Entretien avec Bengt Westerberg : Lorsque les hommes et les femmes gouvernent ensemble... Le choix suédois

À quarante ans, Bengt Westerberg est devenu leader du parti libéral suédois, une fonction qu’il a occupée de 1983 à 1995. Puis il a été vice-Premier ministre et ministre des Affaires sociales de 1991 à 1994. C’est comme ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, poste qu’il cumulait avec les deux autres, qu’il a été l’initiateur du "mois du père" dont l’objectif est d’encourager les pères à rester au foyer pendant au moins un mois. Cette initiative a permis de faire prendre conscience aux hommes de l’importance qu’il y a à participer à l’éducation de leurs enfants. Elle les a également rendus plus réceptifs aux aspirations des femmes de pouvoir mener de front une carrière avec leur vie familiale. Bengt Westerberg est marié et père de trois enfants. Aujourd’hui, directeur de recherche du Centre d’études sur le genre à l’université de Karlstad et membre du Conseil pour l’égalité des sexes, il tire les leçons de cette expérience et souligne les progrès qui restent à accomplir, notamment dans les milieux d’affaires.

Groupe des BELLES FEUILLES : Lorsque vous avez pris la tête du parti libéral, en 1983, et jusqu’à votre départ en 1995, pourquoi avoir fait de l’égalité entre les femmes et les hommes votre cheval de bataille ?

Bengt WESTERBERG : Le parti libéral suédois ("Folkpartiet Liberalerna") a toujours soutenu le combat pour l’égalité des chances et y a même participé directement. C’est lui qui a, par exemple, été à l’origine de la réforme fiscale établissant, à la fin des années soixante, une imposition distincte des époux. Cette réforme fiscale a joué un rôle déterminant pour encourager les femmes à exercer une activité rémunérée. Il a également pris l’initiative d’une loi sur l’égalité des chances et d’une autre sur l’instauration d’un ombudsmanà l’égalité des chances, deux propositions qui ont été adoptées par le gouvernement et par le Parlement en 1980.

GBF : En tant que vice-Premier ministre du gouvernement, pourquoi avez-vous choisi d’être aussi ministre des Affaires sociales et de l’Égalité entre les femmes et les hommes ?

BW : Lorsque le gouvernement non socialiste a été formé en 1991, le parti libéral était alors le deuxième parti, par son importance, dans la coalition. C’est pourquoi j’ai été nommé vice-Premier ministre. Je pouvais alors prendre en charge un autre portefeuille ministériel et j’ai choisi le ministère des Affaires sociales. Outre mon intérêt pour ce sujet, deux autres raisons ont guidé mon choix. La première était que mon parti avait une autre personne qualifiée, Mme Anne Wibble, à proposer pour le ministère des Finances qui m’intéressait également. La seconde était que je trouvais qu’il était très important que les affaires sociales reviennent au parti libéral qui a toujours eu — et qui a toujours — une analyse différente de celle des autres partis sur les politiques sociales et de bien-être. Par ailleurs, lorsque le gouvernement s’est mis au travail, en octobre1991, l’égalité des chances entre les femmes et les hommes dépendait du ministère de la Culture. Un an plus tard, pour différentes raisons, j’ai décidé de reprendre ces questions et c’est ainsi que je suis devenu aussi ministre chargé de l’Égalité. J’ai toujours été favorable à cette égalité entre les femmes et les hommes mais, à partir du début des années quatre-vingt-dix, je suis devenu de plus en plus engagé et de plus en plus convaincu qu’il fallait engager des réformes structurelles pour promouvoir cette égalité dans les faits. C’est pourquoi, en prenant en charge l’égalité tout en étant vice-Premier ministre, j’ai pu réserver à cette question une meilleure place dans l’ordre du jour du gouvernement et donner plus de poids aux différentes propositions en la matière.

Réforme de la fiscalité

GBF : Quelles ont été les réformes les plus importantes de la politique suédoise en matière d’égalité ?

BW : Sans conteste la réforme fiscale qui a permis d’introduire, à partir de 1970, une imposition individuelle. Auparavant, nous avions un régime d’imposition familiale dans lequel les revenus des conjoints étaient cumulés, ce qui faisait augmenter l’impôt au point que, dans de nombreux cas, l’épouse n’avait guère intérêt à travailler hors du foyer. La réforme fiscale a changé cette situation, et le taux d’activité des femmes a rapidement augmenté dans les années soixante-dix. D’autres réformes ont vu le jour au cours de cette période. En 1974, l’assurance maternelle s’est transformée en une assurance parentale. Cette assurance parentale a été étendue peu à peu de 6 à 15 mois. En 1994, sur mon initiative, le "mois du père" (1) a été instauré afin d’encourager les pères à rester au moins un mois au foyer pour s’occuper de leurs enfants et de mettre en valeur les responsabilités communes des parents à l’égard de leurs enfants. Les services d’accueil de l’enfance ont mis en place à la fin des années soixante et se sont développés depuis. En 1985, le Parlement s’est donné comme objectif de satisfaire toute la demande. En 1993, sur mon initiative, le Parlement a adopté une loi sur l’accueil de l’enfance obligeant les communes à procurer une place aux enfants qui en ont besoin. Les services d’accueil de l’enfance peuvent être fournis soit par l’autorité locale elle-même soit par les entreprises privées sur la base de conditions économiques équivalentes (par le biais de subventions accordées par les autorités locales). La loi de 1980 sur l’égalité des chances, modifiée deux fois depuis son adoption, et la création d’un ombudsman à l’égalité des chances ont déjà été mentionnées.

Un "mois" pour les pères

GBF : Quel bilan dressez-vous du "mois du père" dont vous avez été l’initiateur ?

BW : Lorsque le projet de loi a été lancé, il a été très critiqué. Les journalistes et les politiques étaient nombreux à penser qu’il ne serait pas adopté par le Parlement. Mais il l’a été. Bien sûr, aujourd’hui encore, certains désavouent cette réforme, mais je pense qu’une grande majorité de Suédois l’approuvent. Bien qu’il soit trop tôt pour en apprécier tous les effets, elle a entraîné une augmentation du nombre de pères qui prennent un congé (voir encadré).

GBF : Comment les Suédois conçoivent-ils leur responsabilité de père ?

BW : Beaucoup d’hommes ont encore des difficultés à comprendre que l’on est dans une ère nouvelle et tout particulièrement ceux qui travaillent dans les affaires. Là, les normes masculines sont encore de rigueur. Un magazine économique, il y a quelques années, recommandait aux jeunes qui voulaient entreprendre une carrière dans les affaires de ne pas prendre en charge les tâches domestiques ni les soins aux enfants. Ces conseils s’adressaient bien sûr aux jeunes hommes et non aux jeunes femmes. Il y a beaucoup d’hommes dans ces milieux d’affaires qui considèrent que la famille et les enfants sont le domaine réservé des femmes et que du même coup la famille constitue un obstacle pour la carrière des femmes mais pas pour celle des hommes ! Souvent, les jeunes hommes qui partagent avec leur femme la conception qu’une égalité entre les sexes est nécessaire sont tiraillés. Ils continuent de subir des pressions de la part de leur employeur pour que l’entreprise soit leur première responsabilité.

La parité dans la vie publique

GBF : En Suède, les femmes et les hommes gouvernent ensemble. La représentation féminine au gouvernement — 11 ministres sur 22 sont des femmes — et au Parlement — plus de 40% des députés sont des femmes — est la plus élevée du monde. En quoi cette participation des femmes à la vie publique a-t-elle changé la politique ?

BW : Une historienne suédoise, Ann-Sofi Ohlander, au moment où nous célébrions le soixante-quinzième anniversaire du droit de vote des femmes (2), a prononcé un discours au Parlement se demandant si les femmes avaient changé quelque chose au sein du Parlement depuis qu’elles y étaient représentées. Sa réponse a été affirmative. En étudiant les procès-verbaux des séances du Parlement, elle a constaté que les femmes avaient traité d’un grand nombre de sujets qui n’avaient pas été évoqués, ou très peu, auparavant, en particulier les sujets concernant les femmes et les enfants. Mon sentiment est que les femmes et les hommes, en politique comme dans d’autres domaines, ont souvent des expériences et des conceptions différentes, ce qui signifie que toutes les décisions prises à la fois par des hommes et par des femmes sont plus représentatives de l’ensemble de la population que des décisions prises par des représentants d’un même sexe.

GBF : Est-ce que les femmes politiques suédoises ont pu modifier les conditions de travail afin de concilier leurs responsabilités professionnelles et familiales ?

BW : Plusieurs changements ont eu lieu. Il est aujourd’hui admis qu’une femme puisse avoir un enfant tout en étant ministre. Le cas s’est produit dans le gouvernement précédent ainsi que dans l’actuel. Le 15mars 1997, le parti libéral a nommé un nouveauleader, Lars Leijonborg. Il vient d’être père et, avant d’accepter ce poste, il a posé comme conditionde pouvoir prendre son congé parental, son "mois du père". Mais il reste encore beaucoup à faire.

Un plafond de verre dans les affaires

GBF : Ces nouvelles pratiques dans la sphère politique ont-elles incité les chefs d’entreprise suédois à modifier les conditions de travail et à rechercher une meilleure gestion du temps ?

BW : Les choses évoluent très lentement. Je ne crois pas qu’il y ait une seule entreprise suédoise cotée en Bourse qui soit dirigée par une femme. Seulement 10% d’entre elles comptent parmi les cadres dirigeants des grandes entreprises suédoises. Ce qui explique que de nombreuses femmes aient le sentiment qu’elles se heurtent à un plafond de verre. Le débat a néanmoins progressé dans les entreprises. Il y a quelques années, sur mon initiative, une Académie du leadership a été fondée par trois compagnies — Volvo, l’entreprise d’automobiles, Handelsbanken, la plus importante banque suédoise, et Axel Johnsson & Co, une entreprise familiale, non cotée en Bourse mais avec à sa tête une femme, Antonia Axson Johnsson, qui est la grande dame du milieu d’affaires suédois (et par ailleurs membre du comité directeur du parti libéral) — et par le gouvernement. Le but de cette Académie est de mettre en évidence l’importance qu’il y a à parvenir à un meilleur équilibre entre les femmes et les hommes dans les entreprises. Car cet équilibre peut être générateur de gains. Aussi faut-il éduquer les hommes d’affaires sur ces questions de genre et trouver des moyens pour encourager les femmes à se lancer dans ce milieu.

Une inspiration commune

GBF : Quel rôle a joué la communauté nordique dans la politique suédoise d’égalité ?

BW : Il y a eu un développement parallèle dans les pays nordiques, mais je pense que la Suède a été en première ligne sur cette question, quelques exceptions mises à part. La Norvège, par exemple, a été le premier pays à introduire le "mois du père", et la Finlande a (ou du moins a eu) un taux supérieur d’activité à temps plein pour les femmes. Les pays nordiques se sont inspirés les uns des autres, mais la communauté nordique elle-même n’a pas joué un rôle primordial.

GBF : De nombreuses organisations non gouvernementales féminines européennes demandent à leur gouvernement de reconnaître, dans les traités révisés à l’issue de la Conférence intergouvernementale, le principe d’égalité entre les femmes et les hommes comme un droit fondamental et de portée générale afin que ce principe ne soit plus limité au plan de la rémunération (article119 du traité de Rome). Quelle est votre position là-dessus ?

BW : Je suis personnellement favorable à l’introduction de ce principe dans les traités. Cela a également été proposé par le Comité des sages dans son rapport (3), Comité qui a été nommé par le commissaire Pagraig Flynn et dont j’ai fait partie.

GBF : Comment la Suède peut-elle promouvoir son modèle de "pouvoir et de responsabilité partagés" (4) entre les femmes et les hommes auprès des autres États membres de l’Union européenne ?

BW : Une contribution a été la nomination de Mme Anita Gradin comme commissaire. Je sais également que le gouvernement suédois s’est efforcé de constituer son équipe au sein de la Commission européenne en respectant une participation équilibrée entre les femmes et les hommes. Mais je ne connais pas l’efficacité de cette stratégie. D’une manière générale, je suis convaincu que le modèle suédois a beaucoup d’avantages et j’espère qu’à plusieurs égards il servira de modèle aux autres pays européens. En même temps, j’ai bien conscience que les politiques d’égalité et de la famille sont un sujet très controversé dans de nombreux pays et par conséquent je ne suis pas sûr que cet espoir se réalisera.

 

Propos recueillis par Pascale THUMERELLE

 

(1) À la naissance d’un enfant, l’indemnité au titre de l’assurance parentale (indemnité imposable) est versée pendant une durée totale de quinzemois. Les parents peuvent se partager librement le congé parental, sachant que le père et la mère ont chacun droit à un mois de congé qu’il ne peut céder à son conjoint, sous peine de perdre la compensation salariale pour ce mois. L’allocation parentale, pendant deux de ces quinze mois, s’élève à 85% du salaire normal. Pendant dix mois, elle équivaut à 75% du salaire. Durant les trois mois restants, elle est fixée forfaitairement (60couronnes par jour en 1996). La période de congé peut aussi être répartie en fractions ou être prolongée par la division des jours de congé en demi-journées ou en quarts de journée permettant ainsi de réduire la journée de travail sur une période plus longue. Il s’agit donc d’un véritable budget-temps qui est accordé à la famille au moment de la naissance d’un enfant et qui reste à sa disposition jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de huit ans. Le père a, par ailleurs, droit à un congé de paternité de dix jours, qu'il doit prendre dans les deux mois qui suivent la naissance de l'enfant. En outre, les parents ont le droit de rester au foyer pour soigner un enfant malade, tout en bénéficiant d’une indemnité de perte de revenu, à hauteur de 75%, pendant une durée de soixante jours par enfant et par an. (Cf.Pleins feux sur la Suède, de Hans-Ingvar Johnsson, 1996, disponible au Centre culturel suédois, 11, rue Payenne, 75003 Paris.)

(2) Les Suédoises ont eu le droit de vote en 1921.

(3) Pour une Europe des droits civiques et sociaux, Rapport du Comité des sages présidé par Maria de Lourdes Pintasilgo, Bruxelles, octobre1995 - février1996.

(4) Shared Power Shared Responsibility, National Report by the Government of Sweden for the Fourth World Conference on Women in Beijing 1995.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.