Économie et société européenne : L'exception française est-elle soluble dans l'Europe ?

Alors que le fléau du chômage continue de défaire le tissu social européen, l'Europe sociale, malgré quelques avancées, n'a pas encore pris la mesure des défis qui l'attendent, notamment celui de la dénatalité rampante. Pourtant, le Vieux Continent a son mot à dire pour remettre l’homme au cœur de l'économie. C'est en Europe, en effet, que sont nées les conceptions sociales cristallisées par l'État providence. Aujourd'hui, les mécanismes de protection sociale "cassent" les créations d'emploi. Pire  : au lieu de lutter contre le chômage, protéger les plus faibles et aider les pauvres, ils engendrent de nouvelles injustices sociales. L'attachement de nombreuses catégories sociales à "leurs" acquis sociaux, un paritarisme dévoyé par un État beaucoup trop interventionniste et la crise de légitimité des partenaires sociaux, syndicats en tête, font de la France le pays en Europe où ces travers nationaux sont les plus difficiles à réformer. Mais qu'elle le veuille ou non, la France devra faire face aux inéluctables échéances qu'elle a éludées jusqu'à présent : avec l'avènement de l'euro et la compétition accrue entre entreprises mais aussi entre travailleurs, les questions sociales —plus que jamais — sont au cœur du débat.

Un spectre hante l’Europe, pourrait-on dire en paraphrasant Karl Marx, celui du chômage de masse. Vingt millions de personnes sont aujourd’hui à la recherche d’un emploi sur le Vieux Continent. De son côté, l’Amérique connaît un taux de chômage inférieur à son niveau de 1973, même si c'est au prix de fluctuations souvent brutales de son marché du travail. Pour la première fois dans l’histoire économique, l’Europe est donc à la traîne. Le continent qui a inventé la démocratie représentative, qui a découvert le monde et inventé l’économie de marché, se voit détrôné par le continent américain, qui domine la révolution des nouvelles technologies. Dotée d’une monnaie, après avoir vaincu — à quel prix ! — l’inflation, l’Europe doit désormais s’attaquer à ce fléau qui touche, même de manière inégale, l’ensemble des nations du Vieux Monde. En même temps que la réalisation de son union politique, voici sans doute le défi essentiel pour ce continent unifié économiquement, réconcilié avec lui-même après les déchirures des totalitarismes du XXe siècle. Dans l’après-crise asiatique où le monde essaie de se doter de nouvelles règles, l’Europe, continent de l’humanisme, a son mot à dire pour remettre l’homme au cœur de l’économie. À condition que les pays qui la composent, en premier lieu la France, sachent réformer leurs travers nationaux.

L’État providence, une création européenne

Même si le social est né en Europe, que de discours stériles sur l’impossible Europe sociale n’a-t-il pas fallu entendre jusqu'à présent ! Non pas tant en raison des ambitions légitimes dont leurs auteurs veulent témoigner, et des difficultés à les mettre en œuvre. Mais parce que ces lamentations ignorent souvent une réalité : l’Europe sociale existe dans les esprits, dans l’histoire et dans les faits. Après les meurtrissures de la Seconde Guerre mondiale,les grandes nations ont été portées par une puissante exigence de paix. Celle-ci se prolongera dans le souci de la sécurité dans les domaines majeurs de la santé, de l’accident et de la fin de la vie. La guerre a provoqué, parallèlement, le désir général d’une plus grande justice dans la distribution des revenus. La sécurité sociale matérialise un "droit à la santé", sans doute l’acquis le plus important du XXe siècle. L’après-guerre a vu la création d’institutions sociales permises par la croissance. L’État y est fortement impliqué. Les réponses pratiques à ces aspirations ont été diverses selon les pays, comme les modes d’organisation. Mais l’État providence, inspiré par Keynes, Beveridge et reprenant les idées de Bismarck, est devenu un élément structurant de l’unité européenne. Souvent d’ailleurs, en France, en Italie et en Allemagne, les promoteurs d’un welfare state responsable ont été également les pionniers de l’idée européenne.

Les grands traits de la dimension sociale de l’Europe

En son temps, le député libéral anglais William Beveridge dessina l’architecture du welfare state anglais ("état de bien-être", en français, l’État providence) pour combattre "cinq fléaux" : le besoin, la maladie, l’ignorance, la misère et le désœuvrement. Cette protection "universelle" rompait avec la tradition britannique des "poor laws" du XVIIe siècle qui cantonnaient l’aide sociale au soulagement de la misère. Depuis, plusieurs rapports, et notamment celui de Martine Aubry, ont également mis en lumière les spécificités du modèle européen : un certain mode de dialogue social, le rôle important de la puissance publique dans la régulation collective, la participation des syndicats et du patronat à la gestion de la protection sociale (paritarisme). S’y ajoute une conception de l’homme au travail, marquée par le respect de procédures en matière d’embauche, de débauchage, de contrat de travail. À la différence des États-Unis, la négociation collective joue un rôle essentiel, appuyée par la puissance publique. La redistribution des richesses constitue un impératif politique partagé. D’une manière plus fondamentale, si on la compare avec le système américain, l’Europe sociale incarne, avant tout, un refus implicite de considérer le travail comme une pure marchandise. Pourtant, l'Europe "sociale" reste chargée d’ambiguïté, selon le pays de celui qui s’exprime : le Français est dominé par l’État et la culture du conflit ; les Scandinaves allient l’État et la culture du consensus ; l’Anglais s’appuie sur la finance et les droits de l’individu ; l’Allemand s’organise dans des régions (Länder) puissantes et recherche le consensus par la négociation ; l’Italien privilégie les réseaux de petites entreprises et des régions avec les risques déjà visibles de divisions ; l’Espagnol accommode les restes du corporatisme, l’affrontement politique et des identités régionales affirmées. Aussi constitue-t-elle la partie la plus difficile de l’unification européenne car elle demande d'élaborer, avec patience, des règles communes pour des modèles de vie et d’activités économiques fort
différents.

Les balbutiements de l’Europe sociale de Bruxelles

L’Europe apparaît, malgré son soubassement commun, comme une mosaïque sociale recouvrant une grande diversité de systèmes de protection et de négociation, à l’image d’un espace qui compte onze langues de travail. Les pratiques de négociation diffèrent selon les pays : le modèle allemand repose sur la cogestion dans les entreprises, une autonomie très forte des partenaires sociaux en matière de négociation, décentralisée dans les Länder ; le système nordique donne aux représentants du personnel des droits très importants ; le modèle latin repose davantage sur le conflit (le plus fort taux de journées de grève se trouve en Espagne et en Italie). Dans certains pays, les syndicats sont puissants et unis, comme en Allemagne et aux Pays-Bas. Dans d'autres, ils sont divisés, comme en France. Ils peuvent représenter jusqu'à 80% des salariés (Danemark, Finlande, Suède) contre 9% seulement en France. Ils participent à la gestion de la protection sociale (France, Allemagne, Belgique), voire à celle des entreprise, comme en Allemagne avec la "cogestion". La négociation peut s'exercer au niveau national, comme en France, ou régional, comme en Allemagne ou au Danemark. Dans ces deux derniers pays, les fonctionnaires n'ont pas le droit de grève. Les différences ne s’arrêtent pas là : il n’existe pas d’indemnités de licenciement en Belgique (les préavis souvent supérieurs à un an jouent ce rôle), de salaire minimum en Allemagne, de durée maximale du travail en Grande-Bretagne. De plus, les pays européens n’ont pas la même conception de la convention collective : en moyenne, 80% des salariés européens sont couverts par une convention collective, mais seulement 25% en Grande-Bretagne. En droit anglais, la convention collective n'est qu’un gentleman’s agreement sans portée juridique, que les tribunaux ne sanctionnent pas. En droit allemand, les syndicats ont le monopole de la négociation de branche mais le Betriebsrat (comité d’entreprise) peut librement conclure des accords d’entreprise. En droit allemand et en droit belge, les syndiqués sont les seuls bénéficiaires de la convention collective. Si la notion de convention collective est utilisée partout, les réalités juridiques et sociologiques sont trop variables pour qu'il soit aisé de créer un instrument commun aux différents pays de l'Union (1). "L’Europe sociale" — slogan généreux mais formule ambiguë — soulève de nombreuses difficultés de mise en œuvre dans les États de droit social développé. Un exemple : au nom de l’égalité homme-femme, la France se voit obligée d’accepter le travail de nuit des femmes, qu’elle avait prohibé au nom d’une certaine idée du progrès social. "J’ai le droit d’avorter. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de travailler la nuit ?" a demandé, à peine provocatrice, la commissaire Emma Bonino. Avec l’avènement d’une Europe sociale, les Français craignent l’imposition d’un modèle libéral anglo-saxon ; les Anglais, eux, s’effraient d’une bureaucratie qui introduirait des règles inutiles dans l’activité économique. D’où leur refus initial du protocole social de Maastricht qui, pourtant, maintient la règle de l’unanimité pour le volet social. Ce n’est pas tout : les Français comptent sur l’Europe sociale pour pérenniser des protections ; les Anglais comptent sur l’Europe sociale pour casser des règles nationales ! Il faut, par ailleurs, veiller à ce que l’Europe sociale n’ajoute pas un étage bureaucratique ou des règles risquant d’entraver la création d’emplois. Aussi doit-elle s’en remettre au principe de "subsidiarité" et laisser la responsabilité des décisions au niveau le plus efficient. En même temps, il est nécessaire d’harmoniser les conditions sociales pour favoriser l’un des impératifsdu traité de Rome : la libre circulation des travailleurs et l'organisation du maintien de leurs droits. Entre ces deux impératifs, un début d’Europe sociale a vu le jour. À l’origine, le traité de Rome ne comportait que quelques éléments de social. L’application de la politique de concurrence a permis, petit à petit, de s’intéresser aux distorsions sociales. De protocole en livre blanc, de la Charte sociale (1989) au volet social de Maastricht, s’est bâti un appareil social discret mais de plus en plus efficace : égalité homme-femme, travail de nuit, accord sur le congé parental et sur le temps partiel, normes d’hygiène et de sécurité, limitationdu temps de travail (à 48 heures...), comité d’entreprise européen, droits des travailleurs en cas de cession d’entreprise. Pas assez, toutefois, pour relever les défis sociaux de demain !

Une démographie déclinante

L’Europe prend de l’âge par les deux chaînons de la vie. Pour la première fois dans l’histoire humaine, une zone entière, protégée de la faim et de la guerre, compte à la fois plus de cheveux blancs et moins de berceaux. Si la tendance se poursuit, l’Europe verra sa population divisée par deux dans la seconde moitié du siècle prochain. Une chute ample et rapide de la natalité menace de défaire en une trentaine d’années — à peine l’espace d’une génération — ce que des années d’efforts ont péniblement construit. Les droits sociaux de la période de croissance démographique sont ébranlés. Le chômage appelle des solutions neuves. Les solidarités se distendent : entre les générations, entre ceux qui transmettent la vie et ceux qui la reçoivent, entre le travail accompli et l’effort à fournir ! Là s’annonce le plus fort bouleversement de nos acquis sociaux. Le retournement de la fécondité se produit en 1964-1965 dans tous les pays avec la montée de la société de consommation et les prémisses du "démariage" (2). Les baby-boomers, devenus adultes, donnent un coup d’arrêt au mouvement qui leur a donné la vie : vingt-cinq ans d’une croissance exceptionnelle de la population. Aujourd’hui, la "relève" n’est pas assurée. La femme européenne a, en moyenne, 1,44 enfant, avec des disparités entre régions : à Milan ou Barcelone, on compte moins d’un enfant par femme, les décès sont deux fois plus nombreux que les naissances. L’Allemagne ne connaît plus d’accroissement naturel depuis 1972. En 1996, il y a eu 93000 décès de plus que de naissances. La réunification n’a rien changé : la natalité à l’Est s’est effondrée presque aussi vite que le mur. L’Allemagne est devenue le premier pays d’immigration en Europe (deux fois plus que la France). Le renouvellement du peuple allemand repose sur ses 8 millions d’étrangers, dont 2 millions de Turcs. La population s’est accrue grâce à 300000 immigrés supplémentaires. Ce n’est donc pas parce qu’il y a trop d’enfants à nourrir que l’Europe affronte le chômage. Au contraire, la perte de vitalité provoque le fléchissement de la production et des échanges, de faibles taux de croissance et donc un accroissement du chômage. Une bonne part des difficultés de l’industrie européenne vient du manque de "jeunes" : les besoins du marché intérieur diminuent ; la production stagne ; elle doit être soutenue par de nouveaux marchés d’exportation. La cause de cette crise réside dans la dénatalité. Alors que la jeunesse porte au rêve et à l’audace, moteurs de l’esprit d’entreprise, le ralentissement de la natalité met en cause des richesses collectives que l’on croit définitivement acquises. Ce que Jean-Claude Chesnais appelle "la déflation démographique", un phénomène qui éclaire la déflation financière (la perte de valeur des biens) (3).

Les replâtrages de l’État providence

Dans tous les pays européens, l’État providence est remis en cause. Il subit une crise de fonctionnement, une crise de légitimité et une crise idéologique. Par incapacité d’affronter l’avenir, les échéances — désormais proches — s’annoncent cruciales. Les systèmes de santé prennent l'eau, les régimes de retraite représentent une fiction par rapport au droit social — qui croit encore à la retraite à 60 ans ? — et les systèmes de santé vont de plan en plan. Dans tous ces domaines, la France est en retard de plusieurs réformes par rapport à ses voisins (à l’exception de la Belgique et, dans certains secteurs, de l’Allemagne), comme d’autant de guerres idéologiques : il est de bon ton, en France, de se gausser des Italiens ou des Espagnols, mais songeons aux efforts que ces pays ont su accomplir pour se réformer... Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la protection sociale reposait sur un équilibre entre croissance et solidarité : la richesse créée par les entreprises assurait, grâce à des cotisations imposées, le principe de l’assurance obligatoire entre salariés. En maintenant le prélèvement sur le travail, le système généralisé de sécurité sociale a établi une solidarité nationale entre générations, entre actifs et non-actifs, entre riches et pauvres. Cet équilibre dynamique se rompt depuis un quart de siècle, de manière encore plus accélérée par la faible croissance. Les droits se sont étendus (abaissement de l’âge de la retraite et niveau plus élevé des pensions, extension de l’assurance maladie, multiplication des statuts, etc.). Les bénéficiaires augmentent (montée du chômage, hausse des emplois publics, accroissement du nombre de retraités, vieillissement de la population). Les cotisants diminuent (création insuffisante d’emplois marchands nouveaux, baisse du taux d’activité). Désormais, la mécanique, mise en place pour assurer des droits devenus "naturels", casse la "job machine". Tout le poids du système repose sur les salariés et les entreprises qui les emploient. La crise de fonctionnement nourrit la crise de légitimité. Les principes fondateurs des acquis sociaux sont désormais disqualifiés par les procédures qui les font vivre. Chacun peut constater un essoufflement de mécanismes devenus économiquement inefficaces, socialement de moins en moins justes et, dans bien des cas, moralement discutables. Censée aider les plus pauvres, la protection sociale les installe dans l’assistance. Alors qu’elle était destinée à lutter contre le chômage, elle enfonce les victimes dans leur situation. Créée pour protéger les plus faibles, elle engendre de nouvelles injustices. C’est "le fléau du bien" (4).

Les emplois non qualifiés : un défi économique autant que culturel

Le grand défi du marché du travail européen, en raison même de ses spécificités, viendra de sa capacité à recréer des emplois pour les salariés non qualifiés. Ils forment l’interminable cohorte des chômeurs de longue durée, éliminés par une automatisation excessive, un esprit de service insuffisant et des charges excessives sur le travail. Les "petits boulots" sont souvent méprisés en Europe, alors qu’aux États-Unis l’individu qui se donne du mal pour trouver du travail est respecté. Il est mal vu dans certains pays de ne pas travailler, tandis que d’autres sociétés s’en accommodent. Un Japonais ou un Américain moyen ne s’imaginent pas sans activité professionnelle. Leur entourage fera pression pour qu’ils acceptent tout emploi. Les "petits boulots" représentent souvent un marchepied vers des emplois plus qualifiés. Plus généralement, le développement des emplois de service est considéré avec mépris. Philippe Lemoine, président de Laser, la branche "services et technologies" des Galeries Lafayette, le déplore : "Nous sommes collectivement victimes des idées toutes faites qui ont présidé en France, pendant des décennies, à la politique de tertiairisation de la société. Le credo était qu’il fallait développer le tertiaire supérieur, celui qui s’organise autour du savoir et de la communication. Parallèlement, le modernisme imposait de résorber le tertiaire archaïque, celui des intermédiaires et des commerçants [...]. Si les entreprises du commerce américain créent plus d’emplois que les françaises, c’est parce que le service est placé au cœur de leur stratégie concurrentielle. Il en résulte de nombreuses conséquences : plus de vendeurs et de vendeuses sur la surface de vente ; des horaires plus larges d’ouverture des magasins ; une palette de services de commande, de livraison, d’après-vente (5)."

Les acquis sociaux à l’épreuve européenne

Pour la première fois depuis un siècle, les enquêtes d’opinion le révèlent, les Européens, et en particulier les Français, ne se sentent pas assurés de vivre demain dans une société plus prospère qu’hier. Ils cherchent des points d’ancrage dans un monde bouleversé. Ils ne distinguent plus les mailles du lien social dans des institutions collectives en crise. En France, le service national a été supprimé. Quinze millions de Français sont exemptés de l’impôt sur le revenu, soit un foyer fiscal sur deux, une proportion exceptionnelle parmi les pays développés. La famille se cherche une identité nouvelle. À peine un Français sur trois exerce un emploi (et un sur quatre dans un contrat de droit privé). Il existe des jeunes chômeurs qui n’ont jamais vu leur père ou leur mère partir au travail. La France ne serait-elle pas devenue une communauté réduite aux acquêts ? La "sanctuarisation" des acquis sociaux éclaire les alternances politiques : depuis 1981, tous les gouvernements, de droite ou de gauche, ont été renvoyés à la consultation électorale suivante. Chaque nouvelle coalition constitue le rassemblement temporaire et fragile des citoyens qui estiment leurs acquis menacés et se cramponnent au statu quo. Fonctionnaires, retraités, étudiants, allocataires de toutes sortes, tous ont intérêt à leur maintien. Anxieux et oublieux à la fois, ils se scandalisent que l’on mette en cause "leurs" acquis sans toucher à ceux de leur voisin. Comme l’écrit Denis Olivennes : "Les citoyens ne voient pas pourquoi ce qui a fonctionné hier ne marcherait plus demain. À supposer même que cela ne fonctionne plus, ils ne voient pas comment, face aux menaces d’une plus grande insécurité sociale, ils se protégeraient mieux en démantelant les digues à l’abri desquelles ils vivent aujourd’hui (6)." La défense des acquis sociaux est donc devenue la figure imposée de la gestuelle politique française. Ce débat divise aussi le syndicalisme, qui souffre d’une crise de représentativité révélatrice de l’essoufflement d’un paritarisme devenu fictif depuis longtemps. Le syndicalisme français ne représente plus le monde du travail. Il s’est bureaucratisé car il s’est modelé sur le centralisme politique, administratif et médiatique. Le taux de syndicalisation, historiquement déjà moins élevé que dans les autres pays industriels, est en chute libre. Malgré un total "officiel" d’environ 3 millions d’adhérents, et après un maximum de 25% en 1975, ce chiffre est tombé autour de 10%, d’après le dernier rapport du Bureau international du travail. Dans le privé, ce chiffre est très inférieur à 5% des salariés, un des taux les plus bas du monde, juste avant l’Indonésie ou la Thaïlande. Les syndicats ne sont présents que dans la moitié des entreprises de moins de 200 salariés. Tout le monde s’accommode de cette situation qui perpétue des appareils à bout de souffle.

Un nouveau rôle pour les partenaires sociaux ?

Le syndicalisme français reste porteur du mythe que le progrès social s’arrache par la lutte des classes. Il a subi l’influence des clivages de la gauche. Dans d’autres pays industrialisés, les syndicats ont — au contraire — pesé sur les structures politiques : les trade unionsbritanniques ont donné naissance au parti travailliste ; le syndicalisme américain influence le parti démocrate. En Allemagne, les syndicats, liés au SPD (social-démocrate) sont engagés dans une dure confrontation d’intérêts mais avec le souci de l’efficacité et d'un résultat global. En France, les mouvements politiques ont longtemps considéré les syndicats comme des courroies de transmission de leurs combats.Aujourd’hui, tous, y compris la CGT, ont pris une certaine autonomie. Mais, du fait de leur affaiblissement dans l’opinion, l’initiative est du côté des syndicats corporatistes qui utilisent les politiques au service de la préservation de leurs intérêts. Le syndicalisme français est l’un des plus émiettés d’Europe. Ce phénomène s’accentue avec une contestation des appareils anciens dans les Télécoms (SVD) et dans l’éducation nationale (FSU). Il est aussi l’un des moins représentatifs : il a un petit nombre d’adhérents qui donnent peu de temps et d’argent. Pour l’essentiel, ses effectifs se sont rétrécis et concentrés dans le secteur public. Insensiblement, le syndicalisme "politisé" des années 60 est devenu "corporatiste", c’est-à-dire tourné vers la défense des avantages de ses mandants et non plus vers la recherche de l’intérêt de l’ensemble des salariés. Malgré les grands discours, nul n’a intérêt à un syndicalisme plus fort : ni le patronat, ni l’État, ni les syndicats eux-mêmes, qui seraient obligés de se concentrer sur les véritables problèmes des salariés, au détriment de la gesticulation médiatique. Le paritarisme en trompel’œil, qui régit le système social français, conduit à ce que Jean-Paul Jacquier, ancien dirigeant de la CFDT, aujourd’hui consultant en relations sociales, appelle le "social administré" : un interventionnisme extrêmement important de l’État, une production de lois chaque année croissante de la part du législateur, une préoccupation — sinon une mainmise — constante du gouvernement en matière de salaires et de négociations sociales et, enfin, l’institution inavouée d’une sorte de "ménage à trois" incestueux entre les syndicats, le patronat et l’État, que certains n'hésitent pas à qualifier de "tripartisme" ; même si le pouvoir politique continue de sauver les apparences en déclarant "s’en remettre aux partenaires sociaux". Toute la difficulté est de parvenir à remettre en selle ce paritarisme tronqué : pourquoi, par exemple, les syndicats ne joueraient-ils pas un rôle dans le contrôle des fonds de pension ? De leur côté, les structures patronales, comme le CNPF, vivent un spleen similaireà celui des syndicats. Leur rôle était essentiel lorsqu’il fallait négocier les prix des produits avec le ministère des Finances, les salaires avec le ministère du Travail et les grandes organisations syndicales ou "organiser" la concurrence dans le cadre d’un marché protégé sur le sol national. Mais, aujourd’hui, contestées par les PME de base et méprisées par les grandes entreprises mondialisées, elles cherchent désespérément à redéfinir leur mission. La démission de Jean Gandois, après l’échec de la conférence sur les 35 heures, témoigne de ce malaise existentiel du "parti des patrons". Lui aussi a besoin de retrouver un rôle plus responsable.

"Arrogance" et "messianisme" français

Cet article a pour seule ambition de tracer quelques pistes de réflexion. De plus longs développements pourraient être consacrés aux défauts de compétitivité de la France, en raison notamment du poids et de l’inefficacité de son secteur public. Qu’il nous soit seulement permis d’insister pour conclure sur la nécessité de rompre, dans ce domaine comme dans d’autres, avec une certaine arrogance française reposant sur l’idée d’une vocation messianique de notre pays. Un Smic au coût excessif, des emplois trop administrés, le refus de se comparer et d’observer les solutions étrangères(cet article n’a pu évoquer l’exemple hollandais)  : voici quelques traits du coq social gaulois ! Les 35 heures ne constituent qu’un avatar de cette immense prétention à inventer un monde soi-disant meilleur. Restons-en, sur ce point, au commentaire du nouveau chancelier allemand, Gerhard Schroeder. Alors dans l’opposition, sa réaction au projet de loi sur les 35 heures en France avait été la suivante : "Les 35 heures, en France, sont une excellente nouvelle pour les travailleurs allemands !" Pour construire l’Europe, les nations européennes vont devoir abandonner une part de leur autonomie sociale. Les acquis sociaux à la française seront confrontés à d’autres traditions. L’ajustement se fera par le niveau de prélèvements obligatoires. Les pays où le coût du travail est le moins élevé en bénéficieront encore plus avec l’euro. La monnaie unique n’est même pas encore en place qu’elle nous entraîne déjà au-delà des enjeux financiers. L’euro, en effet, conduit à un vaste ajustement des politiques sociales et à une remise en cause des acquis sociaux qui ne sont plus adaptés à la compétition mondiale. Ce que les Français ne veulent pas réformer entre eux, ils devront le changer vis-à-vis des autres pays européens ! Or, sans une forte concertation, les dynamiques créées risquent d'exacerber la concurrence entre les entreprises mais aussi entre les travailleurs, jusqu’alors protégés par des réglementations nationales et des instruments de politique économique dont la spécificité devient fragile. Désormais, la nouvelle question européenne est plus que jamais sociale.

(1) Contribution de François Gaudu in Le Travail dans vingt ans, Rapport de la commission présidée par Jean Boissonnat, Commissariat au Plan, Odile Jacob, 1995.

(2) Irène Théry, Le Démariage, Odile Jacob, 1993.

(3) Jean-Claude Chesnais, "Les racines démographiques de la déflation", Le Débat, mars-avril 1997.

(4) Philippe Beneton, Le Fléau du bien, Robert Laffont, 1983.

(5) "Les services au cœur d’une nouvelle politique de l’emploi", La Tribune, 18 novembre 1997.

(6) Denis Olivennes,Le Modèle social français, un compromis malthusien, Notes de la Fondation Saint-Simon, janvier 1998.