Citoyens d'Europe : Le "modèle suédois" d'égalité des sexes, aux antipodes du "modèle français" !

En Suède, la moitié des ministres sont des femmes, ainsi que 44 % des députés, 48 % des élus régionaux et 41 % des élus locaux. Plusieurs raisons d’ordre institutionnel expliquent pourquoi les Suédoises ont réussi à acquérir une place aussi importante dans la vie politique de leur pays. Mais, avant d’y parvenir, elles ont dû livrer un long combat pour changer les mentalités. Une expérience et des résultats positifs pour l’ensemble de la société qui pourraient servir d’inspiration à l’action des femmes françaises dans ce domaine, qu’elles soient féministes ou pas.

La Suède pratique depuis longtemps le scrutin proportionnel avec liste à toutes les élections. Chaque formation politique importante peut espérer avoir plusieurs élus dans chaque circonscription. Ce système rend les partis politiques plus ouverts à un changement progressif de leur personnel politique. Plus ouverts, en tout cas, que dans un système uninominal tel qu’il se pratique en France à l’occasion des élections législatives.

Le système uninominal n’incite pas, en effet, les partis à prendre le risque de présenter un candidat atypique, différent du précédent, car ils craignent de voir la circonscription leur échapper. Avec un scrutin de liste, le parti peut sacrifier à ce genre de calcul pour la tête de liste, mais peut laisser les places suivantes à de nouveaux candidats au profil différent. Cela facilite grandement la candidature des femmes.

Une élection sur liste rend aussi le combat pour les places moins âpre. Dans une élection uninominale, les positions pour devenir candidat à la candidature sont prises longtemps à l’avance, ce qui rend plus difficile la pénétration du milieu politique par des personnes nouvelles, en l’occurrence les femmes. Des études qualitatives effectuées en Suède montrent que, dans un système hiérarchique, un dirigeant va avoir tendance à choisir son successeur parmi les personnes qui lui ressemblent. Encore un obstacle pour les femmes en politique, et cet obstacle est d’autant plus important qu’il n’y a qu’un seul poste à pourvoir.

Absence de cumul des mandats

Autre facteur du même ordre, le cumul des mandats. Contrairement à ce qui se passe en France, le cumul des mandats est l’exception dans la vie politique suédoise. La raison est probablement à chercher dans l’organisation des partis politiques, qui sont de véritables partis de masse ayant une activité permanente à la base, même en dehors des périodes électorales. Les partis forment leurs militants en vue de leur participation active à la vie politique et se doivent en conséquence de répartir leurs mandats électifs entre les militants. Le non-cumul des mandats facilite aussi le renouvellement du personnel politique et donc actuellement sa féminisation.

Le poids des élites est également moins important dans la vie politique suédoise qu’en France. Les filières d’excellence sont très peu développées dans l’enseignement et il n’existe guère de véritable noblesse d’État, selon l’expression que Pierre Bourdieu utilise pour parler de la France. Un diplôme prestigieux ou un parcours de haut fonctionnaire n’est pas forcément un plus pour celui ou celle qui veut faire de la politique en Suède. Ce sont, comme nous l’avons vu, les partis qui forment leurs militants, même aux plus hautes responsabilités. Le Premier ministre actuel, Göran Persson, ne dispose, comme bagage universitaire, que de l’équivalent d’un DEUG de sociologie. La préoccupation des partis politiques au moment de choisir leurs candidats est de présenter des candidats à l’image de leur électorat supposé, ce qui donne plus de chances aux femmes, ainsi qu’aux jeunes.

Une démocratie encore "jeune"

En comparaison avec la France, qui fut l’un des laboratoires de notre système politique actuel, la Suède est une jeune démocratie, et c’est un autre facteur qui explique la place des femmes dans la vie politique.

L’avènement de la démocratie parlementaire et du suffrage universel ne date que de la Première Guerre mondiale et c’est dans la foulée de ce mouvement que les femmes ont obtenu le droit de vote qu’elles réclamaient. La Suède a connu une réforme constitutionnelle importante à la fin des années 60. Toutes les petites municipalités ont alors été supprimées et remplacées par quelques centaines de grandes municipalités. Les deux chambres du Parlement ont été remplacées par une nouvelle chambre unique élue au suffrage direct. Auparavant, le Parlement était composé d’une chambre haute et d’une chambre basse, la première élue au suffrage indirect et donc beaucoup plus difficilement accessible aux femmes car celles-ci étaient moins présentes dans les réseaux de pouvoirs qui donnaient accès à cette instance.

À l’occasion de cette réforme constitutionnelle, les circonscriptions électorales ont été redécoupées. La réforme en elle-même n’avait rien de féministe. Il s’agissait avant tout de mettre les structures politiques au diapason de l’évolution de la société, notamment des nouveaux rapports entre les villes et les campagnes en termes de poids démographique et économique. L’opposition de l’époque espérait que la suppression de la chambre haute mettrait un terme à l’hégémonie sociale-démocrate sur la vie politique suédoise, une chambre élue au suffrage indirect reflétant une opinion antérieure et rendant plus difficile l’alternance. Aussi est-ce sans doute moins par ce qu’elle a créé que par ce qu’elle a détruit que la réforme constitutionnelle a permis aux femmes de rentrer d’une manière plus significative qu’auparavant dans les assemblées élues.

Il est en effet plus facile pour une personne extérieure d’accéder à des structures où le pouvoir n’a pas encore trouvé ses marques; où les postes ne sont pas encore tous occupés et les successeurs déjà choisis. La relative jeunesse de la démocratie suédoise est ainsi devenue un atout pour les femmes. Si nous prenons le Parlement comme référence, le nombre de femmes, qui avoisinait les 10% à la fin des années 60, est passé à environ 20% au milieu des années 70, à 30% au milieu des années 80 et à 40% au milieu de la décennie actuelle.

L’existence d’une "communauté" nordique

Le dernier facteur d’ordre institutionnel est l’existence d’une véritable communauté entre les pays nordiques.

Mise en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la collaboration nordique est un peu une Union européenne en miniature. Ce qui se fait dans un des pays voisins peut facilement être utilisé comme un argument pour agir dans un autre pays.

Ainsi l’instauration de quotas dans certaines instances en Norvège a été utilisée comme un argument pour faire avancer la cause des femmes en Suède dans le même domaine.

Le rôle des partis politiques

En dehors de ces facteurs relevant de l’organisation de la vie politique, il y a aussi les agissements des acteurs et les choix tactiques que ceux-ci ont pu opérer. Constatons d’abord que c’est à l’intérieur des partis politiques qu’a eu lieu en Suède la bataille décisive pour la féminisation de la vie politique. Elle s’est faite sans l’intervention d’un outil juridique extérieur et souvent aussi sans application de quotas formels. Cela ne veut pas dire qu’elle se soit faite sans difficulté: il a fallu recourir à une politique volontariste de promotion des candidats d’un type nouveau. C’est ainsi que le parti social-démocrate, le plus grand parti suédois, a pris l’engagement, qu’il a tenu, de présenter autant de femmes que d’hommes sur ses listes, mais aussi de rajeunir ses députés en présentant 50% de candidats en dessous de 40 ans.

Parmi les facteurs ayant facilité ce changement dans les attitudes, il y a notamment l’existence d’organisations féminines rattachées aux partis politiques. Ces organisations sont une vieille tradition de la vie politique suédoise, et les femmes, en grand nombre, ont choisi de les maintenir. Il s’agit en effet, aujourd’hui encore, d’organisations de plusieurs dizaines de milliers d’adhérentes avec des structures, des directions et des prises de position propres. Elles ont joué un rôle important pour former les femmes à la politique et pour mettre un certain nombre de questions à l’ordre du jour, notamment la possibilité de concilier la vie familiale et la vie professionnelle. Elles ont aussi servi de support aux femmes qui se sont lancées dans une carrière politique.

L’adhésion à une organisation féminine dépend toutefois du choix de chacune: certaines femmes choisissent d’adhérer directement à un parti politique sans passer par une organisation féminine; d’autres choisissent d’appartenir exclusivement à une organisation féminine; d’autres encore appartiennent aux deux. Outre leur fonction de soutien et de formation, les sections féminines ont servi de tremplin, sur le plan organisationnel, à de nombreuses femmes pour avoir une première approche de la politique.

Un renouveau du mouvement féministe

L’existence d’organisations féminines est cependant antérieure à la percée des femmes suédoises dans la vie politique et ne peut donc pas à elle seule servir d’explication aux changements qui nous intéressent ici.

Le facteur historique déterminant semble plutôt être le renouveau du mouvement féministe dans les années 60. À cette époque, la question de la condition féminine fait un retour en force dans le débat public en Suède. Très différent de la manière dont le mouvement féministe va évoluer dans les années 70, ce mouvement est dû à l’origine à l’engagement personnel de quelques hommes et femmes issus des milieux libéraux et sociaux-démocrates, organisés au sein d’un réseau tout à fait informel et sans action publique en dehors de l’action indépendante de chacun.

Outre la mixité, qui différencie ce premier mouvement féministe de celui qui va suivre dans les années 70, il s’inspire également d’une idéologie différente de l’inspiration marxiste des années 70. Ces "féministes", hommes et femmes, des années 60 puisaient chez des penseurs libéraux comme John Stuart Mill et Condorcet l’essentiel de leur doctrine. Pour eux, l’existence de stéréotypes masculins et féminins ainsi que l’organisation sociale fondée sur ces stéréotypes qui en résulte constituent une entrave à la liberté individuelle et, donc, un obstacle au développement de la société car ils empêchent l’épanouissement des aptitudes de chacun.

Ce réseau a alors identifié certains aspects de ces stéréotypes masculins et féminins et a formulé des réformes afin de les faire évoluer. C’est ainsi que furent proposés la fin de l’imposition commune des époux au sein d’un foyer fiscal (l’imposition commune pénalisait la femme qui effectuait un travail rémunéré) et le développement de centres d’accueil de jour pour la petite enfance (la scolarisation des enfants suédois ne commençant qu’à l’âge de sept ans). Ces propositions furent adoptées après un long travail d’argumentation auprès du grand public aussi bien qu’auprès des partis politiques et des syndicats. Au début des années 70, la Suède abolissait la notion de foyer fiscal et instaurait un système de taxation individuelle. C’est à cette époque, également, que la construction de crèches municipales, quasiment inexistantes en Suède auparavant, a commencé. C’est aussi au sein de ce premier réseau féministe que fut formulée l’idée — aujourd’hui dominante en Suède — de la nécessité de permettre aux hommes d’être plus présents auprès de leurs enfants.

Olof Palme, alors jeune politicien, et sa femme, Lisbet Palme, suivirent de loin les activités du réseau. À l’une de ses réunions, Lisbet Palme, psychologue, souligna l’importance qu’il y avait à organiser la société de telle sorte que les pères puissent rentrer à la maison. Olof et Lisbet Palme avaient trois fils.

La percée des femmes

Le personnel politique actuel est marqué par ce féminisme des années 60. L'ancien dirigeant du parti libéral,ancien Premier ministre et ministre de l’Égalité, Bengt Westerberg, qui a beaucoup fait pour promouvoir un nouveau statut des hommes et des femmes, est issu de cette génération. Il en va de même de l’actuelle commissaire européenne Anita Gradin, elle aussi ministre à plusieurs reprises, qui a été très active dans la remise en question des rôles traditionnels, masculins et féminins. C’est dans l’esprit de ce même féminisme que la Suède s’est dotée d’une définition officielle du but à atteindre dans l’évolution de ces rôles. Cette définition dit qu’il faut que les hommes et les femmes aient les mêmes chances, les mêmes droits et les mêmes devoirs, dans les trois domaines de la famille, du monde du travail et de la vie politique et syndicale.

Le mouvement féministe des années 70, plus jeune, plus radical et non mixte, a également — du fait de son ampleur — joué un rôle important dans la percée des femmes dans la vie politique en Suède. Les sections féminines des partis politiques ont dû se mobiliser pour faire face à ce nouvel élan de militantisme chez les jeunes femmes. De nombreuses questions soutenues par le mouvement féministe, telles que l’avortement, les moyens de garde pour les enfants, la journée de 6 heures, ou le viol, sont alors reprises par les sections féminines. Et l’idée d’une nécessaire solidarité entre femmes pour faire avancer ce genre de question s’est profondément ancrée dans les esprits. Depuis cette époque, en effet, des femmes de différents partis politiques ont pris l’habitude de se réunir et de travailler ensemble, d’abord d’une façon occulte, puis ouvertement.

Le mouvement féministe des années 70 n’a pas directement créé de vocations politiques comme l’avait fait celui des années 60, mais il a permis de tisser d’importants réseaux féministes, notamment dans les médias. C’est ainsi qu’un groupe de femmes, journalistes pour la plupart, a agi vigoureusement après les élections de 1991 quand le nombre de femmes au Parlement a baissé de 38 % à 33%. En portant la question de la nécessité de plus de femmes dans la vie politique devant l’opinion publique, elles ont créé l’actualité et obligé les partis politiques à redoubler d’effort pour promouvoir des femmes au sein de leurs formations. C’est ainsi qu’aux élections suivantes, en 1994, le nombre de femmes élues au Parlement a fait un bond, passant à 44 % aujourd’hui.

Les deux mouvements féministes, celui des années 60 et celui des années 70, ont aussi créé un intérêt de la part des chercheurs pour les questions concernant les sexes. Ce secteur de recherche est aujourd’hui bien développé dans tous les domaines, en médecine, en sciences sociales et humaines et, depuis peu, techniques. Les résultats de ces recherches novatrices intéressent le grand public et sont largement diffusés, servant ainsi à alimenter le débat sur comment changer les stéréotypes. Grâce à ces recherches, les Suédois ont découvert, par exemple, qu’à l’école les enseignants — femmes comme hommes — donnent plus de temps de parole et d’attention aux garçons qu’aux filles bien que ces dernières soient meilleures élèves. La crainte insurmontable de parler en public qu’éprouvent nombre de femmes trouve là un début d’explication.

"L’effet femme"

Il est intéressant de se demander ce que les femmes ont changé à la vie politique suédoise. Ce n’est évidemment pas une femme seule qui peut changer quelque chose. Une femme isolée dans un milieu d’hommes n’a probablement pas envie de jouer le rôle de la pasionaria, défendant une ligne qui va à l’encontre de ce qui s’est fait jusque-là. Pour voir un changement quelconque, il faut qu’il y ait dans une assemblée un nombre significatif de femmes. Car il n’y a pas un seul intérêt féminin. Les femmes mènent certes, dans leur grande majorité, des vies différentes de celles des hommes, mais il y a aussi des différences tout aussi grandes, si ce n’est plus grandes, entre elles. C’est pour cela que l’impact des femmes ne peut se faire sentir qu’à partir du moment où elles sont un certain nombre et qu’elles commencent à défendre les multiples intérêts des femmes.

Si on regarde l’histoire politique suédoise récente, on peut situer le moment où a débuté cette différence au milieu des années 80, quand les femmes ont composé environ le tiers des élus. À partir de ce palier, les changements apportés par les femmes ont été de plusieurs ordres :

a - Un changement idéologique, d’abord, parce que la présence effective de femmes dans la vie politique a permis de rendre caduques un certain nombre d’interrogations, en posant comme légitime la revendication d’une évolution des stéréotypes masculins et féminins. Cette revendication apparaît alors comme relevant de l’ordre de l’universel, tout comme aujourd’hui la question de l’environnement, par exemple. L’histoire nous enseigne que la ligne de partage entre ce qui est considéré comme "intérêt universel" et "intérêt particulier" n’est pas factuelle, mais dépend des rapports de force. Il n’y a rien en soi qui rende par exemple la question de la représentation équilibrée de toutes les régions au sein du Parlement — principe qui procède du découpage des circonscriptions électorales — plus universelle que la question du rôle des hommes et des femmes dans notre société. Comme exemple de cette nouvelle légitimité, on peut citer l’initiative de cinq députés suédois hommes, de droite comme de gauche, qui, à l’automne dernier, ont proposé une campagne visant à informer les femmes de leurs droits et de leurs possibilités de recours face à toute forme de discrimination.

b - Un autre changement est d’avoir évité la dérive de la démocratie actuelle en limitant le débordement à l’extrême droite. Il n’y a pas dans la vie politique suédoise de fracture ouverte comme il en existe en France entre les citoyens ordinaires et les politiques qui se traduit par le vote pour des politiciens démagogiques prônant l’autoritarisme. Au moment des élections de 1991, il y a bien eu en Suède la naissance d’un parti populiste qui aurait pu évoluer vers un parti comme le Front national en France, mais ce parti s’est trouvé balayé par le vent de renouveau qui a alors soufflé sur la vie politique suédoise et dont la promotion d’un nouveau personnel politique, féminin, a été le fer de lance. À la suite des femmes, d’autres groupes ont pu s’engouffrer dans la vie politique, principalement les jeunes et les immigrés.

La promotion des femmes a donc entraîné parallèlement un élargissement de la vie politique suédoise à de nouveaux groupes de citoyens, bref, un approfondissement de la démocratie telle que nous la pratiquons. Tous les partis notent depuis quelque temps une nette augmentation de l’adhésion des immigrés, et certains partis leur proposent des structures propres. Les femmes immigrées ont plutôt tendance à s’organiser dans des associations propres se prononçant sur toutes les questions qui les intéressent. Cela permet de donner davantage de sérénité aux débats concernant l’intégration des immigrés. Récemment, on a débattu en Suède de l’attitude à adopter face à la volonté de certaines familles immigrées d’empêcher leurs jeunes femmes de vivre à la suédoise. Dans ce débat on a pu entendre les voix de ces femmes elles-mêmes: jeune députée de 25 ans d’origine immigrée ou représentante des femmes irakiennes en Suède. La tonalité du débat s’en est forcément trouvée affectée.

c - Un autre changement concerne la culture politique. Selon une enquête auprès des élus eux-mêmes, l’arrivée de plus de femmes aurait rendu les débats moins polémiques et plus constructifs. Cela dit, dans leurs actions en tant que politiciennes, les femmes ne sont ni plus à droite ni plus à gauche que les hommes. Elles représentent la ligne du parti sous l’étiquette duquel elles ont été élues. Il y a cependant un point où leurs actions à moyen terme semblent différer de celles de leurs prédécesseurs masculins, et ce sont les réformes visant à faire évoluer les rôles traditionnels des hommes et des femmes. Il en a été ainsi de la féminisation, réussie, de la direction des administrations centrales et des instances paritaires entre partenaires sociaux, des crédits pour la recherche universitaire concernant les sexes et du développement massif des structures d’accueil des enfants avant l’âge scolaire.

Un défi pour le monde du travail

La féminisation de la vie politique constitue un challenge pour le monde du travail, où la féminisation des postes de direction n’est pas flagrante. Les universités, par exemple, où les chaires de professeurs sont occupées à plus de 90% par des hommes. Les pouvoirs publics interviennent directement sur ces questions, là où ils le peuvent, et incitent par ailleurs les partenaires sociaux à agir pour faire évoluer les rôles traditionnels des hommes et des femmes, soulignant les avantages qu’il y a à une plus grande mixité des lieux de travail et à la promotion des femmes à des postes décisionnels.

Le changement de la vie publique met en lumière les problèmes que pose la persistance des rôles traditionnels, masculin et féminin. L’arrivée en politique des femmes suédoises, qui, comme toutes les femmes, portent généralement une plus grande responsabilité pour l’organisation matérielle de la vie quotidienne du groupe familial, fait ressortir d’une nouvelle manière la contradiction entre les exigences de la vie publique et celles de la vie privée. Afin de résoudre ce problème pour la nouvelle génération de député(e)s,il a fallu organiser un mode de garde pour enfants au Parlement suédois. Cela a légitimé que l’on pose aussi ailleurs le problème des conditions de vie de ceux et de celles qui veulent pouvoir avoir une véritable vie privée tout en travaillant et en assumant, le cas échéant, un engagement politique. Peu à peu, on en arrive à considérer cette volonté de concilier toutes ces contraintes non plus comme un handicap mais comme la norme, voire comme un atout.

Les problèmes économiques et sociaux actuels poussent vers une reconnaissance de la polyvalence féminine comme un modèle d’avenir. Le modèle unidimensionnel, représenté par l’idéal de l’homme au travail du matin jusqu’au soir et de la femme se consacrant exclusivement aux soins de la famille, a fait son temps. Ces êtres unidimensionnels sont fragiles et manquent de ressources pour rebondir en cas de crise. D’où les multiples tentatives politiques en Suède pour inciter les hommes à faire évoluer leur rôle tout comme les femmes font évoluer leur condition. Les hommes, et la société avec eux, auraient, pense-t-on, beaucoup à apprendre de cette polyvalence féminine. Les pères suédois disposent maintenant de 40 jours de congé de paternité, indemnisé à 75% de leur revenu, qui leur sont propres. Les pères ont ensuite 300 jours de congé parental, aux mêmes conditions, à partager avec la mère de l’enfant s’ils le désirent. La dernière mesure de ce genre est celle qui permet à tout travailleur de s’absenter jusqu’à 60 jours, toujours rémunérés à 75% du revenu, pour s’occuper d’un enfant malade ou d’un adulte gravement malade, sans qu’il y ait forcément un lien de parenté entre ces personnes. Ces réformes reconnaissent la polyvalence du citoyen et impliquent l’idée qu’il y a nécessairement des domaines où prévaut une autre logique que celle induite par les lois économiques.

Il est encore trop tôt pour tirer d’autres conclusions de ces réformes, mais, pour revenir à la question des femmes en politique, il est intéressant de noter que ces réformes doivent justement beaucoup aux femmes politiques.

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.