Citoyens d'Europe : La jeunesse allemande et l'Europe

Les jeunes Allemands, dans leur grande majorité, sont pro-européens. Mais cette opinion n’est pas véritablement le fruit d’un choix délibéré, ni celui d’une prise de conscience des enjeux européens : elle "va de soi" par rapport à leur style de vie actuel. Aussi, lorsqu’on les interroge — par exemple — sur les liens qui existent entre l’emploi et la réalisation du grand marché, ils semblent beaucoup plus réservés.

En février1997, l’hebdomadaire allemand Die Zeit a relancé le débat sur le conflit des générations — avec pour point de repère la fusion de l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est. Une bonne année avant, c’étaient les divergences entre les anciens soixante-huitards et leurs enfants qui étaient au centre des analyses. Mais quand on étudie les écarts sociaux et sociologiques entre les générations, on fait souvent l’impasse sur les opinions qui en résultent en matière de politique extérieure. Aussi tentera-t-on, ci-après, de mettre en évidence diverses approches pour expliquer la position des jeunes devant l’intégration européenne et ses différences par rapport à celle de la génération précédente.

La jeune génération a tendance à être plus favorable à l’Europe que la précédente

Il faut dire d’abord qu’il n’existe pas d’études récentes analysant en détail le sujet. La Commission européenne de Bruxelles recueille certes tous les six mois des données dans l’ensemble de l’Union pour permettre des analyses de tendance. Quelle qu’en soit la raison, elles présentent d’ailleurs des résultats la plupart du temps plus positifs que les autres sondages. Mis à part cette réserve, on peut conclure de ces enquêtes que la jeune génération est traditionnellement plus favorable à l’Europe que celle de ses parents ou de ses grands-parents.

S’agissant de sa position par rapport à l’euro et à l’Union monétaire européenne, on constate que, chez les 18-24 ans, l’acceptation ou le rejet de la monnaie unique s’équilibrent presque (Fondation Konrad Adenauer, sondage réalisé en octobre 1996: 47% pour, 49% contre) tandis qu’avec l’âge, le plateau de la balance penche de plus en plus en faveur du rejet (tous sondés: 35% pour, 64% contre). Dès qu’on atteint les 25-29 ans, le rapport commence à être nettement défavorable: 40% sont pour la monnaie unique, 59% contre.

Hélas, les données "brutes"de l’enquête en disent peu sur les raisons de cet accord ou de ce désaccord. Les motivations des citoyens qui se déclarent en faveur ou en défaveur du pas à franchir dans l’intégration européenne s’expriment malheureusement souvent par de simples déclarations générales. L’auteur du présent article n’est bien sûr pas prémuni lui-même contre cet état de fait. Pour l’avoir personnellement observée, il lui faut signaler une autre facette de la question: un degré élevé de formation induit une tendance plus positive vis-à-vis de l’intégration européenne tout en favorisant, dans une certaine mesure, un potentiel critique. En effet, plus on en sait sur l’intégration européenne, plus on peut se montrer critique, les faits étant susceptibles d’être classés et évalués suivant une certaine grille. En revanche, chez les jeunes disposant d’une formation moins bonne, on constate qu’en l’absence de grille et de catégories personnelles d’évaluation, certaines données (communiquées par les médias) peuvent entraîner un jugement sélectif de nature négative.

On le voit culminer dans la question de savoir s’il faut accepter la libre circulation à l’intérieur du marché unique, dans la mesure où elle pourrait permettre à des citoyens d’autres États d’obtenir une place sur le marché allemand du travail alors que des compatriotes de la même classe d’âge se retrouvent sur la touche. Même s’il s’agit d’observations isolées, on doit se montrer sensible au rapport entre la prospérité économique et l’acceptation globale de l’intégration européenne: il a toujours été plus facile de promouvoir l’intégration à des époques économiquement florissantes. Voilà pourquoi il est si ardu aujourd’hui de faire comprendre la nécessité de ce pas vers l’intégration européenne (tandis qu’on avait pu avancer à marche forcée en des temps meilleurs). On a tendance à intervertir les relations causales. Or ce n’est pas à cause de l’Union monétaire européenne que les États membres de l’Union européenne sont obligés de faire des économies: leurs efforts pour satisfaire aux critères de l’Union viennent seulement soutenir la consolidation, de toute façon nécessaire, des budgets nationaux.

Esquisser les conditions-cadres dans lesquelles les jeunes développent leur conscience politique peut permettre (avec toute la prudence et la réserve qui s’imposent) d’estimer jusqu’à quel point leur position fondamentale est manifestement positive vis-à-vis de l’Union européenne.

Conditions dans lesquelles se développent les positions de la jeune génération vis-à-vis de la politique européenne

On peut déterminer trois types d’analyse pour le développement des opinions de la jeunesse en Allemagne.

a - Socialisation : Les adolescents d’aujourd’hui ou les jeunes adultes (jusqu’à 25 ans) ont grandi à une époque où l’on considérait la croissance et l’aisance comme étant en constante augmentation.

La situation matérielle permettait (fût-ce modestement et même si c’était parfois, pour la génération des parents, l’apogée d’une longue vie de travail) de voyager au moins en Europe (à cet égard, les jeunes Allemands constituent le groupe le plus friand de voyages). Les programmes d’échange organisés dans les années quatre-vingt (par l’Union européenne, entre autres) y contribuent; or, en définitive, peu importe aux jeunes d’où vient le financement de ces mesures. Il est difficile à l’UE de constituer un potentiel identitaire en Europe grâce à ces rencontres de jeunes. D’autant que l’Amérique, destination séduisante, concurrence les États européens.

La globalisation croissante et l’extension des réseaux auxquelles s’est adaptée la jeunesse depuis le début des années quatre-vingt-dix rendent d’ailleurs de moins en moins perceptibles les frontières nationales ou géographiques. À l’ère d’Internet, des cybercafés, des établissements virtuels, de la scène internationale de la musique et de la communication sans limite à travers tout le globe, les frontières jouent un rôle toujours plus réduit. Cependant, l’expérience de possibilités illimitées n’a de point de repère ni en Europe ni dans l’Union européenne en tant que système politique. Ici aussi, il y a peu de potentiel de formation d’une identité européenne.

La jeune génération profite surtout des libertés de l’Union européenne, mais sans en prendre conscience parce que ce sont pour elle des conditions de vie allant de soi. En l’occurrence, l’Union européenne est plutôt tombée dans le piège du succès : les fruits de la concrétisation d’une Europe pacifique, libérale et démocratique ne peuvent être engrangés par les jeunes dans le sens d’un "dividende d’identité"; en effet, grâce à une internationalisation et à une globalisation rapides, ceux-ci élargissent au monde entier le rayon d’action qu’ils ont acquis en Europe. L’identité européenne n’est sensible que lorsqu’on quitte son propre continent.

b - Distance vis-à-vis de la fondation des communautés européennes : c’est une lapalissade de dire que plus l’événement historique est lointain, plus sont faibles le sentiment d’appartenance, d’implication et la conscience de son modèle.

Cela n’est pas seulement vrai pour l’intégration européenne, mais par exemple, comme on le souligne régulièrement, pour la relation transatlantique aussi, surtout depuis la fin du conflit Est-Ouest. Même si la masse de la population n’a pas ressenti d’euphorie lors de la création des communautés européennes, celle-ci constituant plutôt un ressort pour les élites politiques, l’expérience traumatique des peuples européens, qui avaient vécu ensemble deux guerres mondiales dévastatrices sur le continent, sous-tendait pourtant cet acte fondateur. Les émotions entraient ici en jeu — comme, bien entendu, les intérêts politiques à résoudre le conflit en Europe par des moyens pacifiques. À l’époque, l’intégration européenne a été la nouvelle amorce révolutionnaire d’une connexion étroite et stable entre les États. Évoquer les temps difficiles de la reconstruction et du sacrifice de la génération des parents, de même que les difficultés de voyager en Europe relève pour les jeunes du domaine de l’Histoire. Même l’argument de la paix reste "abstrait" pour eux, car les guerres ne font pas partie d’une expérience personnelle, elles sont avant tout un sujet traité en cours d’Histoire; souvent, il ne reste plus en vie aucun membre de la famille capable de parler de façon authentique des souffrances causées par la guerre. Paix et sécurité ne sont pas conçues comme un acquis ou une conséquence de l’intégration européenne, mais quasiment comme un don de Dieu.

Cela ne veut pas dire toutefois que les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas une vive conscience de la nécessité de la collaboration entre États pour résoudre les problèmes; dans bien des cas, ils s’en prennent à ceux-ci avec toute l’impatience de la jeunesse. La complexité des prises de décisions politiques, tant au niveau national qu’à l’échelle européenne, est ressentie comme extrêmement frustrante. Ce qui ne signifie pasque la jeune génération tienne toujours l’intégration et la supranationalité au sens de l’UE pour la solution des difficultés (d’autant que l’UE est finalement aussi un mélange des modèles de collaboration les plus divers). On enregistre plutôt une position fondamentalement pragmatique. Résoudre les problèmes est l’objectif — les mécanismes et les instruments pour y arriver, ou l’instance politique responsable, sont considérés comme secondaires.

c - Disparition des systèmes connus: Ce siècle finissant est marqué par l’expérience que plus rien ne semble être bien ancré. Cela n’est pas seulement valable pour la "politique extérieure"à travers la fin du conflit Est-Ouest, mais pour presque tous les cadres de référence: que ce soient l’attachement à un parti politique, les structures familiales, le milieu social, l’engagement religieux, tout semble mouvant et changeant. Ce qui était hier encore une position évidente peut être estimé tout autrement aujourd’hui déjà. Cette impression est renforcée par l’exigence de mobilité et de flexibilité posée par la politique et la société. L’effacement des structures et des certitudes en est une conséquence logique. Tout est possible, rien n’est possible. La jeunesse d’aujourd’hui doit s’y retrouver dans la liberté totale d’une société ouverte,chercher sa voie et bâtir son propre système pour s’y sentir bien et satisfaire ses besoins.

Du point de vue de la "politique extérieure", l’Union européenne en tant que système (tout au moins dans la conscience de la jeune génération) ne peut combler le vide résultant de la fin du conflit Est-Ouest; l’Union européenne est pour cela trop mouvante actuellement. Elle est engagée dans un processus de changement permanent où les réformes ont lieu à un rythme quinquennal, et l’UE est confrontée à une vague d’élargissement jamais vue encore dans son histoire. Cela rend difficile de véhiculer le thème de l’"intégration européenne"; au niveau de son contenu, les experts eux-mêmes ont du mal à être à la hauteur de l’époque.

Dans le domaine privé, le manque de lisibilité conduit à une culture nouvelle de l’expérimentation et du rejet. Ce qui ne peut manquer d’avoir des retombées dans la sphère publique (visibles dès aujourd’hui, d’ailleurs). La jeune génération est prête à renoncer assez vite à une voie pour laquelle elle avait opté afin d’en explorer une nouvelle. (Cela peut mener aussi, dans une hypothèse négative, à revenir à des structures étatiques "soi-disant" lisibles,délimitables, "familières". Mais, jusqu’à présent, ce n’est pas le cas de la majorité des jeunes.) Cela ne finira pas obligatoirement dans l’arbitraire, mais pourrait toutefois signifier (si, par exemple, l’Union monétaire européenne devait ne pas se faire) que la jeune génération ne s’en émouvrait guère. N’a-t-elle pas d’ailleurs tout son temps? — croit-elle: si l’intégration européenne n’avance pas aujourd’hui, ce sera pour demain ou après-demain. (Alors que la génération précédente exige avec impatience, au bout de quarante ans, des progrès décisifs.) Cela n’a rien à voir avec un manque de sens des responsabilités chez les jeunes, mais s’explique plutôt parce qu’ils ont grandi sans cadre de référence ni modèle de pensée bien ancrés.

Différenciation du "oui" à l’intégration européenne

Traditionnellement en Allemagne, l’Union européenne est approuvée par au moins plus de la moitié des personnes interrogées dans les sondages. En revanche, l’introduction d’une monnaie européenne est rejetée (traditionnellement aussi) par la population. Les raisons, souvent évoquées déjà dans le cadre de la discussion sur l’Union monétaire, sont multiples. Jusqu’à présent, le large acquiescement à l’Union européenne n’a pas été fondamentalement ébranlé par les slogans négatifs, les scénarios de crise ou le rejet de la monnaie unique. Or, au cours des mois passés, on a vu s’intensifier les signes d’un changement possible dans les mentalités: durant ces dernières années, le jugement positif porté sur l’intégration de l’Allemagne à l’Union européenne n’a cessé d’être en recul (données de la Fondation Konrad Adenauer; celles du baromètre européen donnent une image plus favorable). Ce changement est-il conditionné aussi essentiellement par la discussion sur l’euro? On ne peut l’affirmer avec certitude, d’autres événements (comme les gros titres négatifs sur le BSE ou la controverse entre l’État de Saxe et la Commission européenne à propos des subventions) ont une certaine influence sur la dégradation des chiffres.

Sans compter que plus l’intégration européenne a pris des contours concrets (surtout depuis les années quatre- vingt), plus les schémas des opinions se sont différenciés — mais peut-être n’est-ce qu’une conclusion trompeuse et cette impression ne résulte-t-elle que du raffinement des instruments de sondage? Les interactions de plus en plus impénétrables ne manquent pas de conduire à une acceptation toujours plus diffuse de l’Union européenne, sous l’influence d’ailleurs des événements actuels. D’un côté, l’Union européenne n’est pas (encore?) une construction de type étatique chargée de compétences claires. De l’autre, la politique européenne n’est plus comprise comme un domaine de la politique étrangère, l’Union européenne étant considérée comme le terrain de l’organisation politique et de sa mise en œuvre. On s’intéresse aux politiques (à celle de l’environnement et de l’agriculture, par exemple) et à leurs champs d’application. C’est d’ailleurs pourquoi, en réponse à la question des instituts de sondage sur les tâches les plus importantes, la politique européenne se retrouve quasiment reléguée en dernière position. Mais on ne demande pas non plus si la politique communale ou celle du Land constituent un terrain politique important. L’absence (souvent renforcée par le compte rendu des médias) de possibilité d’attribution de la responsabilité et de la compétence politiques mène à des jugements globalisateurs.

Ce dont se plaint en outre le plus vivement la jeune génération est de se sentir mal informée sur l’Union européenne et l’Union monétaire. La différenciation des mentalités vis-à-vis de l’Union européenne trouve une prédisposition chez les jeunes — ou la crée. Les causalités restent dans l’ombre — celles qui leur font mobiliser à volonté et avec flexibilité différents niveaux d’identité: régional, national, européen. Le point de repère que constituent l’Europe ou l’Union européenne est choisi quand il est considéré comme un niveau adéquat pour la situation donnée.

La jeune génération est européenne sans que cela signifie pour autant qu’elle approuve l’intégration. Au moment où les motivations chargées de valeur pour l’intégration perdent leur effet fédérateur, il est encore plus important de mettre en évidence pour les jeunes le caractère rationnel de décisions prises à l’échelle supranationale. Les conditions sont bonnes, l’ouverture nécessaire existe chez les futures élites. Si l’on mène à bien cette aventure, il n’y a rien à craindre pour l’avenir de l’Union européenne.

 

Traduit de l’allemand par Dominique PETIT

 

Publié dans la revue du Groupe des Belles Feuilles, l'Année Européenne, en 1997, dans le dossier Citoyens d'Europe.