Entretien avec Amadou Toumani Touré : Les africains doivent réapprendre les modes traditionnels de gestion des conflits

Depuis 1970, le continent africain a connu plus de trente conflits qui, dans leur grande majorité, ont eu pour origine des tensions intérieures. Pour la seule année 1996, 14 des 53 pays africains ont été le théâtre de conflits armés. Pour l'ancien chef de l'État malien, le général Amadou Toumani Touré, la spirale de violence qui a saisi l'Afrique est due avant tout à une rupture avec les modes traditionnels de gestion des conflits et à une délégitimation de l'État. Or, en plus du coût humain et d'une escalade des dépenses militaires qui détournent des ressources déjà très limitées, le développement économique ne peut se concevoir sans un rétablissement de la paix, de la stabilité et de la sécurité. Unanimement reconnu et respecté par les dirigeants africains et les gouvernements occidentaux depuis qu'il a volontairement rétrocédé le pouvoir aux civils dans son pays, Amadou Toumani Touré est aujourd'hui régulièrement appelé comme médiateur indépendant dans les conflits africains. Prenant l'exemple de la République centrafricaine où il a réussi à convaincre les mutins, les autorités en place et les représentants de la société civile de parvenir à une solution négociée, il défend — comme exemplaire — la mission interafricaine de surveillance des accords de Bangui (MISAB) qui a permis de

Groupe des BELLES FEUILLES : L'Afrique est-elle condamnée à la violence et aux conflits ?

Amadou Toumani TOURÉ : Pour comprendre la logique des conflits en Afrique, il convient d'abord de connaître les fondements de la démocratie et d’y réfléchir. En Occident, la démocratie est une philosophie politique individualiste. Elle s'est lentement édifiée sur les ruines de la société de l'Ancien Régime et de ses structures communautaires. En Afrique, la situation est différente : les structures communautaires sont bien vivantes. Aujourd'hui encore, elles constituent le soubassement des sociétés, même dans les villes. Contrairement à ce que certains pensent, le pouvoir dans l'Afrique traditionnelle ne s'exerçait pas d'une manière tyrannique : il obéissait à des règles, à des coutumes, fondées sur l'équilibre des forces, sur la discussion. Aujourd'hui, on dirait le dialogue. Les rois, les chefs traditionnels n'imposaient rien sans de longues palabres ; ils écoutaient, négociaient, recherchaient toujours le consensus. À la fin, le détenteur de l'autorité tranchait en prenant bien soin de respecter la dignité de chacun et en ménageant les susceptibilités.L'institution de la palabre jouait un rôle de soupape : elle est la forme africaine la plus authentique de démocratie participative. Contrairement à ce que certains observateurs ont cru y voir, la palabre n'était pas une interminable discussion stérile mais une expression de l'opinion populaire. En se rendant au lieu de palabre, et en y prenant la parole, les hommes affirmaient également leur statut d'hommes libres. Mais le pouvoir ne sortait pas de la palabre : ce n'était ni une assemblée constituante ni une assemblée législative. Le pouvoir n'était pas despotique car, dans la plupart des sociétés traditionnelles, existaient des conseils des anciens, des conseils des sages ainsi que des initiés pour assister le détenteur de l'autorité. Par exemple, chez les Sérères au Sénégal, les maîtres "du feu" furent jusqu'au XIVe siècle les détenteurs du pouvoir ; en Afrique de l'Ouest, chez les Mandés, le chef politique était le Fama, maître des terres et chef de groupe de villages, et la confédération de villages choisissait son Fama, par tirage au sort ; au Nigéria, chez les Ibos, le choix se faisait dans le cadre des classes d'âges. Avec le multipartisme et le suffrage universel, les sociétés traditionnelles africaines ont découvert la démocratie occidentale. Mais l'Afrique ne pourra releverles défis du modèle démocratique qu'en étant elle-même, sans se couper de ses racines, en gardant son identité. L'Afrique a essayé depuis la décolonisation la plupart des modèles importés de l'extérieur : marxisme révolutionnaire, socialisme, tiers-mondisme, libéralisme...Le retour "à grande vitesse" de la société traditionnelle dans toutes les sphères de la société est la seule chancede l'Afrique. Il faut arriver à concilier les valeurs universelles de la démocratie, qui sont incontournables, avec les institutions de l'Afrique ancienne en les modernisant. C'est ce qu'a fait le Botswana en modernisant l'assemblée des chefs traditionnels qui composentle Sénat, et en conservant ainsi ses racines.

Prolifération de guerres civiles

GBF : Comment caractériseriez-vous, aujourd'hui, la violence et les conflits en Afrique ?

ATT : Les conflits contemporains en Afrique sont, pour la plupart, des guerres civiles. Ils relèvent de déséquilibres massifs qui affectent toutes les sociétés et sont dus à la croissance démographique, à l'absence de développement économique, à la pauvreté et aussi à des revendications d'ordre idéologique, religieux, ethnique et politique. Ces conflits sont, je dis bien, des guerres civiles, non seulement parce qu'ils affectentles populations, femmes, enfants, personnes âgées confondus, mais aussi parce qu'ils sont en grande partiedémilitarisés. Dans certaines sociétés éclatées, où l'État est délégitimé car affaibli, la force est récupérée par chaque citoyen, chaque bande, chaque parti. La violence, ainsi éparpillée, est dérégulée ; l'emploi de la force tend à l'irrationnel. Il y a une similitude importante entre la plupart des conflits en Afrique : nous avons affaire à des sociétés en pleine mutation sociale, culturelle et politique, au sein desquelles coexistent difficilement des références traditionnelles et modernes. Ces conflits se caractérisentpar un certain nombre de points communs : en premierlieu, les acteurs de la violence sont essentiellement des jeunes, pour qui la violence est un mode de vie et un moyen de renforcement de leur statut social. Deuxièmement, on assiste à la "banditisation" des groupes armés, à la décomposition des mouvements de rébellion et à une crise en leur sein. Troisièmement, il y a une connexion entre certains groupes armés et les éléments du banditisme international, par le biais du trafic aussi bien de drogue, d'armes, de fausses monnaies que de matières premières. Quatrièmement, l'affaiblissement de l'État et la perméabilité des frontières ont entraîné une restructuration politico-militaire de groupes sociaux. Enfin, il y a la proliférationdes dépenses militaires. Ces conflits, par-delà leurs caractéristiques communes, connaissent une complexité et une ampleur jusque-là ignorées, et ce pour plusieurs raisons : d'une part, le concept de non-ingérence limite les capacités d'action des États, alors que les problèmes se posent de plus en plus à l'échelle régionale ; d'autre part, l'absence de dialogue structuré et dynamique entre les chercheurs, les décideurs politiques et les leaders de la société civile se ressent durement alors que l'instauration d'un tel dialogue pourrait offrir des possibilités d'anticiper sur les événements et de prévenir efficacement les conflits ; enfin, les mécanismes traditionnels de régulation et de gestion des conflits ont disparu ou sont marginalisés.

GBF : Peut-on distinguer entre plusieurs types de conflits ?

ATT : Oui, absolument. Il y a, d'une part, les conflits liés à la gestion des ressources naturelles : terre, eau, pâturages. Dans plusieurs pays africains, ces conflits ont pris ces dernières années des proportions de plus en plus inquiétantes. Certes, la cohabitation dans le passé entre agriculteurs et éleveurs, de façon générale entre nomades et sédentaires, n'a jamais été facile : bagarres localisées, jacqueries limitées, violences individuelles sporadiques ont longtemps rythmé la vie des collectivités. Mais ces différentes crises ont pu êtrecontrôlées et gérées souvent grâce à des mécanismes traditionnels de négociation entre les différentes communautés, fondés sur des valeurs culturelles communes,les vertus de l'Arbre à Palabre et la Toguna. Certains facteurs expliquent l'aggravation de ces types de conflits : d'une part, les pressions démographiques et les migrations ont modifié les différents équilibres familiaux et claniques et favorisé l'atomisation des propriétés foncières ; d'autre part, les sécheresses successives ont contribué à la rareté des richesses naturelles ; enfin, certaines politiques d'aménagement du territoire inadaptées n'ont pas permis une intégration harmonieuse des différentes activités traditionnelles comme la pêche, l'agriculture et l'élevage. Il y a d'autre part les conflits à caractère socio-politique ; il s'agit de conflits sporadiques, dont l'intensité de violence peut être très élevée : émeutes, manifestations de rue, pillages, guerres civiles. L'un des facteurs structurels à la base de ces conflits est sans aucun doute l'urbanisation accélérée et artificielle des sociétés africaines. Les jeunes déscolarisés, les chômeurs, en marge de la famille et de la société, constituent une réserve de déstabilisation et de violence. Dans toutes les graves crises politiques et urbaines que les pays africains ont connues ces dernières années, on retrouve les jeunes en première ligne. Aussi l'éducation, l'encadrement civique et familial représentent-ils un défi capital en matière de prévention des conflits dans les prochaines années. L'utilisation du manteau ethnique par certains acteurs politiques a conduit dans bien des cas vers des conflits dits "ethniques" dont les causes profondes sont en fait politiques et liées à plusieurs facteurs : d'une part, le mode de fonctionnement de la démocratie et des pouvoirs publics, la représentativité, le rôle et le statut de l'opposition, la liberté d'expression, le fonctionnement de la justice ; d'autre part, les problèmes économiques et de sous-développement et la pauvreté peuvent entraîner des troubles sociaux graves ; enfin, la gestion des forces armées, dans certains pays, a été source de mutinerie, avec souvent des conséquences sérieuses pour la poursuite du processus démocratique. Troisième type de conflits, ceux à caractère socio-culturel. Les grandes mutations qui secouent les sociétés africaines — scolarisation, migrations, urbanisation...— entraînent des changements de valeurs qui se traduisent soit par la perte de références traditionnelles et l'adhésion superficielle à des valeurs importées peu adaptables, soit par une grande ambiguïté culturelle. Nous avons alors affaire à de profonds processus de recherche identitaire, qui sont loin d'être achevés et qui rendent souvent vulnérables les sociétés, face aux crises et aux conflits.

Une escalade des dépenses militaires

GBF : Quelles sont les conséquences des conflits sur le développement en Afrique ?

ATT : Ces conflits, outre leurs incidences directes sur le plan humain en termes de souffrance, ont également leurs effets indirects comme la perturbation des services sociaux, les atteintes à l'environnement naturel,la grave tension des relations sociales et l'altération du tissu social. Dans les pays pris dans les affres de la guerre, les services de santé et d'éducation sont généralement désorganisés, soit directement par la destruction des infrastructures, soit indirectement par la compression des dépenses publiques. C'est ainsi, par exemple, que, souvent, les campagnes de vaccination, l'approvisionnement en eau potable, sont abandonnés dès l'éclatement des conflits. Les conflits armés ont également des coûts économiques énormes. Ils entraînent la paralysie ou la perturbation des activités économiques de nombreux pays. Leur effet est ressenti particulièrement par le secteur agricole : exode des paysans, abandon des champs et des exploitations, mais aussi l'activité minière, la production pétrolière, la destruction des infrastructures de base (ponts, routes, centrales électriques, chemins de fer...). Tout cela entraîne des coûts importants. L'édition 1995 du rapport de la Banque africaine pour le développement estime que les pertes subies en termes de PIB par l'Afrique entre 1980 et 1993pour causes de conflits sont de l'ordre de 250 milliards de dollars, soit l'équivalent de la production totale du continent pendant une année. Par ailleurs, ces conflits provoquent l'escalade des dépenses militaires, qui supplantent les autres dépenses publiques. Celles-ci ont connu un accroissement sensible depuis l'indépendance et sont estimées actuellement à environ 11 milliards de dollars par an. L'ampleur de ces dépenses a gravement assombri les perspectives de croissance économique pour plusieurs raisons : stagnation de l'investissement étranger, balance des paiements, et absence de valorisation des ressources humaines. Se pose également le problème des réfugiés. Les pays hôtes qui leur accordent l'asile subissent un fardeau intolérable au plan de la sécurité, des infrastructures sociales et économiques, et une détérioration de leur environnement. On note que la dislocation des liens familiaux et surtout la destruction communautaire provoquent une "déresponsabilisation" des hommes et une désagrégation des droits traditionnels de la femme.

Gestion de la crise en Centrafrique

GBF : Vous êtes particulièrement intervenu lors des différents conflits en Centrafrique au cours des dernières années. Quels enseignements en avez-vous tirés ?

ATT : La République centrafricaine a connu trois mutineries en huit mois. Si les deux premières, en avril et mai 1996, avaient des causes corporatistes — retard dans le paiement des salaires et carence du commandement —, la troisième, en novembre 1996, était d'essence politique : comme revendication préalable à toute négociation, les mutins demandaient la démission du président de la République et des réformes institutionnelles. Une partie de l'armée, constituée essentiellement d'unités d'élite, est passée en rébellion,et la ville de Bangui a été partagée entre les mutins et les loyalistes. Ces trois mutineries, surtout la deuxième et la troisième, ont occasionné la destruction d'une grande partie des infrastructures, notamment dans les secteurs économique et industriel. Plusieurs maisons de commerce ont été détruites et pillées ainsi que certaines unités de transformation. Plus de 30% de l'économie auraient ainsi été détruits. Les différents affrontements ont fait plus d'une centaine de morts et de nombreux blessés graves. Certains quartiers de la ville ont subi de graves dégâts et ont été pillés. Cette crise a aussi engendré l'altération du tissu social et une crise politique sans précédent. Les salaires, les pensions de retraite et les bourses ont été payés avec plusieurs mois de retard. C'est dans cette situation de guerre civile que les troupes françaises se sont mises en interposition et qu'est arrivé, à Bangui, un comité international de médiateurs composé de quatre chefs d'État désignés par le 19e sommet France-Afrique qui s'est tenu à Ouagadougou du 4 au 6 décembre 1996 (1). À partir du 12 décembre 1996 a été mis en place un comité international de suivi, composé des représentants des quatre pays cités, que j'ai présidé. Le comité international de suivi a entrepris une large consultation (2), ce qui a permis d'élargir la base des négociations. Un constat s'est immédiatement imposé : la cause profonde de la crise était politique. Un lourd héritage ponctué par une mauvaise gouvernance, dont la manifestation la plus concrète était les trois mutineries successives, avait contribué à entamer la confiance des uns et des autres. Il fallait donc séparer les genres. Une négociation s'est ouverte avec les militaires en rébellion. Après bien des difficultés et des affrontements, un document de fin de mutinerie a été signé, entre le capitaine Anicet Saulet, chef des mutins, et moi-même. À plusieurs reprises, nous avons organisé des rencontres directes avec les délégués et l'ensemble des mutins, tenu des meetings dans les quartiers favorables aux insurgés. Une loi d'amnistie a été votée par l'Assemblée nationale relative aux infractions liées à la troisième mutinerie. Une délégation des chefs mutins a rencontré directement le président de la République centrafricaine, à l'initiative du comité international de suivi. Deux personnalités, choisies par les mutins, sont entrées dans le gouvernement d'union nationale. Certains mutins ont été désignés pour occuper des postes de responsabilité au sein même de l'armée. Une négociation englobant les partis politiques, des représentants de la société civile et divers observateurs a également eu lieu. La conférence de concertation et de dialogue, qui s'est tenue à Banguidu 11 au 18 janvier 1997, a abouti aux accords de Bangui signés le 25 janvier 1997 (3). Une conférence de réconciliation — point d'accord crucial — a été organisée du 28 février au 6 mars 1998. Après des consultations régionales, quatre cent cinquante délégués venus de tout le pays et représentant toutes les catégories socio-professionnelles ont signé un pacte de réconciliation nationale, prenant en compte les difficultés diverses que connaît le pays et visant à dégager les solutions appropriées. Toutes les parties prenantes se sont solennellement engagées au strict respect de ce pacte en présence de cinq chefs d'État africains et de quatre chefs de délégation représentant des chefs d'État.

GBF : Quelle est votre appréciation du travail réalisé par la mission interafricaine de surveillance des accords de Bangui (MISAB) ?

ATT : La MISAB est un exemple réussi de maintien de la paix. Elle a imposé la paix et l'a maintenue malgré de nombreuses difficultés sur le terrain. Sous le vocable de la solidarité africaine, six pays autour d'une force africaine ont travaillé en parfaite symbiose sur le plan technique. Un état-major mixte a appris à élaborer, à se battre et à mourir pour une cause africaine. Cette unité est d'abord issue de la volonté de nos chefs d'État. Il a fallu attendre six mois après sa prise de service et après le retour de la paix, pour que la MISAB soit acceptée par les Nations unies dans sa résolution 1125 (1997) du 6 août 1997 du Conseil de sécurité.

(1) Le comité international des médiateurs était composé du El Hadj Omar Bongo, président de la République gabonaise, assumant la présidence du comité, de Blaise Compaoré, président du Burkina-Faso, d'Idriss Déby, président de la république du Tchad, et d'Alpha Oumar Konaré, président de la république du Mali.

(2) Celle-ci a eu lieu auprès du président de la République centrafricaine, du Premier ministre, du président et du bureau de l'Assemblée nationale, de parlementaires et partis politiques de toutes tendances confondues, des syndicats, de la société civile, de groupes religieux, des associations de femmes laïques et religieuses, de la jeunesse, du corps diplomatique et des personnes-ressources.

(3) Ces accords proposent les points suivants: formation d'un gouvernement d'ouverture comprenant vingt-deux ministres dont neuf de l'opposition et deux de la société civile, une loi de prise en charge des anciens chefs d'État, la mise en place d'une force interafricaine, ainsi que divers autres accords politiques, économiques et sociaux.