Citoyens d'Europe : L'opinion publique européenne en 1996 ou "l'euro-conscience" des citoyens d'Europe

Même si une opinion publique européenne continue d’être un objet difficilement identifiable, une "euro-conscience" semble peu à peu se dessiner au fil des sondages réalisés par la Commission européenne. Par exemple, 46 % des citoyens européens connaissent l’"euro" et les opinions favorables à son introduction sont même en légère progression, même si seulement 15 % des personnes interrogées savent quand celle-ci aura lieu. En revanche, le déficit d’information est total en ce qui concerne la Conférence intergouvernementale, puisque moins d’un tiers des personnes interrogées en ont entendu parler. Un nouvel élargissement de l’Union ne remporte pas non plus l’adhésion des Européens : 55 % des personnes interrogées déclarent ainsi préférer que l’on consolide tout d'abord l'Union actuelle.

Depuis près de vingt-cinq ans, la Commission européenne est attentive à l’opinion des Européens.

Depuis 1973, en effet, l’Eurobaromètre recueille et analyse, deux fois par an, les tendances de l’opinionpublique dans l’ensemble des États membres. Plus récemment (en 1996), un suivi mensuel, en continu,le "Continuous Tracking Survey", a été mis en place, afin d’obtenir des résultats rapides et tenant compte des évolutions les plus récentes; ses résultats sont publiés dans l’Europinion.

Mais deux questions essentielles sont fréquemment soulevées: l’une est relative à l’existence même d’une opinion publique européenne homogène; la seconde pose le problème de l’influence d’un déficit d’information patent et reconnu sur les opinions exprimées.

À l’évidence, une opinion publique européenne unique et homogène est introuvable. Mais l’on ne peut plus guère évoquer aujourd’hui quinze opinions publiques, qui seraient artificiellement enfermées dans un enclos géographique national. En fait, les regards portés sur le processus d’unification européenne et les avis formulés transcendent aussi bien les appartenances politiques que les déterminants nationaux, tout en continuant à être influencés par des stimuli politiques, économiques et sociaux nationaux ou européens, par l’appréciation personnelle de la situation de son pays ou de l’Union et par les anticipations de chacun. L’opinion que les Européens se font de l’Europe semble largement déterminée par une grille de lecture intime, forgée par la culture, la situation et l’environnement personnels, appliquée aux thèmes européens.

Lorsque l’on tente d’analyser l’opinion des Européens, le second problème qui se pose est celui de la sensibilité du questionnaire et de la validité des réponses, compte tenu d’une information souvent trop imparfaite ou trop complexe. Certes, avant d’être une construction, l’Europe est une idée, et, sans forcément connaître les complexités du processus d’intégration, chaque citoyen a progressivement dégagé, construit puis confirmé un sentiment à son égard. Mais l’opinion des Européens se construit aussi sur du concret, sur des décisions prises et des actions menées, ou sur l’image qu’en reflètent certains miroirs déformants. Toujours est-il que les citoyens d’Europe affirment clairement une conscience européenne, quels qu’en soient les déterminants et les orientations. Il suffit pour s’en convaincre d’étudier les grandes tendances de l’opinion publique européenne, qui permettent de dégager une typologie instructive. Les avis sur les grandes politiques communautaires et les débats d’actualité, tout comme les craintes exprimées et les priorités assignées à l’Union, marquent l’affirmation d’une "euro-conscience".

Questions d’"européanité" Questions d’actualité

Le regard porté par les Européens sur le processus d’intégration peut être analysé à travers quelques questions structurelles, comme le soutien à l’appartenance de son propre pays, l’évaluation du bénéfice afférent et l’appréciation de la vitesse et des acquis de la construction européenne. Il est également étudié dans ses composantes conjoncturelles, liées aux évolutions institutionnelles et aux étapes marquantes.

Le soutien à la construction européenne

En 1996, 69% des Européens se déclaraient favorables à l’intégration européenne. Après les 80% d’opinions favorables enregistrés dans les années 1988-1991, le soutien exprimé aujourd’hui par les citoyens des 15 États membres a retrouvé le niveau constaté en 1981 (70%) et est demeuré constant depuis le printemps 1995.

Par ailleurs, un Européen sur deux (voire près de 60% d’entre eux, dans les sondages en continu) estime que l’appartenance de son pays à l’Union européenne est "une bonne chose"(seuls 14% pensent le contraire). Les plus fervents défenseurs de cette appartenance sont les Italiens, les Irlandais et les Néerlandais (75% d’opinions favorables); les plus sceptiques à cet égard se trouvent en Suède (29% des personnes interrogées estiment que l’appartenance de leur pays à l’Union est une "bonne chose", 42% affirment le contraire), en Autriche (27% et 27%) et au Royaume- Uni (35% et 26%). La France, avec 48% d’opinions favorables, se situe très exactement dans la moyenne européenne (2).

Le bénéfice tiré de cette appartenance à l’Union européenne est diversement perçu: 45 % des répondants pensent que leur pays en a tiré profit, alors que 34% soutiennent le contraire (3). Les plus convaincus sont les Irlandais (86%), les Néerlandais (70%) et les Portugais (68%) (4), les moins enclins à le penser sont les Suédois (17%), les Autrichiens (33%) et les Finlandais (34%), soit les citoyens des États membres les plus récents.

Enfin, les Européens souhaitent très nettement une accélération de l’intégration européenne: sur l’"Euro-dynamomètre"(échelle de 1 à 7, où 1 est la position immobile et 7 la vitesse la plus élevée), ils évaluent la vitesse actuelle à 3,38 et souhaiteraient qu’elle passe à 4,71, soit un résultat net de 1,33 (5). Enfin, s’il devait y avoir un référendum sur l’appartenance de leur pays à l’Union européenne, 65% des Européens voteraient pour y demeurer (76% des cadres, des personnes ayant terminé leurs études après l’âge de 20 ans et des étudiants actuels, et 68% des 15- 24 ans), 16% voteraient contre.

Les grands thèmes européens d'actualité

1996 a été, pour l’Europe, une année riche en événements et en décisions. La marche vers l’euro — bien sûr — a polarisé les attentions. Mais la tenue de la Conférence intergouvernementale ou les questions relatives à l’élargissement sont également dignes d’intérêt.

a – L’euro

Le nom donné à la monnaie unique ("euro") est connu par 46% des Européens (67% des Autrichiens, des Allemands et des Luxembourgeois; 19% des Grecs, 26% des Anglais et 28% des Portugais). Et deux personnes interrogées sur trois acceptent volontiers ce nom.

Mais seuls 15% des répondants connaissent la date à laquelle il est prévu d’introduire l’euro, dans les pays satisfaisant aux critères arrêtés. Entre les mois de décembre 1995 et de mai 1996, le nombre des personnes se déclarant favorables à l’introduction d’une monnaie unique est passé de 47 à 53% (33% d’opinions défavorables). Les personnes ayant fait des études supérieures (64% soutiennent la monnaie unique), les professions libérales (63%), les étudiants (62%) et les hommes (59% contre 47% des femmes) sont, à cet égard, les plus enthousiastes.

Enfin, deux Européens sur trois sont convaincus qu’il y aura un jour une monnaie unique remplaçant leur monnaie nationale.

b - La Conférence intergouvernementale (CIG)

Moins d’un tiers des personnes interrogées avaient entendu parler, en 1996, de la Conférence intergouvernementale, et, parmi celles qui déclaraient en avoir eu des échos, moins d’une sur cinq savait à quoi elle est consacrée.

c - L’élargissement

Pour 55% des Européens, la priorité pour l’Union devra être, dans un proche avenir, le développement des politiques et actions communes entre les États-membres déjà existants. 16% d’entre eux estiment que l’Europe devrait rester "comme elle est", et 13% qu’elle devrait accueillir de nouveaux pays.

Néanmoins, une majorité de répondants verraient favorablement l’adhésion de la Suisse (72%), de la Norvège (70%), de l’Islande (57%), de la Hongrie (51%), de Malte (50%), de la Pologne (49%), de la République tchèque (44%) et de Chypre (43%). Les plus favorables au processus d’élargissement sont les Néerlandais (57%), les Suédois, les Grecs, les Espagnols, les Italiens et les Finlandais (entre 53 et 50% d’avis positifs).

Les moins enthousiastes sont les Français, les Luxembourgeois, les Autrichiens (29%) et les Belges (31%).

 

Craintes et priorités Typologie des attitudes européennes

Sécurité, santé, économie

Les craintes qu’expriment les Européens sont aussi bien d’ordre politique, économique ou social. Les objectifs prioritaires qu’ils assignent à l’Europe y répondent en écho.

Les interviewés déclarent craindre particulièrement le développement du trafic de drogue et du crime organisé (69%), l’augmentation des taxes (68%), la disparition d’exploitations agricoles (62%) ainsi que des petites et moyennes entreprises (57%), une crise économique plus grave et la perte d’acquis sociaux (56%).

En revanche, seuls 30% des répondants craignent la disparition de leur pays ou l’élargissement de l’Europe, 33% sont inquiets de la disparition des frontières au sein de l’Union, et 35% redoutent une perte d’identité nationale.

Parallèlement, les personnes interrogées assignent à l’Europe des objectifs prioritaires: lutter contre le crime organisé et le trafic de drogue (pour près de neuf Européens sur dix c’est même la priorité essentielle), accroître la coopération européenne en matière de lutte contre le cancer ou le sida (cité par 86% des interviewés), mettre en place des programmes communautaires de lutte contre le chômage (85%), s’unir pour défendre l’environnement (83%) et les droits de l’homme (81%).

Ainsi, les Européens confient leurs craintes et désignent des domaines dans lesquels ils souhaiteraient une coopération approfondie entre États membres.

Typologie des attitudes européennes

Partant de l’analyse des diverses opinions exprimées, sur les craintes et les priorités mais aussi sur les thèmes plus institutionnels (construction européenne, institutions, politiques), et en croisant les réponses obtenues avec les variables socio-démographiques retenues, une typologie a été établie.

L’étude typologique présentée ci-dessous a été réalisée en 1996, sur la base des réponses recueillies par l’Eurobaromètre-Magnum (44.2 bis). Les questions retenues pour cette analyse portaient notamment sur l’identité européenne, le sentiment d’appartenance à l’Union, l’appréciation des bénéfices afférents à cette appartenance, les domaines d’intervention et politiques de l’Union, le niveau d’information ressenti, les craintes, les espoirs et les priorités exprimées par les Européens.

Sur cette base méthodologique, il a été possible de conclure à l’existence de quatre groupes d’opinions,en prenant en considération les critères objectifs d’homogénéité des réponses.

a - Premier groupe: 32,6% des Européens, "Hésitants - S’unir? Oui, vers l’extérieur"

Ce premier groupe comprend les citoyens d’Europe qui ressentent la nécessité d’une union efficace vis-à-vis de l’extérieur, tout en exprimant une adhésion limitée à l’intégration européenne. Il est généralement défini comme réunissant les personnes qui se sentent le moins concernées et intéressées par l’intégration européenne, celles dont les aspirations et les priorités demeurent vagues.

Ils restent hésitants, se sentent mal informés et peu engagés dans le processus européen. Ils sont très attachés à l’identité et à la souveraineté nationales, ainsi qu’à leur langue. Ils craignent avant tout la disparition des petites et moyennes entreprises, la délocalisation des emplois, l’augmentation des impôts, l’extension des trafics de drogue et le crime international organisé.

Ils souhaitent la poursuite voire l’approfondissement des actions communes en matière de défense, de politique étrangère, de monnaie et de commerce extérieur. Ils attendent de l’Union une défense de la paix, de la liberté, de l’indépendance et de l’économie. Ils veulent également qu’elle s’efforce de protéger les emplois et les acquis sociaux, et qu’elle s’oppose aux violences et menaces représentées par la drogue et le crime organisé.

Les personnes qui composent ce groupe sont plutôt âgées, et ont terminé leurs études plus tôt que la moyenne.

b - Deuxième groupe: 25,5% des Européens, "Oui à une Europe intégrée, solidaire et sociale"

Dans ce groupe se retrouvent les Européens les plus enthousiastes, convaincus, satisfaits et partisans,ceux qui souhaitent les évolutions les plus rapides, notamment l’approfondissement des institutions.

Ils soutiennent et défendent les actions et politiques communes, et particulièrement la monnaie unique, l’harmonisation fiscale, une armée commune, la citoyenneté et une politique sociale européennes. Ils craignent toutefois un manque de solidarité entre les États membres, la perte d’avantages sociaux et l’augmentation des taxes.

La plupart d’entre eux sont jeunes (15-24 ans), encore étudiants ou ayant fait des études supérieures, et disposent de revenus moyens.

c - Troisième groupe: 24,5% des Européens, "Oui à une Europe protégeant nos acquis sociaux"

Les citoyens ici regroupés sont plus optimistes que la moyenne, plutôt enthousiastes mais dubitatifs. Il se disent intéressés, concernés et bien informés.

Ils sont favorables à une Europe protégeant les droits sociaux, à une harmonisation en ce domaine, à l’affirmation des politiques et actions communes (politique étrangère, marché intérieur, PAC, politique sociale, etc.). Ils souhaitent que plus d’actions communes entre les États membres voient le jour.

Ils craignent en priorité une crise économique plus grave, le fait que les "riches" paient pour les "pauvres" et les délocalisations d’emplois à l’étranger.

Sont particulièrement représentées dans ce groupe les personnes entre 25 et 40 ans, celles ayant fait des études supérieures, les cadres, professions libérales et ouvriers qualifiés.

d - Quatrième groupe: 17,4% des Européens, "Non à l’Europe"

La grande majorité des personnes constituant ce dernier groupe s’avouent pessimistes, pas du tout enthousiastes, sceptiques voire déçues par la construction européenne.

Leur principale volonté est de voir la souveraineté nationale garantie et affirmée, de limiter strictement les domaines d’action et de décision de l’Union européenne, de freiner le processus d’intégration.

Elles craignent une crise économique majeure, l’augmentation incontrôlée des importations (trop bon marché et de mauvaise qualité), la délocalisation des entreprises.

Ces personnes sont plutôt des hommes, cadres, indépendants ou fermiers, mariés, ayant entre 45 et 64 ans et ayant fait des études moyennes/supérieures, disposant d’un revenu supérieur à la moyenne.

En définitive, l’opinion publique européenne a été, en 1996, attentive, contrastée et parfois déroutante pour ses scrutateurs et commentateurs.

Contrairement à certaines analyses, l’appui à la construction européenne est demeuré stable, à un niveau relativement élevé; les Européens ont exprimé leur souhait de voir l’intégration européenne s’accélérer et se sont montrés sensibles aux thèmes et politiques communautaires.

Certes, des difficultés, insuffisances, regrets et oppositions se sont exprimés: le niveau d’information continue à être jugé insuffisant, les diverses décisions, actions et politiques rencontrent parfois de nombreux détracteurs, et la construction européenne est parfois remise en cause dans ses modalités ou son principe même.

Mais l’Europe ne laisse pas les Européens indifférents. Elle soulève des sentiments, des débats, voire des affrontements. Et les citoyens d’Europe expriment à son égard des opinions nuancées, réfléchies et adaptées en fonction des thèmes, événements et convictions.

En ce sens, il convient de saluer l’affirmation d’une "euro-conscience".

 

Spécifications techniques:

Les résultats cités ci-dessus proviennent de l’Eurobaromètre-Magnum (44.2 bis) et de l’Eurobaromètre 45.1. Les sondages “Eurobaromètre Standard” sont réalisés deux fois par an (printemps et automne), dans les 15 États membres simultanément. Interviews en face-à-face, avec un échantillon de 2.000 en Allemagne, 500 au Luxembourg, 1 000 dans chacun des autres États membres, plus 300 en Irlande du Nord. Suivant la nécessité, l’échantillon total peut être augmenté. Cela a été le cas de l’Eurobaromètre-Magnum (44.2 bis), réalisé sur la base d’environ 65 000 interviews dans les 15 États membres. Les interviewés constituent un échantillon représentatif de la population âgée de 15 ans et plus. La marge d’erreur de l’Eurobaromètre Standard est de +/- 3,1% (elle a été encore réduite dans le “Magnum”).

(1) La plupart des données reprises ici ont été recueillies par les sondages Eurobaromètre 44.2 bis (ou “Magnum”; janvier - mars 1996) et 45 (avril - mai 1996). Les résultats de l’Eurobaromètre d’automne (46) devraient être publiés vers le mois de mars. Cf. spécifications techniques.

(2) Dans l’Eurobaromètre 46.0 (12 octobre - 11 novembre 1996), ces chiffres ont un peu évolué: les plus favorables à l’appartenance de leur pays à l’UE sont les Irlandais (75,8%), les Néerlandais (74,4%), les Luxembourgeois (73%) et les Italiens (67,6%); en Suède (26,7% d’opinions favorables; 44,7% défavorables), le soutien a légèrement diminué; enfin, 46,1% des Français se déclaraient favorables à l’appartenance de la France à l’UE, 18,9% y étant opposés.

(3) Respectivement 42,3% et 36,5% dans l’Eurobaromètre 46.0.

(4) Les plus convaincus du bénéfice tiré de l’appartenance de leur pays à l’UE étaient, en octobre - novembre, les Irlandais (86%), les Néerlandais (69,3%) et les Portugais (68,8%); les moins convaincus étaient les Suédois (17,7%), les Allemands (32,8%), les Anglais et les Autrichiens (34%).

(5) Respectivement 3,54 et 4,58, soit un différentiel de 1,04 dans l’Eurobaromètre 46.0.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.