déçu par les faibles résultats du partenariat euro-méditerranéen initié, en 1995, par la conférence de Barcelone, il préconise la délocalisation de certaines productions agricoles, avec l'apport de capitaux cogérés localement, ainsi que la formation de jeunes liés par contrat avec des entreprises, qui retourneraient dans leur pays une fois leurs stages terminés. Pour lui, la solution au retard économique des pays méditerranéens ne réside pas dans le pardon de la dette mais dans la création d'un grand marché susceptible d'attirer les investisseurs.

Groupe des BELLES FEUILLES : Les espoirs suscités par la conférence de Barcelone en novembre 1995, qui visait à intensifier à tous les niveaux les relations entre l’Union européenne et ses partenaires du pourtour méditerranéen, n’ont donné que peu de résultats ou des résultats inégaux. Le processus engagé à Barcelone n’était-il pas trop ambitieux ?

François Périgot : Des trois volets engagés à Barcelone, à savoir la mise à niveau des économies pour préparer une zone de libre-échange, l’évolution des pays concernés et le processus de paix, aucun n’a vraiment décollé. L’idée était de diminuer l’insécurité en créant une dynamique de coopération économique, financière, mais aussi sociale, culturelle et humaine. Bref, en pesant sur le processus de paix grâce à la constitution d’un ensemble euro-méditerranéen. Aujourd’hui, force est de constater que l’on est bien en deçà des espoirsaffichés... Se pose, par ailleurs, la question du manque d’homogénéité de ces pays ainsi que leur diversité. Vous avez, d’un côté, les trois États du Maghreb... Israël est un cas à part ainsi que le Liban ou l’Égypte, qui ont leur spécificité. Et, d’un autre côté, la Turquie qui, elle, en est quasiment au stade de l’adhésion. Aussi la tentation est-elle grande de ne plus considérer les pays tiers méditerranéens (PTM) comme une entité mais d’essayer de les scinder ou de les segmenter en fonction de leur degré d’industrialisation (1).

GBF : Quels sont, selon vous, les principaux obstacles à l’avancée du processus de Barcelone ?

FP : Le principal objectif de Barcelone est de créer à terme une zone de libre-échange. Or, d’un côté, vous avez une Europe qui ne cesse de s’élargir et de s’approfondir tandis que, de l’autre, les progrès économiques enregistrés — bien qu’il y en ait d’incontestables — sont largement insuffisants. Le plus grave est que l’écart demeure au lieu de se combler. Pour qu’il y ait intensification des échanges, et donc optimisation des économies des PTM, il faudrait une zone économique symétrique à celle de l’Europe. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas car ces pays ont beaucoup de mal à commercer entre eux. Sans l’existence d’ensembles économiques, non pas égaux, mais plus cohérents, on ne peut pas s’attendre à de grands résultats. Là réside l’une des clés de la réussite pour la mise en place d’une zone de libre-échange. Par ailleurs, il faut que ces pays réalisent que la libéralisation de l’économie fait partie d’un tout. Leur mise à niveau ne se fera pas uniquement par les aides que l’Europe pourra leur apporter. Mais seulement s’ils savent rendre attractives leurs économies et attirer les investissements étrangers — et pas uniquement les aides du FMI et de la Banque mondiale — pour financerleur développement. Le principal frein, aujourd’hui, c’est le manque d’investisseurs privés susceptibles de créer des unités de production et de s’associer avec des partenaires locaux...

Renégocier Barcelone ?

GBF : Aux pays de l’Est, l’Union européenne a proposé comme objectif l’adhésion. Avec les pays tiers méditerranéens, elle s’est contentée d’une zone de libre-échange à l’horizon 2010. N’y a-t-il pas là "deux poids, deux mesures", ce qui expliquerait le peu de progrès réalisés jusqu’à présent ?

FP : Non, car les problèmes sont de nature différente. Malgré une période très longue de communisme, les économies des pays de l’Est sont beaucoup plus compatibles : c’est vrai pour le développement économique, la formation de la main-d’œuvre ou pour l’équilibre entre populations rurales et industrielles. La période de transition a, certes, été douloureuse pour ces pays et leur adhésion à l’Union européenne va les obliger à ouvrir leur économie à un régime concurrentiel. Mais les capitaux y vont car, sans former un grand marché, ces pays sont plus homogènes et similaires aux économies de l’Ouest. Alors que les PTM sont encore largement dominés par la production de produits de base agricoles, énergétiques et, aussi, industriels mais à un degré moindre. De plus, même si les pays de l’Est n’ont pas un niveau de vie comparable à ceux de l’Ouest, la solvabilité de leurs populations y est plus grande que dans les PTM où le chômage est endémique. Il est incontestable que l’élargissement à l’Est a capté les énergies et les moyens, notamment financiers, au détriment des pays du pourtour de la Méditerranée. Mais ce qui est plus grave, et enlève pas mal de crédibilité au processus de Barcelone, c’est que l’agriculture n’a pas été incluse dans les négociations. Or, l’essentiel des ressources de ces pays — et pour longtemps encore — repose sur la production agricole. Pour qu’ils acceptent de consentir les efforts intenses qu’on leur demande, les PTM ont besoin de croire qu’ils vont vers quelque chose de tangible. Aujourd’hui, on leur propose une option libérale, la création d’une zone de libre-échange, qui risque de supprimer les dernières protections qu’ils ont au niveau de leurs industries naissantes. Sans qu’on leur offre aucun débouché supplémentaire puisque c’est justement sur cette question que les États européens n’arrivent pas à se mettre d’accord...

GBF : Doit-on conclure de vos propos qu’il faut renégocier Barcelone ?

FP : Sans avoir recours à une solution aussi dramatique, peut-être faudrait-il au moins avoir le courage de se poser quelques questions de fond sur les trois ou quatre points de blocage qui empêchent le processus de Barcelone d’aller aussi vite qu’on le souhaiterait, et de s’y attaquer. Il y a, par exemple, le problème des visas : prenez le cas de l’Algérie. La France veut faire du partenariat avec ce pays, y envoyer des investisseurs, former des Algériens en France. Mais la liste d’attente pour obtenir un visa est démesurément longue... Quand les ministres des Quinze se rencontrent, ils disent à chaque fois qu’ils vont faire quelque chose pour aller plus vite. Mais les opinions publiques européennes n’ont pas encore pris conscience de leurs responsabilités ou de l’urgence de la situation. Pour que le partenariat avec les PTM marche, les États devraient afficher et mettre une volonté politique farouche dans le processus de Barcelone afin qu’il puisse aboutir. Or, je n’ai jamais vu de Président ou de Premier ministre monter à la tribune pour exhorter les foules à ce sujet. Il y a les États membres qui sont intéressés — la France, l’Italie, l’Espagne — pour des raisons évidentes de proximité. Les autres, très franchement, ne font rien...

GBF : L’offensive politique et commerciale des États-Unis dans les pays tiers méditerranéens vous paraît-elle un aiguillon suffisant pour faire bouger les États européens ou bien, au contraire, risque-t-elle encore d’exacerber la compétition entre eux ?

FP : Tout dépend de quelle partie de la Méditerranée on parle. D’un côté, la présence américaine a été définitivement acceptée ; de l’autre, les États européens essaient de reconquérir, ou au moins de protéger, leurs positions économiques. Ce n’est pas tellement en termes de compétition entre les États européens que le problème se pose. Mais plutôt au niveau des options qui s’offrent aux PTM : leur faut-il jouer exclusivement la carte européenne ou doivent-ils miser sur d’autres concours ? Je comprends leur dilemme surtout dans des domaines comme la formation, l’éducation, l’information, sur lesquels les États-Unis font de gros efforts : la plupart des jeunes chefs d’entreprise de ces pays sont aujourd’hui formés dans des universités américaines. La mobilité en Europe, et notamment en France, étant devenue moins grande pour les ressortissants de ces pays, il y a donc une tentation très forte d’aller voir ailleurs.

Reprendre le flambeau

GBF : Dans le rapport (2) que vous avez rédigé pour le Conseil économique et social, vous soulignez les risques non négligeables qu’implique pour la France le cadre multilatéral de Barcelone. Qu’entendez-vous précisément par là ?

FP : À partir du moment où l’on accepte de mettre en place une coopération de cette ampleur, tout le monde doit en recueillir les fruits. Le rôle de la France dans ce processus est incontestable. Mais, désormais, elle doit le jouer "avec" et aussi "pour" ses partenaires européens. Ce qui veut dire que nous risquons d’une certaine façon de "diluer" la position privilégiée que nous avons avec un certain nombre des pays méditerranéens. Je pense, notamment, au Maghreb. C’est le choix qui a été fait. Mais comme de toutes les façons nous n’avons ni les moyens ni les ressources de développer un partenariat à nous tout seuls, et que nous croyons beaucoup à l’option de Barcelone, cela veut dire que nos efforts vont désormais bénéficier à la collectivité et pas uniquement aux intérêts français, y compris sur le plan politique. C’est à la France de reprendre le flambeau et elle doit le faire d’une façon désintéressée. Il faut, notamment, qu’elle pousse les autres pays européens à comprendrequ’ils sont confrontés à une responsabilité historique. Elle est la mieux placée pour le faire car, d’une part — et contrairement à ce que l’on dit —, la France a beaucoup d’influence en Europe ; et, d’autre part, elle connaît parfaitement bien les problèmes des pays tiers méditerranéens. Elle peut donc être un interprète pour ces pays comme elle l’a d’ailleurs toujours été...

GBF : Que doit faire la France pour mieux intégrer la dimension européenne dans ses relations avec les pays méditerranéens ? La récente réforme de notre coopération peut-elle y contribuer ?

FP : Si le gouvernement français affichait clairement qu’il peut être l’artisan actif d’un rapprochement entre ces pays et l’Europe, les administrations, quelles qu’elles soient, et à condition qu’on leur en donne les moyens, feraient ce qu’on leur dit et travailleraient à ce rapprochement. Le problème — je le déplore — est dans le manque d’affichage d’une volonté politique très forte. Il faudrait que, des deux côtés, on soit davantage mobilisé. Les pays méditerranéens demandent que l’Europe les aide, que l’on fasse tomber les barrières. Mais il faut aussi qu’ils montrent qu’ils sont décidés à jouer l’Europe, et son modèle de société avec tout ce que ceci implique sur leurs structures industrielles.

Pas de "pardon" de la dette

GBF : Comment expliquez-vous la diminution, depuis 1993, de l’effort financier consenti par la France aux PTM ? Le rééquilibrage au profit des pays émergents d’Asie du Sud-Est vous paraît-il fondé ?

FP : Il y a une crise, actuellement, en Asie mais elle est passagère. Pour trouver de la croissance, il est logique que les entreprises françaises aillent dans les pays où le dynamisme est le plus grand. Un jour, peut-être, ce sera le cas dans les PTM... Jusqu’à présent, les conditions nécessaires n’y ont pas été créées. En ce qui concerne l’aide publique, il est évident que nous devons montrer l’exemple. Si la France veut parvenir à secouer ses partenaires européens et qu’en même temps elle est la première à lever le pied, elle risque de ne pas être très crédible.

GBF : Certains pays, comme l’Algérie, préconisent un pardon de la dette comme préalable à un développement de leurs structures industrielles. Que leur répondez-vous ?

FP : La dette, c’est la dette. Et s’il y a une dette, c’est qu’elle a une raison d’exister! Donc, ce n’est pas une affaire de pardon. Toutes les formules visant à utiliser la dette pour financer des réalisations concrètes et renforcer la compétitivité sont de bonnes formules. Au moins, ce n’est pas un abandon "sec". Ce qui serait inacceptable : pourquoi celui-là et pas tel autre ? Les Algériens savent très bien que dans ce domaine il ne peut y avoir de cadeau...

Délocaliser la production agricole

GBF : Concernant l’agriculture, vous l’avez dit, il est regrettable qu’elle ne soit pas incluse dans le processus de Barcelone. Au lieu de se mettre en retrait par rapport à ses voisins européens, la France ne devrait-elle pas montrer l’exemple et accentuer la complémentaritéde ses productions agricoles avec les pays du Sud ?

FP : En France, on a tendance à faire un mythe de l’agriculture. Or, de quoi parle-t-on spécifiquement ? De la production dans les PTM de produits similaires à ceux des pays du sud de l’Europe et uniquement de cela. Il n’y a pas de quoi faire une révolution à chaque fois qu’un camion de tomates va d’Alger à Narbonne. Car, au bout du compte, c’est nous qui sommes gagnants avec ces pays puisque nous leur vendons plus de produits agricoles, notamment des céréales, que nous ne leur en achetons. C’est la raison pour laquelle je suis partisan, au lieu de brûler les camions, que nous allions fabriquer nos tomates chez eux. Il n’est pas question de délocaliser de façon massive et immédiate. Mais s’il y a des partenariats, comme le préconise la conférence de Barcelone, c’est avant tout dans l’agriculture qu’ils devraient exister, comme cela se faisait, d’ailleurs, avant... Pour les pays méditerranéens, cela implique une modernisation de leur agriculture avec une injection de capitaux que nous cogérerions avec nos partenaires locaux. Pourquoi, en effet, s’obstiner à délocaliser à l’autre bout du monde quand on peut le faire à deux heures de chez soi dans des pays où, de surcroît, on parle le français ? Aujourd’hui, le commerce des légumes est planétaire. Regardez les citrons d’Israël ! On n’a qu’à faire la même chose. La globalisation, il faut apprendre à l’utiliser à son avantage au lieu de se contenter d’en subir les conséquences.

Former davantage de jeunes

GBF : Parmi les atouts de la France, vous avez souvent cité l’utilisation du français. Toutefois, partout, y compris au Maghreb, l’anglais progresse... Comment la France peut-elle remédier à cette situation ?

FP : La solution que nous proposons consiste à faire venir davantage de jeunes de ces pays pour les former, étant entendu qu’au terme de cette formation ils retourneront dans leur pays d’origine, ayant obtenu au départ des contrats avec des entreprises. C’est une formule qui permettrait à la France de jouer son rôle : assurer une formation sans, toutefois, aller jusqu’à l’intégration ! Pour le reste, je suis étonné de la manière dont le français résiste envers et contre tout. Les Français sont pusillanimes. Pour avoir cru, et le croire encore, qu’ils avaient trop imposé leur culture par le passé, ils se sont fixé d’inutiles limites. Or, le temps presse. Il ne faut pas que nous laissions passer une génération sans que l’on parle le français. Nous devrions cesser d’avoir mauvaise conscience, nous montrer plus déterminés : pourquoi, par exemple, ne pas faire financer le réseau des universités et de nos établissements scolaires à l’étranger par le ministère de l’Éducation ?

GBF : La formation ou les échanges de jeunes que vous préconisez sont-ils compatibles avec une politique restrictive de visas telle que la pratique depuis un certain temps le gouvernement français ?

FP : Il n’y a pas d’incompatibilité entre l’extension de l’accueil de jeunes en formation — dont on sait qu’ils retourneront travailler dans leur pays d’origine à une date précise — avec une politique globale de contrôle de l’immigration telle que la pratique le gouvernement français.

GBF : Comment la France peut-elle convaincre l’Europe de s’impliquer dans la mise en place d’une politique "migration codéveloppement" ? Pourquoi le programme Med Urbs Migration a-t-il été gelé ?

FP : Probablement par manque d’enthousiasme. Et, aussi, parce que les vrais enjeux n’ont pas été correctement appréciés. Ce qui, évidemment, a des répercussions sur la société civile. Si personne ne bouge, c’est parce que l’on n’a pas su exhorter les acteurs sociaux à trouver dans ces pays un intérêt qui aille au-delà du simple bénéfice commercial immédiat. Il n’y a pas de solution miracle. Hormis, peut-être, une volonté politique farouche...

Devenir le premier investisseur

GBF : La France est déjà un exportateur net dans les pays du pourtour de la Méditerranée. Quel intérêt additionnel trouverait-elle à la création d’un vaste espace économique intégré entre eux ?

FP : La position d’exportateur est différente de celle d’investisseur. Pour qu’il y ait un vrai développement, il faut que le premier partenaire commercial dans ces pays devienne le premier investisseur. Et cela ne pourra se faire que par le biais d’un grand marché. C’est aussi une condition pour qu’il y ait une libéralisation des échanges et que les barrières tombent.

GBF :Comment voyez-vous évoluer à terme le processus de Barcelone ? La création d’un forum parlementaire méditerranéen vous paraît-elle une bonne idée ?

FP : Nous n’avons plus beaucoup de temps. La conférence de Barcelone a permis de calmer les esprits. Il ne fallait ni faire peur, ni mettre quiconque au pied du mur. Ce qui était une façon subtile de contourner les problèmes — sécuritaires, notamment... Mais à vouloir être trop prudent, on risque de laisser passer une, voire deux générations, sans que rien ne soit accompli. Or, c’est maintenant qu’il faut réagir. Toute initiative visant à affirmer une volonté politique claire de faire avancer les choses ne peut avoir qu’un effet bénéfique. Mais encore faut-il mettre les bonnes idées que l’on a en pratique! On est arrivé à faire l’Europe sans trop en parler. On n’arrivera pas à faire le partenariat euro-méditerranéen sans afficher au préalable ses idées politiques et les options qui en découlent. Cela suppose de la part des PTM une transformation profonde du fonctionnement de leurs sociétés pour accompagner leur ouverture au monde. Et, de la part des pays européens, de les inciter à agir ensemble dans la confiance et l’unité pour vaincre les résistances. C’est la seule façon de prendre Barcelone au sérieux !

(1) Douze pays ont été invités à participer au partenariat euro-méditerranéen initié par la conférence de Barcelone, en novembre 1995. Il s'agit des trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), de l'Égypte, la Jordanie, Israël, le Liban, la Syrie, la Palestine et, enfin, de la Turquie, Malte et Chypre. Ils sont aujourd'hui désignés sous le nom de pays tiers méditerranéens (PTM).

(2) "Les relations entre l’Union européenne et les pays méditerranéens : quel rôle pour la France ?", rapport du Conseil économique et social adopté en assemblée pléniaire des 14 et 15 avril 1998, 289 pages, rapporteur François Périgot.