Entretien avec Daniel Rahier : La pharmacie et l'alimentation, prochaines étapes pour les OGM après l'agriculture

Après avoir fait l'objet d'un long apprentissage ayant permis d'améliorer les semences et d'accroître les rendements agricoles, les biotechnologies ont désormais un rôle à jouer dans la pharmacie et l'alimentation. Pour le directeur des relations extérieures de Monsanto France, le développement des produits dits de "seconde génération" dépend toutefois d'une meilleure acceptation des OGM par les consommateurs européens. Prenant acte du fait que la décision de Monsanto de commercialiser ces produits sur le modèle américain était inappropriée, il regrette par ailleurs que le débat ait été biaisé de ce côté-ci de l'Atlantique avec des arguments jouant sur la peur. Pour lui, l'Europe ne peut pas rester à l'écart du développement actuel des OGM dans le monde, ne serait-ce que parce qu'elle risque de se retrouver en opposition avec ses engagements au niveau de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Groupe des BELLES FEUILLES : Quels sont les apports positifs et les risques pour les industriels des biotechnologies ?

Daniel RAHIER : Dans le domaine de l'agriculture, ces nouvelles technologies représentent un plus indéniable. Il y a de moins en moins de terres cultivables disponibles et de plus en plus de besoins de rendementsdu fait de la croissance démographique et des changements d'habitudes alimentaires de certaines populations. En Chine, par exemple, on est en train de passer d'une nourriture principalement à base de riz à une nourriture plus riche en protéines, à base de viande, qui demande une production plus importante de céréales. Dans ce contexte, ces nouvellestechnologies apportent des perspectives importantes d'amélioration pour l'agriculture en augmentant le potentiel de la semence. Jusqu'ici, les progrès étaient souvent liés aux techniques dites "culturales", à savoir la mécanisation, puis à l'utilisation d'intrants essentiellement d'origine agrochimique. À présent, on se concentre davantage sur l'information génétique contenue dans la semence que l'on cherche à améliorer pour mieux répondre aux facteurs extérieurs : lutte contre les ravageurs, les mauvaises herbes, meilleure utilisation des ressources du sol, etc. Outre leur précision, les biotechnologies présentent l'avantage de s'affranchir de toutes les économies d'échelle. En effet, l'amélioration est située dans la semence qui sera achetée en fonction de la surface cultivée sans avoir besoin d'avoir de grandes exploitations pour amortir le matériel agricole nécessaire pour traiter les cultures. Mais il ne faut pas considérer les biotechnologies comme le remède miracle. Aussi ne faut-il pas voir ces technologies comme un remplacement de ce qui existe déjà, mais comme une nouvelle opportunité d'élargir le choix des techniques à la disposition de l'agriculteur.

Une meilleure rotation des cultures

GBF : Quelles sont les limites des biotechnologies ? Les risques de dissémination, par exemple, vous paraissent-ils fondés ? Qu'en est-il du risque de résistance aux antibiotiques ?

DR : Les biotechnologies ont été présentées comme responsables de problèmes liés à leur apparition, soit déjà anciens, soit beaucoup plus larges que les biotechnologies elles-mêmes, comme en témoignent toutes les connaissances accumulées au cours des vingt dernières années dans ce domaine, mais aussi dans des domaines beaucoup plus généraux comme l'environnement ou la santé. Il faut donc être très vigilant vis-à-vis d'une utilisation abusive du débat sur les biotechnologies. L'utilisation d'un gène de résistance à un antibiotique en est une bonne illustration. Le recours à ce gène se fait dans un but précis : retrouver puis isoler les cellules végétales qui ont été modifiées par l'ajout d'un caractère. Il y a donc une justification à cette opération qui, toutefois, n'est pas requise dans tous les cas. Certains avancent que ce gène de résistance risque de passer à la flore intestinale, ce qui pourrait favoriser l'apparition de résistance au sein de cette flore. Si l'on nepeut pas exclure scientifiquement une telle possibilité, il faut toutefois la remettre dans un contexte plus large. Les gènes de résistance utilisés n'ont plus guère cours en médecine : il s'agit d'une ancienne génération d'antibiotiques. Les spécialistes estiment que 30 à 40 % des micro-organismes qui constituent notre flore intestinale possèdent déjà ces gènes de résistance. Enfin, il ne faut pas oublier que le processus de digestion chez l'homme et l'animal permet une dégradation efficace de ce matériel génétique. La prise en considération de tous ces facteurs a permis aux experts scientifiques européens de conclure que les risques de transfert de résistance par cette voie étaient négligeables. Ce qui est nouveau, c'est que l'on a mis sciemment ce gène dans une cellule végétale pour pouvoir développer le produit. Ce n'est donc ni un facteur de déclenchement, ni un facteur d'accroissement considérable du potentiel de résistance aux antibiotiques. Sur ce point, la communauté scientifique est unanime : il existe, malheureusement, des sources de résistance beaucoup plus importantes, comme l'utilisation des antibiotiques eux-mêmes dans l'alimentation animale, ainsi que l'utilisation souvent un peu abusive de ces antibiotiques en santé humaine. Concernant les aspects liés à l'environnement, il faut éviter de tirer des conclusions générales car chaque plante a une biologie particulière et se cultive de façon différente. Si nous prenons l'utilisation de plantes tolérantes aux herbicides, il faut être conscient que l'agriculteur doit appliquer des herbicides pour protéger ses cultures. Admettons qu'il utilise un herbicide X sur une culture de blé ou de colza. Par définition, ce colza est résistant à cet herbicide, par conséquent la notion de résistance naturelle à un herbicide n'est pas propre aux biotechnologies, et nous n'avons rien changé à ce que fait la nature depuis longtemps. Ce colza tout à fait traditionnel, qui est résistant à trois, quatre ou cinq herbicides différents, pouvait transmettre cette résistance aux mauvaises herbes de la même famille par pollinisation croisée. De même, ces colzas peuvent repousser l'année suivante et devront être éliminés dans la culture suivante par traitement mécanique ou chimique. La question que nous devons poser n'est donc pas "cela se passe-t-il  ?" — la réponse est positive — mais "quelles en sont les conséquences pour l'agriculteur et l'environnement  ?". En milieu non cultivé, les plantes qui auraient acquis cette tolérance ne présenteront un avantage compétitif que si l'herbicide est appliqué. En d'autres circonstances, elles ne présentent aucune différence de comportement par rapport aux mêmes plantes sans ce caractère. Par contre, l'agriculteur devra intégrer l'utilisation de cette technologie dans la gestion de ses cultures sur plusieurs années.

GBF : Si je vous suis bien, cela pose un problème de rotation des cultures...

DR : Il ne s'agit pas d'un problème mais d'une gestion dans le temps  ! Cela va demander à l'agriculteur une réflexion à beaucoup plus long terme dans la gestion de ses cultures. Par exemple, on a identifié chez l'agriculteur une centaine de pratiques culturales et de rotations liées à la betterave, dont 35 environ sont particulièrement fréquentes. Il était donc essentiel de savoir si, dans ces différentes situations, l'utilisation de betteraves tolérantes à un herbicide présente un handicap pour l'agriculteur. Pour les 35 situations, il a été démontré qu'il pouvait contrôler les repousses de betteraves sans changer ses pratiques culturales dans les cultures suivantes.

GBF : Cela ne risque-t-il pas de retirer une certaine flexibilité aux modes de production ? Sachant que, par rapport aux États-Unis, les Européens font beaucoup plus facilement tourner les cultures...

DR : Non, car c'est là qu'intervient le dialogue entre l'agriculteur et les conseils techniques de l'entreprise qui commercialise ces produits. Ainsi, il ne serait pas approprié pour un agriculteur d'utiliser un "colza tolérant", suivi d'un "blé tolérant", suivi d'une "betterave tolérante" ; il devra en tenir compte dans ses rotations. Cela lui demandera seulement une réflexion à plus long terme sur son plan de culture, ainsi qu'une meilleure concertation  : entre les services techniques des coopératives agricoles et des sociétés qui commercialiseront ces semences, et l'agriculteur.

Un match Europe/États-Unis

GBF : Les consommateurs semblent avoir été assez mal préparés à l'arrivée des OGM. Y a-t-il eu une insuffisance de communication ?

DR : Avant de parler d'insuffisance de communication, il faut souligner l'évolution extrêmement rapide de l'environnement général au cours de ces trois dernières années. Si l'on retrace un bref historique, force est d'admettre que les consommateurs ont d'abord regardé l'arrivée de ces technologies avec une indifférence certaine. En 1990, les biotechnologies végétales étaient essentiellement abordées dans les pages scientifiques et financières des quotidiens. En 1996, peu de monde se souciait de l'arrivée du soja produit aux États-Unis, malgré notre volonté de sensibiliser les industriels de l'agro-alimentaire, les principaux utilisateurs. Personne n'éprouvait d'intérêt pour ce dossier, dans la mesure où, à l'époque, il ne représentait pas un produit concret. Quelques mois plus tard, les industriels, et la grande distribution en particulier, réagissaient avec un certain opportunisme commercial, en proclamant haut et fort qu'ils ne voulaient pas des OGM. Ces messages — très émotionnels — résultaient d'une anticipation de ce que les distributeurs estimaient être les réactions du consommateur  ; ils ont donc adopté une position très ferme sans connaissance précise du dossier. Les hésitations politiques n'ont pas contribué à faciliter le débat. Dans tout le processus décisionnel — qui est déjà très complexe car interviennent à la fois l'Union européenne et les États membres —, les différents dossiers en cours d'homologation ont connu une série d'hésitations qui ont érodé la confiance des consommateurs : d'abord vis-à-vis du processus décisionnel, ensuite vis-à-vis des OGM eux-mêmes. Enfin, ceux-ci ont également fait l'objet d'une information biaisée de la part de groupes environnementalistes, qui pour des raisons idéologiques et de visibilité ont décidé que c'était une priorité de stopper leur développement en Europe. La conjonction de ces quatre facteurs a rendu les consommateurs perplexes, ce qui a engendré la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement... En ce qui nous concerne, notre évaluation s'était essentiellement appuyée sur les résultats très positifs obtenus aux États-Unis. C'est à partir de ce modèle que nous avons entrepris de commercialiser ces produits. Développer une démarche particulière pour l'Europe était d'autant plus difficile que notre légitimité d'intervention dans la filière alimentaire était limitée. Il est vrai que nous n'avons pas réalisé qu'en Europe la réaction des consommateurs prendrait une telle ampleur. Aujourd'hui, notre approche serait certainement différente. Je pense qu'il y a eu un phénomène d'apprentissage à tous les niveaux au cours de ces deux années.

GBF : Comment expliquez-vous que des grands quotidiens américains, comme le Wall Street Journal, aient publié des articles très critiques sur les OGM, remettanten cause leur utilité et prenant à leur compte les réticences européennes afin de susciter une réflexion aux États-Unis sur l'étiquetage ?

DR : Sans pouvoir apporter un commentaire précis sur ces articles dont j'ignore la teneur, je constate que les phénomènes de globalisation que nous connaissons touchent également l'information  ; ce qui s'écrit outre-Atlantique influence les journalistes européens et vice versa. Il est important, à mon sens, que la presse aborde régulièrement tant les bénéfices que les questions soulevées par le génie génétique, à la condition toutefois que cela se fasse de façon sereine et objective sans rechercher le sensationnel à tout prix. Je m'étonne, par exemple, que jamais la presse française n'ait repris les résultats positifs obtenus par les agriculteurs américains comme la réduction de pesticides chimiques ou la meilleure qualité des récoltes. La quasi-inexistence des résistances aux États-Unis s'explique aussi par le fait que les agriculteurs ont pu tester les biotechnologies et en apprécier les avantageset le progrès par rapport aux techniques culturales qu'ils pratiquaient auparavant. Certaines questions telles que l'étiquetage ont également été posées, mais l'approche des autorités américaines est différente de l'approche européenne. Une fois que l'évaluation scientifique a démontré l'absence de risque, les autoritésdéterminent si le produit final diffère substantiellementde son équivalent traditionnel. En cas de réponse négative, l'étiquetage n'est pas requis par les autorités. L'Europe, au contraire, a axé toute sa législation sur le procédé utilisé. Ainsi les procédures d'évaluation du risque et les exigences d'étiquetage sont-elles dictées par l'utilisation du génie génétique même si, au bout du compte, le produit final est identique. Ceci peut conduire à certains paradoxes par rapport aux aliments conventionnels. En effet, pour obtenir l'autorisation de soja génétiquement modifié, on a réalisé toute une série de tests pour évaluer les risques d'apparition de propriétés allergisantes. Par contre, un produit originellement importé, comme le kiwi, n'a jamais fait l'objet de tests avant d'être mis sur le marché, alors qu'il présente des propriétés allergiques. Si ce kiwi avait dû passer par l'évaluation du soja génétiquement modifié, il n'est pas certain qu'il ait été autorisé à la commercialisation.

GBF : Est-ce que la position européenne peut entraîner une modification des comportements aux États-Unis ?

DR : Pourquoi un produit autorisé et jugé "sûr" pour un citoyen américain, argentin, brésilien, canadien ou mexicain serait-il considéré comme "dangereux" pour un citoyen européen  ? Par ailleurs, la globalisation des marchés nécessitera de plus en plus un besoin d'harmonisation des systèmes réglementaires entre l'Europe et les États-Unis, ainsi qu'entre tous les autres pays. Il me paraît donc inévitable que les systèmes d'évaluation et les réglementations évoluent  : si le système américain devait présenter des insuffisances par rapport au système européen, il se modifiera petit à petit ; de la même façon, les Européens évolueront pour se rapprocher du système d'évaluation américain. En tant qu'industriel, on ne peut qu'espérer que les principes scientifiques qui président à l'évaluation des produits soient identiques quel que soit le côté de l'Atlantique ! Il serait grotesque de considérer qu'il existe une science"européenne" et une "autre science". Par contre,les décisions politiques qui s'appuient sur ces évaluations peuvent être différentes.

GBF : Cela veut-il dire que les OGM vont faire l'objet d'un match serré lors des prochaines négociations au sein de l'OMC ?

DR : À moyen terme, c'est très vraisemblable, surtout quand les questions agricoles seront discutées. Déjà, aujourd'hui, cela soulève des problèmes de commercialisation de ces produits et l'apparition de barrières tarifaires non commerciales. Si les objections avancées par les Européens ne sont pas scientifiquement fondées, l'OMC devra arbitrer le dossier. Cependant, cela ne va pas se limiter très longtemps à un match Europe/États-Unis. L'Argentine a adopté ces technologies, ainsi que le Brésil qui vient d'autoriser le soja tolérant au Round-Up. La Chine, l'Australie et l'Inde développent des projets. Par conséquent, nous verrons très vite ces technologies utilisées par les agriculteurs dans la plupart des régions du monde. La question est donc beaucoup plus globale. L'Europe ne risque-t-elle pas de s'isoler, à terme, ou de perdre toute compétitivitésur les marchés des matières premières agricoles, en refusant de développer ces technologies  ?

Réforme de la PAC

GBF : La réforme de la PAC aura-t-elle un impact sur le développement des biotechnologies en raison, notamment, de la diminution des subventions et de la nécessité, pour l'Europe, de s'aligner sur les prix du marché mondial ?

DR : Oui, car face aux défis qui attendent son agriculture, l'Europe ne peut négliger aucune piste. Il y a une divergence de vues entre les États membres, avec certains pays commme l'Allemagne et la Grande-Bretagne qui souhaitent une diminution, voire une suppression des subsides, car ils sont des contributeurs nets au budget européen. L'agriculture européenne, et française, n'en sera pas mise à mal pour autant, mais il faut lui donner de nouveaux outils pour s'adapter et réagir. Aux États-Unis, la réforme ne s'est pas faite sans mal mais le mouvement est lancé. Ceci n'empêche pas le gouvernement américain d'intervenir de façon ponctuelle cette année pour soutenir les agriculteurs qui souffrent de mauvaises récoltes. Nous avons donc un courant général en faveur d’une disparition des aides directes. Si l'on ajoute la mondialisationdes marchés et une compétition accrue entre les différents pays producteurs, le risque de marginalisation, y compris sur les marchés intérieurs, augmente de façon significative. Refuser l'utilisation de nouvelles techniques ne ferait qu'intensifier ce risque. Ce mouvement de fond n'exclut nullement l'apparition de nouveaux marchés agricoles à haute valeur ajoutée, telle l'agriculture biologique. Cependant, si cette approche reste exploitable au niveau micro-économique et pour des marchés locaux, elle est plus difficilement viable au niveau macro-économique. Par conséquent, il faut absolument que l'on ait différents types d'agricultures qui se complètent...

GBF : ... Une agriculture de niche ?

DR : Oui, une agriculture de niche qui n'entre absolument pas en contradiction avec une agriculture à vocation exportatrice de matières premières comme le blé, le maïs ou même les oléagineux.

GBF : Cette restructuration de l'agriculture va-t-elle redéployer de la valeur ajoutée dans les différents types d'exploitations ?

DR : Il y aura certainement des évolutions. Ce serait une erreur de ne concevoir la réforme de l'agriculture que sous l'angle de l'aménagement du territoire, ce qui est un peu la tendance actuelle en France comme à la Commission européenne. L'agriculteur est un professionnel qui n'a pas vocation à vivre de subsides et dont la mission première est la production de matières premières alimentaires. Il faut également éviter les clichés qui consistent à dire que le petit agriculteur produit "naturel" alors que le gros agriculteur recourt seul aux intrants chimiques et aux technologies avancées. Le fait d'être un "petit exploitant" n'implique pas nécessairement le refus de la technologie. Le recours aux biotechnologies permettra à certaines petites exploitations très pointues de développer un marché de niche à forte valeur ajoutée lorsque apparaîtront les premières cultures avec des nouveaux caractères qualitatifs, telle la production d'huiles à haute valeur diététique. Les biotechnologies pourront également aider ces agriculteurs à gérer au mieux leurs exploitations. Je pense en particulier à tous ces agriculteurs qui développent des activités annexes comme des auberges ou des gîtes ruraux, pour compléter leurs revenus souvent insuffisants sur une petite exploitation. Le temps qu'ils gagneront en recourant aux biotechnologies pourra être consacré à d'autres activités et à l'amélioration de leur qualité de vie. Nous n'aurons pas une "bonne" agriculture et une "mauvaise" mais plusieurs types d'agricultures. Par exemple, la région savoyarde a développé une agriculture qui met en valeur les produits du terroir. Elle ne rentre pas du tout en compétition avec les grands exploitants de la Beauce. Les deux se complètent, chacun y trouvant son intérêt économique.

60% "pour" et 40% "contre" les OGM

GBF : Monsanto a lancé, avant l'été, une campagne d'information et de promotion des produits OGM très agressive. Pensez-vous que cela a contribué à une meilleure information et à une familiarisation du consommateur avec ces produits ?

DR : Cette campagne d'information, qui pouvait paraître pour certains surprenante mais était loin d'être agressive, résultait d'une longue réflexion. Elle partait du constat que le public ignorait tout des OGM. L'idée était donc d'apporter de l'information qui puisse être accessible rapidement au plus grand nombre de façon à expliquer les apports des bio-technologies à court et à long terme. Jusqu'alors, la plupart des actions de communication avaient été menées par les détracteurs des OGM sous la forme de tracts et de communiqués de presse dont les messages étaient biaisés, voire erronés. Il existait également bon nombre de documents publics produits par des instituts de recherche mais ceux-ci restaient peu accessiblesaux "non-initiés". De plus, les différentes recherches que nous avons menées montraient que l'absence de communication par l'industrie laissait perplexe le citoyen,qui pensait que ce profil bas cachait quelque chose. Il fallait donc trouver un mode de communication qui puisse instaurer un dialogue avec toutes les personnes désireuses d'avoir des informations ou de poser des questions. Aussi avons-nous opté pour la mise en place d'un numéro vert et d'un site Internet, deux outils qui favorisent l'interactivité. Or, pour faire connaître ce numéro vert au plus grand nombre, un simple communiqué de presse repris dans les journaux ne suffisait pas. Il fallait que les gens soient motivés pour appeler. D'où l'idée de communiquer l'existence de ces outils au travers d'une campagne d'information qui ne soit en aucun cas une campagne de "notoriété" pour Monsanto, mais une campagne d’information sur le pourquoi des biotechnologies et les évolutions positives qu'elles pouvaient apporter. C'est pourquoi les nombreux exemples cités dépassaient de loin le cadre de nos programmes de recherches. Le style a tranché avec celui des campagnes d'information habituelles parce que nous avons voulu concilier un visuel qui cultivait un certain humour légèrement provocateur nécessaire pour que le lecteur soit motivé à lire et des textes qui se voulaient aussi explicites que possible. Le choix des thèmes traités répondait aux huit principales questions qui avaient été mises en évidence au cours de discussions avec des représentants du grand public. Nous avons ainsi souligné que les biotechnologies comportaient des avancées concrètes en matière de réduction de l'utilisation des produits phytosanitaires ainsi que pour l'amélioration de la qualité des produits. Bien évidemment, nous ne nous attendions pas à ce que cette campagne fasse plaisir à tout le monde. Afin d'être accessible par le plus large public possible, la diffusion devait se faire par la presse quotidienne et la presse hebdomadaire. Le nombre de thèmes traités demandait également une présence pendant plusieurs mois.

GBF : Avez-vous pu mesurer l'effet de cette campagne ? Les gens se sont-ils intéressés ou détournés du débat sur les OGM ?

DR : Notre objectif était d'apporter une information aux personnes qui souhaitaient prendre part à ce débat. En effet, bon nombre de personnes ne s'étaient pas encore forgé une opinion sur le sujet. Le mérite de cette campagne fut de nourrir leur réflexion. Les tests postérieurs à la campagne ont montré que plus de 60 % des personnes interrogées qui avaient vu la campagne l'ont perçue de façon positive. Un petit pourcentage n'a pas du tout apprécié le ton de la campagne et a adopté une attitude beaucoup plus réservée. Le principal apport est d'avoir permis aux personnes intéressées de se faire un avis  : en gros, 40 %restent hostiles aux OGM et 60 % réagissent positivement. Le numéro vert a reçu plus de 5000 appelsde personnes qui souhaitaient recevoir plus d'informations.

GBF : Vous avez participé à la conférence de consensus. Était-ce une bonne chose ? Quel en a été l'impact ?

DR : Cette conférence était nécessaire, même si on peut regretter le climat de pression énorme dans lequel elle s'est déroulée. Il y a des pays où ce type de conférences existe de manière beaucoup plus systématique. En France, c'était une grande première... Si nous avions eu deux ou trois conférences citoyennes sur d'autres sujets de société auparavant, le déroulement de ce débat sur les OGM aurait sans doute été totalement différent. Cela nous a permis de faire le tour de toutes les questions liées au développement de cette technologie. En termes de pouvoir de décision, il y a peut-être eu une désillusion parmi les citoyens car toutes leurs recommandations n'ont pas été systématiquement reprises dans le rapport de l'Office des choix scientifiques et technologiques qui a suivi. Les conclusions remises par les quinze citoyensmontrent également la complexité de la tâche qui leur était confiée. En effet, sur de nombreux points, ils ont précisé que les recommandations émanaient d'une partie du groupe et n'étaient pas forcément consensuelles. Pour une société comme la nôtre, cela a aussi été très utile pour leur expliquer que ce choix technologique s'inscrivait dans le cadre d'une réflexion entreprise depuis déjà longtemps. À cet égard, il était instructif de suivre l'évolution de la perception des citoyens. Nous étions invités à participer à cette conférence sur la base de l'image symbole accrochée à notre nom  : société américaine qui voulait tout contrôler et imposer cette technologie à l'Europe à n'importe quel prix. Le dialogue a permis de faire comprendre qu'au-delà de ces clichés il y avait des hommes responsables et une conviction profonde des progrès qu'apportent ces technologies. De même, les citoyens ont écouté avec beaucoup de discernement les discours très partiaux des opposants aux OGM. Ils ont exigé des réponses claires à leurs questions, n'hésitant pas à sermonner un scientifique dont les explications restaient trop hermétiques. Ils ont témoigné d'un grand professionnalisme en voulant cerner tous les aspects relatifs aux OGM, comme le reflète le bon sens de leurs conclusions.

Produits de "seconde génération"

GBF : On reproche souvent à Monsanto de se concentrer sur une approche productiviste des OGM, alors que le consommateur souhaite d'abord identifier les avantages directs que lui apporteraient les OGM. Travaillez-vous aussi sur ce type de produits ?

DR : Cela fait bientôt vingt-cinq ans que nous travaillons dans le domaine des OGM. Dix ans ont été nécessaires avant la mise sur le marché du premier produit. Par définition, la recherche en biotechnologies est un processus long et complexe, car outre la mise au point de la construction génétique qui apportera le nouveau caractère à la plante, il faut pouvoir régénérercette plante à partir d'une seule cellule végétale. La première plante fut le tabac en 1984  ; ensuite les techniques ont été mises au point pour la tomate, le soja et le colza. Le maïs, le blé et le riz ont demandé plus de temps avant que l’on puisse maîtriser leur transformation et leur régénération. Il y a donc eu un long apprentissage. La première caractéristique agronomique introduite dans la plante a été la tolérance au Round-Up, qui est un herbicide "doux" à base de glyphosate, très peu rémanent dans l'environnement, et la résistance spécifique à des insectes ravageurs. Nous connaissions depuis plus de trente ans le mécanisme de fonctionnement de cet herbicide. De même, la résistance aux insectes ravageurs utilise des gènes que l'on retrouve à l'état naturel dans de très nombreuses bactéries du sol. Ces mécanismes ont été mis en évidence au début du siècle et sont à la base du développement d'insecticides biologiques. Par conséquent, nous sommes vraiment partis de choses que nous connaissions. Ces technologies, et toute cette expérience acquise, vont directement profiter au développement de produits de seconde génération qui sont plutôt d'ordre qualitatif. Ces évolutions vont de pair avec d'énormes progrès dans la connaissance physiologique de la plante. Désormais, les outils tels que le génie génétique et l'identification précise de chaque gène dans la plante (la génomique) permettent à la recherche fondamentalede progresser très rapidement dans ces domaines. Aujourd'hui, nous comprenons mieux comment les plantes synthétisent certains acides gras qui composent leurs huiles, les mécanismes qui président à la production d'amidon ou la qualité des amidons. Parallèlement, nous acquérons de nombreuses connaissances dans le domaine de la nutrition humaine et animale, qui est devenue une véritable science. Les progrès du génie génétique s'inscrivent dans cette évolution globale de la connaissance. Tout ceci va conduire au développement de produits qui répondront de plus en plus à des besoins bien précis, que ce soit des productions végétales mieux adaptées, par exemple des huiles riches en beta carotène, un précurseur de la vitamine A pour combler les carences de certaines populations, ou encore des huiles adaptées à des régimes diététiques précis. Mais, dans le même temps, nous ne négligerons pas les progrès pour l'agriculture. Tout cela est parfaitement complémentaire. Il y aura aussi une évolution dans la façon de conduire notre recherche. Jusqu'à présent, nous répondions surtout aux besoins de l'agriculteur. Désormais, il nous faudra de plus en plus répondre aux besoins exprimés au bout de la chaîne agro-alimentaire et agro-industrielle. La recherche sera de plus en plus tirée par les besoins du consommateur, même si ce n'est pas lui qui les exprime directement.

GBF : Quelle est la prochaine grande étape pour Monsanto ? Les biotechnologies resteront-elles au cœur du développement de l'entreprise ?

DR : Oui, je crois qu'elles seront de plus en plus au centre pas seulement du développement de l'agriculture, mais aussi du développement de la pharmacie et de la division nutrition.

GBF : Pensez-vous que le consommateur achètera demain des aliments en fonction de la technologie qu'ils contiennent ? En résultera t-il un déplacement de la valeur ajoutée du transformateur au producteur d'ingrédients ?

DR : Deux phénomènes vont émerger : soit l'industriel transformateur va vouloir remonter la filière pour être sûr qu'il peut se procurer un produit particulier ; soit la société qui développe les ingrédients cherchera à les vendre elle-même. C'est le cas actuellement avec Nutrasweet [NDLR : fabricant d'édulcorant] qui appose son logo sur le Coca-Cola allégé. Il n'est donc pas a priori exclu que cela puisse se faire rapidement pour d'autres produits, comme les huiles. Tout dépendra de l'évolution du marché, qui sera elle-même déterminée par la meilleure perception qu'auront les consommateurs de ces produits améliorés par génie génétique.